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Les tribulations du Toubab – N°3

Par Erwan Le Bihan | Publié le 26/07/2018 à 12:00 | Mis à jour le 26/07/2018 à 12:00
Photo : Stéphane Tourné
Chronique 3

La mosaïque du bout du monde.

Alors que notre véhicule s’engouffre dans les rues de Dakar, vitres baissées, y pénètrent des effluves de parfums, qui ne sont pas sans rappeler les senteurs mêlées du cuir et de la braise. S’y substitue rapidement l’odeur âcre du carburant, alors que nous nous engageons dans un rond-point. Les rues sont pleines, grouillantes de fidèles à l’heure de rompre le jeûne. Aussi, la route est ponctuellement traversée par le défilé des longues tuniques, et par conséquent, accompagnée d’un tonnerre de klaxons.

Stupéfait, je constate que les priorités, les règles formelles de circulation n’ont aucune prise sur la réalité. Toutefois, je comprends rapidement que dans cette pagaille apparente règne un certain ordre : à la manière d’un être vivant, dont les cellules fonctionnent en synergie, la circulation est régie par un fonctionnement quasi-organique. Les voitures s’engagent dans le trafic comme le ruisseau se jette dans le fleuve. De façon très naturelle, ici c’est le geste de la main qui établie la priorité, c’est en regardant l’autre que l’on se joint aux courants. La distance n’a pas la même valeur, on se frôle, on s’écharpe parfois.

À mesure que nous progressons le long d’une avenue, j’observe les étales des marchands qui – de nuit – sont assaillis par les passants. Autours d’eux se massent des silhouettes élégantes, filiformes, bardées d’étoffes blanches, turquoises, ou brunes et qui ondulent au vent. A la radio retentit alors un flash d’actualité. « Volée de bois vert », « présentement », « les pandores », autant d’expressions désuètes qui donnent un charme tout particulier au langage du speaker. Il est interrompu par le conducteur : « le truc ici, c’est de ne pas regarder la ville dans sa globalité – sinon tu te dis c’est le bordel – non, il faut regarder les petits détails » ajoute-t-il. En effet, sur le chemin, les villas cossues côtoient les carcasses éventrées de bâtiments en ruine, les chantiers, les ordures.

En vérité, je vous le dis, Dakar est une mosaïque. Pour un occidental, tout droit venue du pays de Le Vau et du baron Haussmann, la ville échappe complètement aux catégories de perception préexistantes. L’urbanisme y est tout à fait anarchique : La ville, tentaculaire, se décline en une multitude de tableaux désaccordés, dissonants, qui se côtoient, se juxtaposent et s’entremêlent dans une surprenante harmonie. En somme il fallu se départir du tableau général, pour se concentrer sur certains détails qui – eux – relèvent du chef d’œuvre. Cette démarche, d’abord contre-intuitive, invite à mettre à distance la vision globale du tableau pour se concentrer sur un angle, une courbe, autant de coups de pinceau perçus au travers d’une meurtrière. 

En somme, la ville demeure indomptée ; les panneaux de signalisation, les règlementations, les codes de loi, n’ont pas la prégnance qu’on leur connait dans les vieux États-nation. Contrairement aux discours de leurs instigateurs, c’est un gouffre qui sépare les textes de leur application. En cause, les résistances d’une société où ces logiques rationalistes côtoient de puissantes traditions communautaires : si l’État, dans l’application de la loi, aspire comme toute bureaucratie à un idéal de neutralité, de traitement impersonnel et égal de chaque citoyen partout sur le territoire – comme partout la réalité est plus complexe.

Quittant la route, nous nous engageons dans un quartier résidentiel. Ses allées sinueuses sont tapissées par le sable, qui se soulève à notre passage et forme un épais nuage qui vient épouser le sol sitôt la voiture passée. Le quartier, prisé de la classe moyenne-supérieur sénégalaise et des expatriés, ne fait pourtant pas exception, les balcons fleuris côtoyant les décombres. Les rayons de lune, qui illuminent les sentiers, projettent des stries en traversant les toiles de câblage qui relient de façon artisanale les lampadaires. Valise à la main, nous mettons pieds à terre avant de nous engouffrer dans un appartement aux teintes chaudes. Une fois niché sous une épaisse moustiquaire, la torpeur me gagne alors que défilent dans mon esprit les visions oniriques de cette ville, perchée quelque part sur une presqu’île au bout du monde.

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