Jeudi 2 décembre 2021
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Épopée vaccinale danoise: un étonnant voyage

Par Clément Renisio | Publié le 03/10/2021 à 18:30 | Mis à jour le 03/10/2021 à 18:30
Photo : ©Clément Renisio
expérience vaccinale au Danemark

 

" Au milieu du chemin de notre vie, ayant quitté le chemin droit, je me trouvai dans une forêt obscure."

Dante

 

Enfer

Déjà des semaines et des mois que mon petit nom figurait sur la liste des heureux élus à l’injection du sésame vaccinal, ses promesses de talisman, son package promotionnel totémique chantant le retour à la vie d’avant, l’injonction difficilement négociable à entrer dans la danse pour rester au monde, en citoyen libre, responsable et éclairé, durablement ancré dans son siècle.

Je suis une personne rationnelle et j’aime réfléchir, douter, analyser les contours d’une problématique, peser le pour et le contre. Longtemps je me suis couché fort tard et le cœur balançant entre des options dont aucune ne me faisait envie, à tort ou à raison. Nouvelle technologie, méthode traditionnelle, curages de nez hebdomadaires pour tenter de rester au clair avec moi-même et vis-à-vis des autres, pas évident. Et rien, non, vraiment rien ne m’emballait. Mauvais élève se refusant à jouer collectif, lorsque que les populations du monde, unissant leurs efforts, relevaient la manche comme un seul homme pour vaincre la pandémie.

Le Danemark aussi a pas mal tergiversé, écartant même de son programme officiel, après certes dix jours d’intenses réflexions et concertations en haut lieu, les options de vaccination - méthode traditionnelle - constituées par Astra Zeneca et Johnson&Johnson. Trop d’incertitudes à leur sujet. Quelques thromboses. Pas grand chose, nous disait-on, un patient sur quarante mille, tout au plus. Bon, très bien…

Ces dernières furent reléguées en une espèce de sous catégorie, celle des vaccins officiellement reniés par les autorités, mais toujours disponibles, sous certaines conditions aux plébéiens se déclarant preneurs. Faut pas gâcher ! Mais nous y viendrons. Une société privée danoise spécialisée dans l’administration de vaccins, notamment contre les maladies tropicales, fut chargée d’organiser et administrer la distribution des rebuts. Son nom m’échappe mais peu importe.

Toujours est-il que, la patience de nos dirigeants ayant des limites, l’autorisation gouvernementale encadrant l’administration de ces sérums indésirables, injectés dans un premier temps aux plus courageux sur la base du volontariat, expirait – peut-être d’ailleurs comme les doses elles-mêmes – au 31 août 2021.

Alors camarade, on tergiverse ou on décide ? N’écoutant que mon envie de mettre un terme aux imprécations éplorées de ma tendre épouse, doublement modernisée, et le cas échéant, d’accéder sans encombre à un express bien serré en terrasse, lors d’une éventuelle incartade parisienne, j’optais pour la formule Johnson&Johnson.

Déjà, l’idée d’un choix, d’une option s’offrant à moi flatta le consommateur avertit et éclairé. Non, ce ne serait pas AstraZeneca, double dose thrombose,  j’opterais plutôt pour J&J, dont la sonorité m’évoqua immédiatement une marque de bourbon. Et puis, cette consonance américaine très cool, authentique, un peu route 66, loin des centres-villes branchés et tendance de la côte est, où la recette Pfizer est de bien meilleur aloi dans les soirées cocktails… Allez, je vais là-dessus. Ce produit m’avait d’autre part été vivement recommandé par Jason, un ami américain très cher, vivant à Copenhague. Lui aussi, séduit par l’argument fort d’une injection unique combinée à la technologie conventionnelle de virus désactivé - comme pour la grippe -, et l’impératif de simplification logistique en vue de potentiels voyages intercontinentaux, terminait de me convaincre.

Le déclic mental tant attendu se produisit donc l’avant-veille de la fin du dispositif de vaccination parallèle, en compagnie de Jason justement, autour d’un Panang Curry, dans l’intimité kitsch et parfumée d’un restaurant thaïlandais de Frederiksberg. On est peu de choses. C’était décidé, c’était d’accord, c’était presque avec plaisir : Le lendemain, je passerais à l’action. Émoustillé et galvanisé par la bravitude de ma nouvelle inclinaison, Panang Curry à moitié avalé, je m’inscrivis immédiatement au programme susmentionné, tel un client impulsif dégainant son smartphone à la moindre compulsion d’achat en ligne.

