Bijoux en boucle(s) : à la recherche de la perle rare

Par Violaine Caminade de Schuytter | Publié le 10/02/2022 à 19:00 | Mis à jour le 10/02/2022 à 19:59
Photo : © Petrit Halilaj. Courtesy the artist and Kamel Mennour, Paris/London
Boucles Copenhague

 

Où l’on compare 2,3 bijoux incomparables, quitte à tomber (ou pas) à la renverse.

Amateurs des seuls bijoux de marque (qu’est-ce à dire ?) : passez votre chemin. Car vous ne ferez presque ici que musarder ou enfiler des perles subjectivement. Nul besoin d’être à l’affût pour que certains bijoux vous hypnotisent ou exercent un magnétisme enchanteur. Mais en creusant un peu, on retrouve aussi des raisons oubliées plus ou moins dévoilées. On cherche la perle rare. Mais parfois entre vrai et faux, on s’égare. Au passage on bute sur des souvenirs, on casserait bien la vitrine qui sépare passé et présent. Cela advient parfois à la faveur d’une émotion ou d’un coup de coeur, grâce à l’artiste Petrit Halilaj par exemple.

 

Qui n’a pas une anecdote en effet à raconter ? Il y a les bijoux qu’on offre, qu’on vous offre, ceux qui n’ont aucune valeur mais auxquels on tient comme à la prunelle de ses yeux, ceux dont on rêve, ceux qu’on a perdus (on rêverait d’un mur des bijoux perdus comme le mur des gants perdus à Nørrebro !). On peut aussi piocher à l’envi (façon de parler !) dans les grands magasins ou faire des emplettes dans les ruelles du centre de Copenhague. Certains artisans bijoutiers y travaillent à la vue des passants. Il y en a pour tous les goûts. Ceux qui veulent à tout prix sacrifier à la mode danoise n’auront qu’à adopter la très populaire marguerite lancée par Georg Jensen dans la collection Daisy en l’honneur de la reine Margrete II. La voici à côté de « Danish Souvenir Charms », viking et petite sirène miniatures, c’est dire son statut iconique...A s’en tenir à cette sinistre photographie me voilà mal partie pour me faire élire ambassadrice de la marguerite !

 

bijoux Danemark Daisy

 

En un tour de main : petits bricolages

Caractéristique de l’esprit du temps enclin au recyclage, on peut repérer dans un registre bien différent une petite boutique artisanale à Norrebro d’une designer graphiste utilisant de tout et le détournant pour convertir un objet ayant d’habitude une fonction utilitaire en un bijou. Ainsi des passoires de thé deviennent-elles par la vertu de pinces et de ciseaux magiques collier.

 

collier boule à thé
©Kirsten Sonne

 

Les pièces ne sont pas dépourvues d’originalité, et bien que certaines défient le bon goût, elles témoignent d’une démarche qui est dans l’air du temps. On peut à l’occasion y trouver une ou deux idées de cadeau pour revenir en France avec dans son escarcelle de voyageuse des choses un peu plus typiques. Mais si la boutique me plaît, ce n’est pas en raison de telle ou telle pièce mais parce qu’elle offre le spectacle à la fois intime et débraillé de son atelier en son sein.

 

atelier copenhague
Sonnejewels/Kirsten sonne

 

Alors pour qui ne sait comme moi ni planter un clou ni recoudre un bouton c’est accéder à l’illusion de passer de l’autre côté du décor. Plus que le produit fini, j’aime donc aussi ces outils qui, à eux seuls, valent promesse de métamorphose, d’invention. Mais reconnaissons que d’autres magasins avec ateliers intégrés m’emballent nettement moins et ne me transportent pas :

 

réparation vélo

 

magasin guitare copenhague

 

Précieux vélos ou précieuses guitares au milieu du tout-venant...autant de petits bijoux à d’autres yeux, qui sait ?! Revenons donc plutôt à ma devanture (la saison automne 2021 !) du 44 de la rue Jaegersborggade. Elle nous rappelle qu’il faut parfois se plier en quatre pour trouver le bijou digne de plaire à certaines coquettes ou capricieuses (mea culpa !).

