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Petite histoire du Palais Thott à Copenhague 2/4

Par Bénédicte Wagner | Publié le 21/12/2020 à 18:10 | Mis à jour le 21/12/2020 à 18:10
Photo : La façade de l'Ambassade de France au Danemark © Ambassade-de-France-au-Danemark
Ambassade France Danemark Palais Thott histoire architecture

Abritant aujourd’hui l’Ambassade de France au Danemark, le palais Thott compte au nombre des bâtiments remarquables du patrimoine historique et architectural danois. Situé à un jet de pierre du célèbre canal de Nyhavn et de ses bords animés, il fête cette année le centième anniversaire de la présence française en ses murs, et le quatre-vingt-dixième anniversaire de son acquisition par la République française, le 1er janvier 1930.

À l’occasion de cet anniversaire, Lepetitjournal.com Copenhague vous propose de (re)découvrir l’histoire du palais Thott, dont les liens avec la France commencèrent à se tisser bien avant le début du XXe siècle. 

 

Nous publions ce dossier sous forme de série divisée en quatre parties. 

 Aujourd'hui : deuxième partie.

 

 

L’avènement de la famille Thott : un nouveau visage pour le palais

Peu de temps après avoir acheté le palais, Otto Thott confie à un autre architecte français, Nicolas-Henri Jardin, de nouveaux travaux. Jardin est alors fort renommé au Danemark : arrivé en 1754 afin de diriger la construction de l’église royale du quartier de Frederiksstaden (église aujourd’hui célèbre sous le nom d’« église de marbre »), il enseigne également à l’Académie Royale des Beaux-Arts danoise.

C’est la façade donnant sur Kongens Nytorv qui, principalement, fait l’objet de rénovations : Nicolas-Henri Jardin entreprend de donner au palais un visage plus élégant et raffiné, moins austère que celui du palladianisme. Radicalement néoclassiques, ces rénovations viennent apporter davantage de légèreté à la façade du palais. Surmontant les pilastres, des chapiteaux composites mêlant motifs végétaux corinthiens et volutes typiques de l’ordre ionique remplacent ceux d’inspiration dorique, au style plus sobre et martial. Entre les fenêtres des deux étages, des guirlandes de lauriers rythment et égayent la façade. Les différents matériaux utilisés apportent un contraste chromatique agréable au regard, réveillant la façade du palais : de la pierre rose de l’île de Bornholm pour les vases de la balustrade, de la pierre grise suédoise pour cette dernière ainsi que pour les statues et les chapiteaux, et de la pierre jaune pour les guirlandes de lauriers - emblème d’Apollon, suggérant un lien avec les lettres et les arts - que l’on retrouve autour de l’arc de la porte principale et de part et d’autre du cartouche sommital.

La façade de l’Ambassade de France au Danemark de nos jours (voir la photo d'entête) est assez semblable à celle datant de l’époque d’Otto Thott. 
 

Dans la partie supérieure, un fronton triangulaire vient remplacer l’attique. Sur le haut-relief néoclassique qui l’orne, se déploie une série de motifs qui dévoilent aux yeux de tous les passions et intérêts d’Otto Thott. Au centre de la composition figure ainsi Pallas Athéna (ou Minerve, dans la mythologie romaine), un choix tout sauf anodin et savamment mis en scène. Fille de Zeus, elle est la plus importante des divinités vierges. Si l’Iliade la présente comme une redoutable déesse guerrière, elle est « avant tout la déesse de la Cité, la protectrice de la vie civilisée, de l’artisanat et de l’agriculture »2. La déesse apparaît ici avec tous ses attributs traditionnels : casquée, armée de sa lance et accoudée sur son bouclier, qui porte de l’effigie de Méduse (le héros Persée, après avoir anéanti la Gorgone avec l’aide d’Athéna, remet la tête de la monstrueuse créature à la déesse, tête qui viendra dans un premier temps parer l’égide, puis le bouclier d’Athéna). La déesse guerrière ne combat cependant pas pour le plaisir de la destruction, mais pour la défense de causes justes. Ainsi est-elle également associée, dans les mythologies grecque et romaine, à la sagesse. Symbole de cette vertu, la chouette sacrée de la déesse apparaît posée à ses pieds. L’un des pieds de la déesse, justement, repose sur un trident, emblème de Poséidon, dieu de la mer, dont les représentations sont nombreuses dans la ville de Copenhague puisqu’il est le protecteur du commerce maritime (on peut par exemple penser à la statue réalisée par Johan Christoph Petzold en 1745 et placée devant la Bourse de la ville). Près du coude droit d’Athéna se trouve un buste de profil, celui de Socrate, illustrant le goût d’Otto Thott pour la philosophie, mère des arts libéraux. Les arts ne sont d’ailleurs pas négligés : à gauche de la composition s’élance Pégase, cheval ailé jailli du sang de Méduse alors que Persée lui tranchait la tête et qui, frappant de son sabot la roche de la montagne des Muses, fit jaillir l’Hippocrène, source sacrée de l’inspiration poétique. Sur le côté opposé, Athéna désigne de sa main un temple grec, évoquant l’architecture, ainsi que des remparts, faisant allusion au statut d’homme d’État d’Otto Thott.

