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À qui appartient la Patagonie ? La bataille des terres qui divise l’Argentine

La semaine dernière, le gouvernement de Javier Milei tentait de faire passer une loi pour ouvrir davantage les territoires ruraux argentins aux investissements étrangers. L’opposition l’a cependant contraint à retirer cette partie de son projet au sein du Sénat. En toile de fond, une question ancienne et sensible en Argentine ressurgit : qui est propriétaire de la Patagonie, et jusqu’où l’Argentine peut-elle céder sans compromettre sa souveraineté.

PatagoniePatagonie
Écrit par Adrien Cendron Vallecalle
Publié le 10 août 2026

En Argentine, la terre n’est jamais tout à fait un bien comme les autres.

La polémique qui secoue le pays depuis plusieurs semaines en offre une nette illustration. Javier Milei et ses partisans souhaite supprimer les restrictions qui limitent l’acquisition de terres rurales par des particuliers ou entreprises étrangères. Face à l’opposition rencontrée au Sénat, l’exécutif avait d’abord proposé un compromis : relever de 15 à 25 % le plafond autorisé. 
 

Sénat Argentine

Finalement, il a dû s’enfoncer plus loin dans son recul.

Le 6 août dernier, le Sénat accorde son approbation à la « loi sur l’inviolabilité de la propriété privée », par 37 voix en faveur contre 33, mais seulement après le retrait de deux chapitres capitaux, dont celui consacré à l’achat de terres rurales par des étrangers. 

Derrière cette bataille législative se cache pourtant une question bien plus ancienne. Elle prend toute sa dimension à des milliers de kilomètres de Buenos Aires, dans l’immense étendue de la Patagonie. 

Une loi pour empêcher l’« extranjerización » des terres

Depuis 2011, la loi 26.737 encadre l’acquisition de terres rurales argentines par des étrangers.

Elle limite notamment à 15% la proportion maximale de terres rurales pouvant être acquises par des étrangers. Pas seulement à l’échelle nationale, mais également au niveau des provinces et des territoires sous autorité administrative concernés. 

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le président tente d’abroger cette législation. En décembre 2023, Javier Milei avait annoncé un décret en faveur de la dérégulation, mais une décision judiciaire en avait suspendu l’abrogation. La loi 26.737 reste donc applicable aujourd’hui, comme l’indique le ministère argentin de la Justice. 

Pour le gouvernement libertarien, ces restrictions constituent avant tout un obstacle à l’investissement. Le ministre de la Dérégulation, Federico Sturzenegger, estime que leur suppression pourrait permettre d’attirer quelque 15 milliards de dollars d’investissements. 

Cependant, pour comprendre pourquoi cette proposition provoque une telle opposition, il faut analyser la carte.

Plus de 13 millions d’hectares détenus par des étrangers

En janvier 2026, l’Observatoire des terres, constitué de chercheurs du CONICET et de l’Université de Buenos Aires, a publié une cartographie de la propriété étrangère particulièrement remarquée.

Selon leurs travaux, plus de 13 millions d’hectares, soit près de 5 % du territoire argentin, appartiennent à des entreprises, personnes ou États étrangers. Une superficie comparable à celle de l’Angleterre. 
 

Terres Argentines

À vue d’œil, l’Argentine reste donc très loin du plafond national de 15 %.

Mais cette moyenne dissimule une réalité géographique beaucoup plus contrastée.

Les chercheurs recensent 36 départements dépassant déjà le seuil de 15 %. Dans certains territoires comme Lácar, dans la province de Neuquén, ou plusieurs départements du nord-ouest argentin, la proportion dépasse même 50 %. 

Autre donnée révélatrice : les propriétaires américains possèdent à eux seuls environ 2,7 millions d’hectares.

Ce n’est donc pas nécessairement la quantité totale de terres concernées qui inquiète les opposants à la réforme, mais leur localisation.

Zones frontalières, ressources en eau douce, minerais, forêts, accès aux fleuves : certaines des concentrations les plus importantes se trouvent dans des territoires considérés comme stratégiques. 