 

vitrine bijouterie copenhague
Sonnejewels

 

Emmener ou pas ses bijoux avec soi

L’exposition (du 14 janvier au 23 octobre 2022)  ’A queen’s jewellery box – 50 years on the throne told through jewellery’ au musée d’Amalienborg au Palais de Christian VIII a sûrement de quoi enchanter aficionados de la famille royale, historiens dans l’âme et touristes lambda. Normalement on peut aller plus communément admirer au château royal de Rosenborg les joyaux de la couronne. Ils sont une attraction qui nécessite parfois de se hisser au dessus de soi. Un petit escabeau permet aux petits de se mettre à hauteur voulue pour admirer à leur aise telle couronne grandiose. Une collection plus simple de Frederik V qui régna de 1746 à 1766 réunit dans un but didactique différentes bagues avec pierres précieuses ou semi-précieuses (comportant chacune leur nom à l’intérieur). Une pièce se démarque par son rattachement à un bestiaire symbolique : une mouche est ainsi posée sur un diamant, probable « vanité » donc. Qu’il s’accompagne ainsi d’une petite morale implicite lui donne une légitimité supplémentaire et le rend moins futile. Une autre bague est faite d’une coccinelle qui aura du mal à s’envoler. La voilà prisonnière d’un mauvais sort !

 

bijoux
Coccínelle

 

Attention : admirer certaines pièces de collection est une exclusivité danoise car certains bijoux sont assignés à résidence. Ainsi la reine allant dans son château du Quercy laisse ici ces bijoux, trésor national, qui ne doivent pas quitter le sol danois.

Est-il vrai qu’on a entendu dire (médire ?) que les autorités danoises voulaient qu’on confisquât aux immigrés leurs biens, y compris leurs bijoux ? Cette loi controversée de 2016, comparée par le Washington Post à la spoliation des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, fait surtout partie d'une réforme destinée à réduire le flux migratoire au

Danemark, qui n’y va pas de main morte en la matière. La loi de l’ex-ministre populiste Inger Støjberg (récemment condamnée par la justice en décembre dernier) qui, à l’époque de son vote, avait fait vivement réagir les associations de défense de droits de l’Homme et le Haut-commissariat aux réfugiés de l’ONU (HCR), autorisait concrètement la police à fouiller les bagages des migrants afin de saisir l’argent liquide et les objets de valeur d’un montant supérieur à 10 000 couronnes, sauf les objets reconnus nécessaires, comme les portables ou les montres ou bien les objets à forte valeur sentimentale...comme les alliances. Mais cette loi très controversée de 2015 n’aurait donné lieu à aucune prise de bijou finalement.

Moi qui ne suis pas reine ni migrante donc, je trimballe souvent entre la France et le Danemark mes nombreux (!) bijoux (de pacotille surtout, voleurs, inutile de me suivre à la trace !) dans un sens et dans l’autre ! Et parfois ils font l’aller-retour sans avoir été mis. Etait-il bien nécessaire de les emporter ? Mais si l’on pousse un peu plus loin, était-il vraiment nécessaire de les avoir ? Aïe...Laissons-là ces considérations intempestives qui pourraient se retourner contre moi !

 

Alchimie du souvenir : du cordon ombilical de l’expérience au fil ténu de la mémoire

Un autre exilé met en scène les souvenirs de sa mémoire : Petrit Halilaj, qui a dû fuir le Kosovo. Les boucles d’oreilles qui étaient exposées à Louisiana dans le cadre de l’exposition « Mother! » (Avril-août 2021) sont une reproduction agrandie en hommage à sa mère, qui avait enseveli les boucles originelles (avec certains des dessins d’enfance de l’artiste) dans leur propriété pour empêcher qu’elles soient volées. Le titre est « It is the first time dear that you have a human shape (diptych 1 - earring), 2012 »

Sophie calle
© Petrit Halilaj.
Courtesy the artist and Kamel Mennour, Paris/London

 