 

Purgatoire

Je pris donc rendez-vous, via un site web design et engageant, très pro, à l’inévitable présélection via télé entretien avec un dépositaire du serment d’Hippocrate, condition sine qua non pour accéder au trophée. Une formalité absolue d’après Jason, l’ami américain toujours assis en face de moi. Et effectivement: des dizaines de créneaux horaires se trouvaient disponibles, à intervalles d’un quart d’heure avec prise de rendez-vous (09h45 le lendemain matin) confirmée dans l’instant par e-mail et SMS. Il m’apparut alors indéniable que les choses se présentaient sous de bons hospices. Naïf ressortissant de l’ancien monde…       

Lendemain matin, 09h45 ! Je suis toujours aussi guilleret et positif, au moment de télécharger l’application qui me permettra d’entrer en contact avec un dépositaire du serment d’Hippocrate, lequel sera de toute évidence en mesure de confirmer, au terme d’une conversation médicale de haute volée, le bienfondé d’une injection de J&J sur le patient jeune et sans aucune complication de santé que je suis. Jason, qui en est passé par là, m’a briefé rapidement la veille. Aucune pression, c’est dans la poche m’a-t-il certifié. J’ai donc préparé quelques arguments pour bien bétonner, plaider ma cause aussi rationnellement que possible : « Je trouve pratique l’idée d’une vaccination unique… bla bla bla… Je préfère commencer en douceur avec un produit conçu autour de la technologie traditionnelle… bla bla bla… J’ai consulté des études qui tendent à démontrer que le vaccin J&J ne présente à priori aucun problème pour les personnes de mon âge et de mon sexe par ailleurs en bonne santé… bla bla bla… » Bref, c’est du solide !

L’entretien démarre, uniquement sous la forme d’un appel téléphonique alors qu’il devait à priori s’agir d’une visioconférence. Aucun problème, j’ai simplement dû faire une fausse manip. Quelqu’un répond, une femme. Voix sèche, presque discourtoise. La personne me demande pourquoi je souhaite opter pour cette option de vaccination parallèle. Enjoué et sûr de mon fait, je lui sers les arguments élaborés avec le coach et retravaillés le matin même sous la douche.

À ma stupéfaction, il semble que le troisième d’entre eux, relatif à mon âge et à mon sexe, braque totalement et irréversiblement mon interlocutrice. Non, des hommes de trente cinq ans et en parfaite santé ont bel et bien fait l’expérience d’effets secondaires abominables, voire même bien pire, au contact de ces vaccins ignobles. D’autre part, elle me rappelle qu’un programme recommandé par Pfizer et validé par Mette Frederiksen a été gracieusement mis à ma disposition. Ce dernier n’attend plus que mon deltoïde gauche dans son frigo.

Elle refusa donc catégoriquement de donner son aval à ma vaccination au bourbon J&J, et m’invita, le cas échéant à faire appel de sa décision, pour contre-expertise, auprès de l’un de ses collègues, en renouvelant mon inscription pour un autre entretien via la même plateforme. Aucune raison technique ou motif médical valable ne fut avancé pour justifier pareille décision, pas le moindre prémisse d’une tentative d’explication. Rien, niet, nada !    

Avant de la saluer, je ne résistai pas à l’envie irrépressible de lui demander s’il lui semblait plus opportun pour moi de n’opter pour aucun vaccin, plutôt qu’une petite piquouse de Johnson & Johnson. Un brin d’humour ne faisant jamais de mal. Je n’ai pas compris sa réponse, qui, il faut bien l’admettre, n’était pas évidente à élaborer, à moins d’une pratique chevronnée de la sophistique. Bip bip bip… Déception, frustration, sidération ! Jason avait omis de préciser qu’un grand nombre de ses accointances, toutes trentenaires, épouse incluse, avaient essuyé un refus catégorique lors d’une première tentative dans leur quête de l’injection parallèle. Pourquoi ? Mystère et incompréhension totale ! La personne que j’avais eu au téléphone était de toute évidence résolument opposée à ce que je bénéficie de mon p’tit coup de bourbon. Mais à quoi diable servaient donc ces gens et le programme de vaccination privé pour déviants qu’ils étaient sensés représenter ? L’immunisation sacrée contre la Covid-19 allait-elle se refuser à moi ? Non, on ne me la fait pas comme ça !

 

Paradis          

Comme je l’indiquais plus haut, je suis une personne rationnelle, j’aime réfléchir, douter, analyser les contours d’une problématique, peser le pour et le contre mais aussi obtenir des réponses claires et compréhensibles aux questions que je formule. Impossible de ne pas retenter l’expérience. De toute façon, je suis allé trop loin dans le processus et plus aucun retour ne m’apparaît envisageable. Ni une ni deux, toutes larmes séchées et honte bue, je reprends rendez-vous pour le soir même, 20h30, via l’application désormais familière. La journée suit son cours, le moment fatidique approche, puis, inéluctablement, arrive. Je suis tendu et extrêmement concentré, prêt à en découdre. L’appel démarre ! Tiens, j’ai dû opter pour l’appel vidéo sans même y penser. La caméra se déclenche, un être se présente à moi, de l’autre côté de l’écran. Un quadragénaire velu en jogging et relatif surpoids, peut-être originaire du moyen orient, confortablement calé dans un fauteuil de gaming en similicuir à surpiqures vertes et panoplie complète casque/micro vissé sur le crâne, me salue chaleureusement. Un peu déstabilisant, je ne m’attendais pas à ça, mais après tout pourquoi pas. Il me demande de repréciser quel vaccin je souhaite me voir inoculer. J&J dis-je avec une certaine timidité. On ne me reprendra plus à fanfaronner.