 

fronton Palais Thott Copenhague
Le fronton du Palais Thott © wikimedia commons

 

Enfin, la balustrade, sur laquelle s’alternent vases et déesses antiques ou figures allégoriques, parfait l’ensemble antiquisant, tout en achevant de révéler à quelles vertus et qualités le propriétaire des lieux accorde le plus d’importance.

À travers ce seul fronton, Otto Thott affirme ainsi tout à la fois son rôle politique, économique et militaire, sa position sociale, et son amour des arts - bibliophile avisé et avide collectionneur, il possède d’ailleurs un cabinet de curiosités fort réputé pour lequel il fera construire une bibliothèque à l’arrière du palais et aménager deux étages supplémentaires. Mais l’exploitation de la façade par son propriétaire à des fins d’élévation personnelle ne s’arrête pas là : le fronton est lui-même surmonté d’un cartouche portant les armoiries de la famille Thott, de part et d’autre duquel deux cornes d’abondance font allusion au rôle de chef de la Chancellerie danoise d’Otto Thott, durant l’exercice duquel une indéniable stabilité fut rétablie. L’écusson est ceint du collier de l’ordre de l’Éléphant, ordre de chevalerie manifestant sa fidélité au souverain et distinction la plus haute qui puisse être décernée au Danemark.

C’est à la suite de ce vaste remaniement que le palais prend le nom de Thott. À la mort du chef de la Chancellerie en 1785, le palais reste propriété de la famille : le testament du défunt spécifie, tout en léguant le palais à son petit-neveu, le chambellan Holger Reedtz, que la demeure doit être conservée en l’état par son héritier et ceux à venir. Aussi le palais que nous connaissons aujourd’hui est-il fort semblable à celui que connut Otto Thott.

 

Le palais de la fin du XVIIIe siècle à 1930 : demeure privilégiée des légations diplomatiques européennes au Danemark

Si le palais reste aux mains de la famille Thott jusqu’en 1930, il n’est toutefois pas occupé par celle-ci en permanence, mais régulièrement loué. C’était alors pratique courante, afin de pourvoir aux dépenses de l’entretien du bâtiment, de soutenir le train de vie de la famille et, plus tard, ce système permettra de faire face aux difficultés économiques qui commenceront à se présenter. Parmi les locataires du palais Thott, il est intéressant de noter que diverses légations européennes se succèdent : la légation de Russie, tout d’abord, puis au début du XXe siècle, celles d’Allemagne et d’Italie, et enfin, en 1920, celle de France. N’oublions pas que la France avait déjà tissé des liens particuliers avec le palais, puisqu’au début du XVIIIe siècle, le comte de Plélo, ambassadeur de France envoyé par Louis XV, y avait séjourné comme locataire.

 

Présence française et chantiers de restauration

Le 1er janvier 1930, le palais est mis en vente par la famille Thott. C’est l’État français qui l’acquiert. Dans le contrat d’achat par la France, il est stipulé que si jamais le palais devait un jour être remis en vente, l’héritier de la famille Thott conservait le droit de se voir proposer le palais en première intention, certes au prix du marché, mais avant tout autre potentiel acquéreur.

Durant la Seconde Guerre Mondiale, le palais fut fermé et, par chance, ne fit pas partie des bâtiments occupés, prévenant ainsi toute éventuelle dégradation.

Au fil des ans, plusieurs chantiers de restauration du palais s’avèrent nécessaires et sont donc entrepris par les ambassadeurs qui y résident. Mme Jeanne-Louise Hermite permet ainsi, dans les années 1930, la redécouverte d’une fresque située dans l’une des pièces du rez-de- chaussée, ainsi que le nettoyage et la restauration de certains éléments de la façade, tandis que son époux était ambassadeur.

 

ambassade France façade rose Palais Thott
Ambassade de France au Danemark et sa façade rose en 2006 © Thierry Caro 

 

Plus récemment, en 2012, de grands travaux de restauration sont menés sous la direction de Frédéric Didier, architecte en chef des monuments historiques, avec le recours aux techniques employées à l’époque d’Otto Thott. La façade du palais arbore alors une nuance rosée, appliquée en 1978 afin de reproduire l’aspect du palais tel qu’une œuvre conservée au château de Gavnø, propriété de la famille Thott, le présente. En procédant à des prélèvements sous la couche de peinture rose afin d’analyser les pierres, enduits et badigeons originaux, l’on découvre que le bâtiment était initialement semblable à celui du palais voisin de Charlottenborg, en briques. Nicolas-Henri Jardin avait ensuite fait recouvrir la façade d’un enduit gris, que la restauration de 2012 a permis de retrouver et de reproduire, pour rendre au palais son aspect du XVIIIe siècle. Le runddel, lui, arbore en revanche toujours de cette nuance rosée. En se rendant au château de Gavnø pour étudier d’autres œuvres et archives sur lesquelles figure le palais du XVIIIe siècle, on retrouve par ailleurs la nuance de la porte : il s’agit de l’Amalienborgs rød, « le rouge d’Amalienborg », également utilisé au palais royal danois tout proche.