Et la Patagonie en fournit certains des exemples les plus parlants.

Benetton, le géant italien de la Patagonie

Le cas Benetton est probablement le plus célèbre.

À travers la Compañía de Tierras Sud Argentino, la famille italienne est devenue dans les années 1990 l’un des plus importants propriétaires fonciers étrangers du pays, avec un domaine généralement estimé à environ 900 000 hectares, réparti entre différentes propriétés patagoniennes.

Mais l’importance de Benetton dans le débat argentin ne tient pas seulement à la superficie de ses terres.

Certaines de ses propriétés sont depuis longtemps au cœur de conflits avec des communautés mapuches, qui revendiquent des droits ancestraux sur des territoires aujourd’hui détenus légalement par de grands propriétaires terriens.

La question de « l’extranjerización » rejoint alors une autre histoire beaucoup plus ancienne : celle de la conquête, de la distribution et de la concentration foncière en Patagonie.

L’enjeu dépasse donc le cadre juridique, il s’agit là d’une question plus profonde au sujet d’une conception différente de la propriété des terres : propriété privée légalement acquise d’un côté ; revendications territoriales autochtones et mémoire historique de l’autre.

Pour Milei, la nationalité du propriétaire n’est pas le problème

Le raisonnement du gouvernement est tout autre.

Dans la conception libertarienne défendue par Javier Milei, le point central est la protection du droit à la propriété privée et la capacité du capital à produire de la richesse.

Pourquoi empêcher un investisseur d’acquérir une terre simplement parce qu’il est étranger ?

Pour l’exécutif, ouvrir davantage le marché foncier permettrait d’attirer des capitaux, de financer des activités productives et de valoriser des territoires insuffisamment exploités. C’est dans cette logique que Federico Sturzenegger défendait au printemps l’abrogation de la loi. 

Un argument nuance effectivement l’image d’une Argentine en train d’être « vendue » : 95 % environ du territoire reste hors propriété étrangère, selon les données de l’Observatoire. 

Le débat ne se résume donc pas à une opposition entre défenseurs de la Patagonie et partisans de sa « vente ».

Il porte plutôt sur la nature même de la terre.

La Patagonie, territoire réel et territoire fantasmé

Il existe enfin une dimension plus difficilement quantifiable : l’imaginaire.

La Patagonie occupe une place de choix la représentation que l’Argentine se fait de son territoire. Immense, sauvage, éloignée de Buenos Aires et adossée à la frontière chilienne, elle reste associée à la construction de la souveraineté nationale.

La présence de grands propriétaires étrangers y prend donc une dimension symbolique qu’aurait difficilement l’achat d’un appartement à Palermo.

À cela s’ajoute que le contour du territoire Argentine demeure profondément lié à l’histoire des peuples autochtones, aux frontières et, dans un contexte différent mais tout aussi sensible, la revendication des îles Malouines.

C’est pourquoi le terme espagnol « extranjerización de la tierra » dépasse largement la simple question immobilière.

Il évoque simultanément la propriété, les ressources et la souveraineté nationale.

Milei a perdu une bataille, pas nécessairement le débat

Le gouvernement a donc reculé au Sénat.

La proposition concernant les terres rurales étrangères a été retirée du projet avant le vote du 6 août. Pour l’instant, le régime protecteur de la loi 26.737 reste applicable et son plafond demeure fixé à 15 %. 

Mais aucun indice ne semble indiquer que Javier Milei ait renoncé politiquement à son ambition de libéraliser le secteur. Le débat dépasse d’ailleurs largement le cadre du gouvernement actuel. 

À qui appartient la Patagonie ?

La réponse juridique est simple : à une multitude de propriétaires privés et publics, argentins comme étrangers, dans un territoire qui demeure sous souveraineté argentine.

La réponse politique est autrement plus complexe.

Car derrière les millions d’hectares et les pourcentages se pose finalement une question à laquelle l’Argentine n’a jamais véritablement cessé de répondre : jusqu’où la propriété privée peut-elle aller lorsque la terre devient elle-même une question de souveraineté?

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