L’oeuvre puise donc à la source des souvenirs pour perpétuer la mémoire de sa mère et célébrer ses racines, faire exister contre vents et marées de l’Histoire, la terre perdue de ses origines. Le bijou procède d’une quête identitaire et est le symbole d’un trésor perdu. Mais selon les histoires et la sensibilité de chacun, on y verra s’exercer le pouvoir de la mélancolie ou bien s’affirmer le combat contre l’oubli et la mort destructrice. Les attaches des boucles démesurées ont un caractère un peu menaçant et confèrent à l’objet une dimension mythique comme si elles devenaient les pattes d’araignée d’un monstre. Comment ne pas être ému par le principe de cette recréation « bigger than life » ? Le lyrisme transcende la singularité autobiographique ; libre à chacun en effet d’ajouter mentalement ses propres grains de sable à ceux qui recouvrent les boucles. Ils sont comme des fragments de briques pulvérisées de la maison d’enfance de l’artiste selon le panneau explicatif qui accompagne l’oeuvre. Ces fines particules sont donc transfigurées en poudre dorée qui magnifie la fragilité de la condition humaine entre embellissement et disparition. Une des deux boucles est en effet abîmée, comme en cours d’altération.

 

Proust et Sophie calle
© Petrit Halilaj.
Courtesy the artist and Kamel Mennour, Paris/London

 

Petites voleuses

Dans la salle cette oeuvre voisinait avec le nom de Proust et une oeuvre de Sophie Calle, artiste française (prochainement exposée au musée d’Orsay). Par le jeu des couleurs jaune et brune, les boucles d’oreilles faisaient écho à la girafe photographique de l’inclassable française. Elle raconte ailleurs, dans "Histoires vraies", le vol d’une paire de chaussures rouges à l’âge trouble du passage entre enfance et adolescence, qu’elle exhibe tel un trophée devenue relique en photo. Cécile Maistre-Chabrol (fille adoptive du cinéaste de la Nouvelle Vague et longtemps son assistante complice) se campe elle-aussi sous un nom d’emprunt en petite cleptomane dans son livre de souvenirs "Torremolinos" (octobre 2021).

 

couverture livre Torremolinos

 

Elle y raconte une histoire abracadabrante de vol. Ayant atterri un jour dans la chambre à coucher de l’ancienne femme de Chabrol, à savoir la belle Stéphane Audran, elle est alors prise d’une pulsion de vol comme il lui arrive parfois depuis son enfance et entreprend de dérober un des bijoux de l’impressionnante presque marâtre (je dis « presque » pour simplifier le méli-mélo des familles recomposées). Afin de ne pas attirer l’attention, elle jette son dévolu sur un modeste anneau, discrétion oblige. Elle le garde au chaud pendant un certain laps de temps et le ressort l’air de rien bien plus tard. Sa mère intriguée pose des questions. Cécile jure l’avoir trouvé par terre et se met à le porter. Tout est bien qui finit bien peut-on croire jusqu’à ce que Henri (alias Chabrol) décide d’épouser la mère de Cécile après des années de vie commune mais annonce en provocateur patenté qu’il est qu’il gardera son ancienne alliance puisqu’elle lui va comme un gant et en rajoute un peu faisant semblant d’être un peu pingre sur les bords. La mère de Cécile ne se démonte pas pour autant, nom de non, rétorque qu’elle s’en tiendra quant à elle à cette bague de sa fille, qu’elle enlève du doigt de celle-ci pour la passer au sien. C’est ainsi que l’alliance de l’ex-femme Stéphane Audran aurait fini au doigt d’Aurore Maistre (Mao dans le livre) par un curieux tour de passe-passe. « Pour arriver jusqu’à toi quel drôle de chemin il m’a fallu prendre », pourrait-on dire en empruntant au magnifique film de Bresson "Pickpocket" (1959) sa célèbre conclusion.

 

Les promesses des bijoux : vrai ou faux ?

 

plan Copenhague alliance

 

Vous arborez un jour un coeur en plastique autour du cou, qui suscite sinon un regard suspicieux du moins un regard étonné. Non, non, personne ne vous l’a offert, il n’est en rien compromettant ! On n’y va pas par quatre chemins pour vous asséner que ça fait ado. Il faut croire que je n’ai manifestement plus l’âge pour le plastique ou bien pour afficher la transparence des coeurs. Allez savoir laquelle des deux hypothèses est à éliminer ! Sur quoi donc se rabattre ? Heureusement que petites et grandes occasions ne manquent pas et offrent prétextes à ne pas systématiquement passer son chemin quand on croise une bijouterie de petit ou grand standing.