Cette restauration est en outre l’occasion d’une intervention à l’intérieur du palais, notamment dans le salon de musique où un dégât des eaux s’était produit en 2009. L’Atelier De Ricou procède ainsi à un travail de restauration, de restitution et même de création de décors dans le salon de musique. Le plafond est réparé et de la peinture dorée, appliquée sur ses stucs. L’Atelier De Ricou habille également les deux murs du salon de musique recevant des tapisseries en s’inspirant des décors originaux préexistants dans la pièce. Les techniques et matériaux du XVIIIe siècle sont utilisés et la feuille d’or fin ainsi appliquée à la colle de lapin sur les stucs.

 

détails écoinçon dessus porte Palais Thott
détails d'un écoinçon et d'un détail de porte en stuc doré © Alice Borgida

 

Si le palais n’est pas monument historique classé, ni au Danemark, ni en France, il existe néanmoins un Comité scientifique créé par l’Ambassade qui rassemble des spécialistes des monuments nationaux danois, des architectes conseils et spécialistes de l’urbanisme danois, ainsi que les administrations locale et parisienne, auxquels l’Ambassade soumet ses projets avant toute modification ou chantier relatifs au palais. Cette instance est systématiquement consultée pour toute décision technique et professionnelle, et son jugement, respecté.

Appliquée sur le porche de l’entrée à l’extérieur de l’Ambassade, une rosace a été décernée par la ville de Copenhague pour récompenser la qualité des restaurations effectuées sur ce bâtiment symbolique du patrimoine historique danois.

 

2 In HAMILTON, Edith, La mythologie : ses dieux, ses héros, ses légendes, 1ère édition, traduit de l’anglais par Abeth de Beughem, Alleur (Belgique), Nouvelles Éditions Marabout, 1997, 450 pages, page 31

 

Vous retrouverez demain la troisième partie consacrée à l'histoire du Palais Thott

 

Bibliographie

* ALLOUCHE, Sabine, « Le « marbre feint » aux XVIIe et XVIIIe siècles », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles [en ligne], 2012, mis en ligne le 19 janvier 2016, consulté le 30 novembre 2020
URL : http://journals.openedition.org/crcv/13643 ; DOI : https://doi.org/10.4000/crcv.13643

* La Bible de Jérusalem, trad. fr. sous la direction de l'École biblique de Jérusalem, Desclée de Brouwer, Paris, 2000, 2015 pages

*  HAMILTON, Edith, La mythologie : ses dieux, ses héros, ses légendes, 1ère édition, traduit de l’anglais par Abeth de Beughem, Alleur (Belgique), Nouvelles Éditions Marabout, 1997, 450 pages

*  KJÆR, Ulla, « L’architecture au début de l’absolutisme danois (1675-1725) : Fredensborg et Marly », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles [en ligne], 2012, mis en ligne le 19 décembre 2013, consulté le 30 novembre 2020
URL : http://journals.openedition.org/crcv/11933 ; DOI : https://doi.org/10.4000/crcv.11933

*  KJÆR, Ulla et TALBOT, Florence, Le Palais Thott / Des Thottske Palæ, Copenhague, Ambassade de France au Danemark, 2006, 84 pages

*  MERLE DU BOURG, Alexis, L’Histoire d’Esther [en ligne], Galerie Coatalem, Paris, 2012, 138 pages, consulté le 30 novembre 2020
URL : https://www.coatalem.com/images/catalogues/deTroy-FR.pdf

*  THURAH, Laurids de, Den Danske Vitruvius indeholder grundtegninger, opstalter, og giennemsnitter af de merkværdigste bygninger i kongeriget Dannemark, ... ; Le Vitruve Danois contient les plans, les elevations et les profils des principaux batimens du roiaume de Dannemarc, aussi bien que des provinces Allemandes, dependantes du Roi, avec une courte description de chaque batiment en particulier, Copenhague, Ernst Henrich Berlings, 1746-49, 2 vols.

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Benedicte Wagner

Bénédicte Wagner

Après quelques années sur le marché de l'art et passionnée par toutes les formes d'expression artistique, je suis heureuse de vous faire découvrir mes trouvailles culturelles danoises.
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