Édition internationale

ART ET LIBERTES - Les étudiants en colère

Écrit par Parler Darija
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 20 mai 2014

Depuis 1956, l'école des Beaux-Arts de Casablanca est en fonction et forme des étudiants aux techniques du design d'objet, du design publicitaire et aux arts plastiques. Pourtant, et ce depuis toujours, le diplôme obtenu au bout de 4 années de cursus n'est pas reconnu par l'état. Cela a engendré au fil des années une frustration estudiantine considérable qui a forcé ces derniers jours les élèves à se rebeller : des manifestations artistiques et un activisme judiciaire ont été menés au-devant de l'établissement concerné ainsi qu'aux grilles du Conseil de la Ville de Casablanca



Ce n'est qu'en 1993 que des réflexions ont été entamées quant aux éventuels bienfaits d'une transformation du fameux diplôme. Malgré la succession des responsables et des personnes déléguées, rien n'a jamais été réalisé juridiquement pour donner un statut d'équivalence à cette gratification. De ce fait, les étudiants n'ont pas la possibilité de continuer des études supérieures ou de pratiquer un métier dans la fonction publique car ils sont considérés comme non-diplômés. Cet handicap scolaire, outre le désappointement majeur qu'il suscite au bout d'années d'efforts impayés, force la plupart des ressortissants de l'école à se tourner vers le secteur du privé, quitte à banaliser des salaires réduits et des conditions de travail moindre. Pourtant, chaque année de nouveaux étudiants s'inscrivent et investissent dans cette formation : nous avons rencontré plusieurs étudiants d'horizons différents, mais rassemblés dans cette aventure artistico-politique, ainsi que Abdelmalek Lakehayli, président de la commission chargée du département humain et des affaires sociales, culturelles et sportives de la ville de Casablanca . (ci-dessous: Sophia, Edmond et El Mehdi - Etudiants aux Beaux-Arts de Casablanca - Crédit photo/ M.K)


Sophia est en Troisième Année en filière de Design d'Objet : "J'ai passé les concours, j'ai étudié pour venir ici. Je ne me suis rendue compte du problème que lors de mon inscription, car il était en effet écrit sur le contrat que je m'apprêtais à signer que le diplôme n'avait aucune valeur légale - tout comme ce contrat car il est automatiquement considéré comme étant non-officiel. J'ai hésité, mais étant donné que la date finale d'admission est en Octobre donc largement après celles des autres écoles je me suis sentie bloquée et je me suis lancée en espérant que cela n'aurait pas trop d'influence dans le futur. Cette équivalence n'est pas un problème du quotidien alors c'est normal que parfois on en vienne à l'oublier... Mais maintenant que l'école est fermée et que le mouvement est en marche, je participe activement ; au début des évènements, j'ai malgré tout continué à suivre quelques cours car j'avais peur de perdre trop de temps : je me suis récemment endommagé le poignet et j'ai pris beaucoup de retard par rapport aux autres. J'aurais voulu dessiner moi aussi pour la manifestation artistique ! "


Edmond est en Troisième Année en filière Design Publicitaire : "Je suis venu de Côte d'Ivoire pour cette école ! J'avais entendu parler du problème de la reconnaissance du diplôme, mais je pensais que c'était un souci administratif, donc totalement en dehors de la juridiction des étudiants. Aussi, étant donné que l'on n'en parlait pas beaucoup, j'ai naturellement pensé que cela n'était pas si important, et que ce serait sans doutes vite résolu. Jamais je n'aurais cru que ce soit à nous, élèves, de nous préoccuper des considérations politiques de notre école. Je trouve cela révoltant. J'ai hâte que ce problème soit résolu afin de re-crédibiliser mon diplôme. Cela étant dit, je suis content de savoir que j'ai acquis les compétences fournies par la formation et que cela est plus important qu'un simple bout de papier cartonné en grammage 300.(ci-dessous: Etudiants en grève)



El Mehdi El Ouazzani a obtenu son diplôme de l'Ecole Supérieure des Beaux-Arts en 2009 en Design d'Objet : il continue depuis 5 ans bientôt à lutter pour obtenir cette reconnaissance au détriment d'une vie professionnelle accomplie. "Nous avons un problème dans cette école : les étudiants ne connaissent pas la loi. Ils ne savent pas les choses de l'ordre pénal ou civil, et c'est plutôt normal car c'est une formation artistique et non juridique. De ce fait, le régime scolaire et tout particulièrement le directeur profitent de cette occasion d'obscurantisme pour imposer leur vision personnelle des choses. Par exemple, hier, il nous a été dit que l'on n'avait pas le droit de manifester car c'était contraire à la volonté Royale : c'est complètement fou ! Nous voudrions au contraire que Sa Majesté le Roi Mohammed VI, ainsi que le Palais Royal, le Ministère de l'Intérieur et la Commission de la Culture de la Commune de Casablanca se penchent sur notre problème ! Nous demandons une intervention, une inspection et une rectification des erreurs de la direction de l'école afin de servir en premier lieu les intérêts des jeunes artistes. (ci-dessous: affiche - crédit: El Mehdi EL Ouazzani)