- Oui, d’accord, c’est un très bon vaccin ! M’apprend-il de surcroît. Vous avez des questions ?

- Non, je n’ai pas de question. Pas fou

- Entendu, je vous prends un rendez-vous demain pour l’injection ! Une heure qui vous arrangerait mieux peut-être ?

- Euh, 13h00, ce serait parfait !

- Eh bien, c’est noté, je vous envoie un e-mail de confirmation avec l’heure et l’adresse du site. Bonne soirée.

- Euh, oui, bonne soirée docteur.      

Enfin, je voyais la lumière, le bout du tunnel, consécration et terminus du périple. Le lendemain, donc, je touche au but et me présente au superbe vaccinodrome parallèle, installé dans un ancien hangar réaffecté du côté de Nordhavn. Mon épouse, qui soutient ma démarche jusqu’au bout a tenu à m’accompagner en voiture. Est-ce pour s’assurer que je vais bien à la piqûre ? Est-ce par pure solidarité, voire même une forme de compassion vis-à-vis de mon geste chevaleresque ? Un peu des deux sans doute. Madame restera tout de même dans la voiture, histoire de ne pas prendre de prune. Nous sommes garés n’importe comment sur un dock, à proximité immédiate de l’embarcadère des ferrys à destination de la Norvège. Ah, les voyages… Attendez un peu que j’aie moi aussi mon QR code !

Je pénètre dans ce qui a dû être un ancien entrepôt. L’endroit ne manque pas de charme, vaste, ancien, aux immenses volumes. À n’en pas douter, on y stockait autrefois denrées ou matériaux débarqués des navires ou en partance pour de lointains horizons. C’est alors qu’une observation s’impose à moi : Je suis totalement seul dans cet immense local. En progressant dans la seconde partie du bâtiment, toujours au rez-de-chaussée, je découvre une autre salle, encore plus vaste que la première, et elle aussi tout à fait vide. Je suis pourtant au cœur du réacteur, la salle des vaccinations. Une atmosphère hallucinante émane de ce lieu abandonné, de ces cabines individuelles pudiquement isolées par des rideaux blancs sans fonction, qui flottent  gracieusement au souffle d’un courant d’air tenace : Vaisseau fantôme wagnérien. Je continue à avancer et traverse un corridor central établi entre les rangées de cabines. Au fond, tout au fond, je découvre un espace semi ouvert constellé de frigos à moitié endormis. Des documents jonchent le sol. En guise de luminaires, des néons violacés grésillent mystérieusement. C’est parfaitement sinistre. La scène a quelque chose de Tchernobylesque. C’est la fin du monde dans l’Étoile mystérieuse. On est loin, très loin des files indiennes vues à la télé, et des centaines d’individus vaccinés à l’unisson, tels des véhicules assemblés sur une chaine de montage.

Je tente un : « Y’a quelqu’un ? » Pas de réponse. Puis, soudain, sortant de leur boîte, et probablement de leur pause déjeuner, deux jeunes femme avenantes au large sourire se présentent à moi. Désormais, nous sommes trois. L’une d’entre elles me demande de lui confirmer pour quel produit mon petit cœur a balancé. Ni une, ni deux : « Johnson et Johnson baby ! » Le petit coup de bourbon m’attend, il est là, il arrive. La jeune femme me demande de lui reconfirmer que je ne suis pas atteint d’une interminable constellation de maladies ou pathologies dont je ne connaissais pas l’existence. C’est bon, on y va, bras gauche, manche relevée, seringue poussée, vaccination effectuée. Je me relève.

La séquence se clôt sur un quart d’heure improbable, lui aussi d’un autre monde, où les deux jeunes femmes, assises devant moi, surveillent mes éventuelles réactions. Nous sommes toujours trois dans ce gigantesque local. Un amusant triangle conversationnel prend forme, une complicité naît de l’absurdité de cette scène, de l’ensemble du scénario finalement. Peut-être en fait de ce que nous vivons collectivement depuis un an et demi en fin de compte. Car en un quart d’heure, j’ai le temps de redéployer pour elles l’ensemble du film et de ses rebondissements. Les quinze minutes s’écoulent. On rigole. Pas d’éruption de troisième œil, ni écailles ni thrombose. Je les quitte sur de chaleureuses salutations, et regagne victorieux, ma dame et notre diligence. La victoire est belle, la lumière d’août étincelante du dock caresse mon visage d’homme libre et vacciné contre la Covid-19.

Ce matin, en parcourant le site de DR, j’ai lu que l’état danois proposait dès à présent aux cinquante mille couillons qui avaient cru un temps pouvoir sillonner la route 66 en s’offrant un petit shot de bourbon, leur rappel complémentaire Pfizer en bonne et due forme. Champagne !           

 

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Clément Renisio

Parisien d'origine, je vis à Copenhague depuis dix ans. En couple avec une architecte franco-danoise, j'ai travaillé dans différents secteurs, parmi lesquels ceux du luxe, du marketing digital et du tourisme. Je suis père de deux enfants.
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