 

J’entre en effet rarement dans une bijouterie où « le bonheur est un suivi de six zéros » comme écrivait jadis ironiquement Charles Cros dans un sonnet du Collier de griffes. Mais une fois n’est pas coutume, et il n’est pas interdit de se laisser aimanter à l’intérieur. Je m’enhardis à demander les prix d’un ou deux modèles. Y a-t-il de quoi subitement être mal, au point de sentir mes jambes se dérober sous moi ? Je ne suis pourtant pas sujette au vertige. Je dois m’asseoir avant de quitter la boutique malgré les égards de la bijoutière ennuyée car ma démarche chancelante n’est pas de bon augure. Je reviens une semaine plus tard sous bonne et conjugale escorte, gage d’intérêt susceptible de donner à la cliente que je suis le statut d’une éventuelle acheteuse. Sauf que, entrant avec l’équivalent d’un plâtre, on imagine facilement le scénario échafaudé en une fraction de seconde par cette dame serviable qui m’avait proposé ses services. Elle ne sait pas sur quel pied danser en me voyant à cloche-pied rentrer chez elle. Autant dire qu’elle pourrait ne pas me voir revenir d’un bon oeil, voire imaginer que ça pourrait barder. Certains clients sont si prompts aux récriminations déplacées de notre temps, tout leur est dû. Mais non elle est affable et prévenante. Mais de toute façon la pauvre n’était bien sûr pour rien dans ma malencontreuse chute, pas plus que ses jolies créations. Serait-ce tout simplement l’expatriation qui m’a donné le tournis, bien que Copenhague soit après New York et Hong Kong la crème de la crème selon nous ? La joaillière ne se départit pas de son sourire avenant. Au point que je finis par ressortir émeraude à la main - mais non en maraude ! Me voici dorénavant qui minaude en claudiquant, reconnaissante : A votre bon coeur Mon Seigneur ! C’est quand même mieux qu’une baguette pour apprendre à filer droit ! En prime la vendeuse experte m’a assurée que cela porterait chance ! Quoi ? D’avoir sur soi une pierre dardant un rayon vert ou de (se) casser les pieds ?

 

Comment s’appelle donc cette diseuse de bonne aventure aux doigts savants ? Charles Gros faisait se lamenter son poète maudit, exclu de la société : « Mais Chance, dis-moi donc de quel nom tu te nommes ? ». Un indice si vous voulez jeter un oeil aux merveilles que je vous vante : la boutique ouvre le samedi de 11h à 14h, uniquement. Concédons que ce n’est guère vous aider car cette limitation est monnaie courante ici ! La plupart des commerces ont des horaires d’ouverture restreints et mieux vaut, si vous ne voulez pas vous casser le nez y regarder à deux fois...Mais sachez qu’en la matière les bijouteries n’ont pas le monopole de ce luxe bien danois !

 

Si les bijoux vous donnent des boutons (trop ostentatoires, trop onéreux, trop superficiels, trop tout), on peut aussi plus poétiquement ou plus sagement trouver son bonheur en admirant parures plus naturelles : voici une photo prise à deux pas du musée d’Arken où l’artiste des boucles d’oreille exposait dans le cadre de l’exposition « Flowers in art » (septembre 2021-Janvier 2022) avec son collaborateur Alvaro Urbano une immense fleur rose aux pétales généreusement ouverts comme en toile de fond hospitalière.

 

Sur notre photo on voit des « fils de la Vierge ». En petite citadine que j’étais, qui ne connaissais les plaisirs de la campagne, j’avais découvert l’expression et sa signification naguère en lisant Nadja de Breton. Ce sont des fils sécrétés à l'automne par les jeunes araignées en vue de donner prise au vent et d'assurer leur transport à distance. Si l’on grossit, qu’y voit-on ? Des perles.

 

toile perle

 

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Joelle Borgida

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