Je pense que l'on a un vrai problème de crédibilité et de respect en tant qu'artistes au Maroc : on nous considère parfois comme des fous, des parias, des personnes inutiles, des fardeaux ou encore des personnes déficientes voire dégénérées. Je le ressens vraiment parfois, et nous avons même pu le constater la semaine dernière... : une étudiante a voulu s'exprimer au travers d'un dessin lors d'une manifestation artistique, et une personne administrative lui a outrageusement manqué de respect... Pourtant les gens ne se rendent pas compte de l'importance majeure de l'art dans la vie, même au quotidien ! Qui a dessiné, le tramway que les gens empruntent ? Designé les bancs mis à disposition dans toute la ville ? Modélisé les vêtements que l'on achète avec envie ? Qui a même calligraphié les écrits en Arabe et dessiné le drapeau Marocain ? Je trouve intolérable que l'art soit mésestimé voire méprisé, qui plus est par des personnes qui ne cherchent pas à le comprendre ou a à l'apprécier ; ces mêmes personnes travaillent au sein de notre école, et malgré tout ne nous comprennent pas... C'est pourquoi l'un des intérêts majeur à la résolution de ce problème d'équivalence est donc bien évidemment une influence réelle sur la considération actuelle de l'art et des artistes dans la communauté marocaine. Quand l'équivalence sera mise en place officiellement, la formation en sera d'autant plus valorisée et convoitée. Nous sommes en droit de prétendre à un développement national d'écoles d'arts publiques qui permettront enfin un espoir de libre expression artistique à l'ensemble de la jeunesse et de la population marocaine. "


Abdelmalek Lakehayli (notre photo - crédit: M.K) est président de la commission chargée du département humain et des affaires sociales, culturelles et sportives de la ville de Casablanca. Selon lui, c'est un droit naturel que de manifester pour la reconnaissance de son diplôme : "Lorsque l'on passe 4 années dans une école à suivre un apprentissage, il est normal que cela soit sujet à une certaine distinction. Chronologiquement, la villa a été construite avant l'indépendance, donc sous le protectorat français. Puis c'est la commune qui a eu l'initiative de créer cette école, et pour protéger cette éducation publique, nous avons engagé des vacataires et non des professeurs privés. La commune est un organisme semi-étatique car sous la coupole du Ministère de l'Intérieur, alors que le personnel est composé de fonctionnaires qui sont rémunérés avec les fonds de la Commune elle-même. Je comprends tout à fait le besoin de légitimité et j'appuierai le projet de loi qui visera à faire évoluer cette situation handicapante.

Je crois que la Commission de la Culture de la Commune de Casablanca se sent très responsable de trouver l'espace dans lequel les artistes font leurs études, quel "espace vital" il leur sera possible d'obtenir. Il est naturel d'encourager l'art et les artistes ; nous devons préparer au mieux la place qu'ils auront dans l'avenir, avenir qui pour l'instant est sensiblement obstrué. Dans cette même mouvance, je pense qu'il est nécessaire d'améliorer la situation des professeurs de cette école, car ce sera à leur tour d'exalter les compétences et les dons naturels des élèves. C'est une des missions de la politique culturelle de la ville de Casablanca que d'assurer une certaine diversité et un minimum de confort dans le choix personnel des étudiants, dans ce fort engagement pour l'humain et pour son élévation. En effet, le Maroc est un pays de la diversité et de la différence : c'est une culture de mélange, entre l'Atlas, le Sahraoui, le Rif, etc. C'est par la multitude et les nuances entre les peuples que l'on peut aspirer à la liberté en toute légalité. Et c'est la loi qui doit permettre aux jeunes personnes d'étudier ce qu'ils veulent, dans de bonnes conditions, pour l'avenir du Royaume. "

Manon Kole (www.lepetitjournal.com/casablanca) Mardi 20 mai 2014 

 

parler darija
Publié le 19 mai 2014, mis à jour le 20 mai 2014
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