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Un voyage différent vers les collines Chin (4/4)

Par Martin Michalon | Publié le 21/12/2017 à 20:00 | Mis à jour le 27/12/2017 à 14:25
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Après ces quelques jours d’une fascinante découverte des collines chin, il est désormais temps de rentrer chez moi, dans l’État Shan, sur les rives du lac Inlé. Cependant, autant j’étais porté à l’aller par l’insouciance enthousiaste du voyageur qui ne sait pas ce qui l’attend, et pour qui chaque virage révèle un nouveau paysage, un nouvel émerveillement, autant les mille kilomètres de routes poussiéreuses du retour m’apparaissent maintenant comme une fastidieuse corvée. Prétexte en or pour réaliser l’un de mes rêves : embarquer sur un vieux ferry birman, et voguer sur la rivière Chindwin. Solution infiniment plus lente que la route, mais peu importe : on n’a jamais trop de temps pour paresser, contempler, rêver. 

Le bateau part de Kalewa, charmant port fluvial sur la Chindwin : de jolies maisons de bois entre les palmiers, la flèche d’un monastère au détour d’une ruelle, quelques façades safran derrière une flambée de bougainvillées, une paisible rue principale et une poignée de restaurants bourrés d’une ombre cotonneuse et tiède, presque palpable et si bienfaisante. Sur une butte rocheuse chaude de soleil, une pagode dorée veille sur ce petit univers. Derrière une frange d’arbres, voilà la paresseuse Chindwin. 

Sur la rive est échoué un petit bateau de bois, couleur bouton d’or ; son nom est peint à la main dans ce si bel alphabet birman arrondi ; la proue est ornée d’un bouquet de fleurs qui, à coup sûr, devrait le protéger contre la mauvaise fortune. Les plats-bords affleurent tout juste de l’eau sous le poids d’une colossale cargaison de sable, déchargée par une noria de femmes dans une chorégraphie d’une grâce touchante. Lourd panier sur la tête, les joues griffées de thanakha, les grands yeux noirs rêveurs, elles descendent avec une démarche de reines la passerelle incertaine qui ondule sous leurs pas souple, mouillent le bas de leur longyi dans un peu d’eau, et vident leur panier de sable quelques mètres plus loin.

J’achète mon billet à une formidable matrone trônant à une table branlante et gagne la Shwe Lynn Leh, l’une de ces longues péniches étroites et bananées, aux flancs éclaboussés de couleurs vives. Il y a bien une poignée de cabines rustiques en tôle, avec du linoleum en guise de matelas, mais à quoi bon ? Les sacs de riz ventrus qui garnissent la soute feront une couche des plus confortables, à partager avec la douzaine de passagers souriants et attentionnés. 

Nous levons l’ancre à une heure parfaitement aléatoire, et cette délicieuse petite ville de Kalewa disparaît rapidement derrière nous. La Chindwin, large ruban de café au lait, dérive paresseusement entre de basses collines calcaires alternant modestes falaises et végétation desséchée. De loin en loin, un bouquet de palmiers, des cabanes en bambou, des champs de tournesol flamboyants qui coulent sur la berge sableuse, des bateaux multicolores à l’ancre, des lessives énergiques dans la rivière, un buffle qui s’abreuve et des écoliers en uniforme, sac en bandoulière. Notre ferry s’arrête dans certains de ces hameaux… ou plutôt les effleure, ralentissant juste assez pour que des passagers puissent sauter en marche et que quelques villageois embarquent en hâte, sandales à la main. D’autres nous confient des marchandises, comme cette vigoureuse commère qui jette au vol sur le pont d’énormes sacs de charbon, quelques instructions et de grands éclats de rires.

Sur la rive, des milliers de bambous sont soigneusement liés en énormes fagots, regroupés en véritables radeaux qui descendent ensuite la rivière vers Monywa ou Mandalay. Certains, mesurant plus de trente mètres de côté et hauts de deux mètres, sont de véritables mondes flottants, sur lesquels plusieurs familles vivent sous des bâches en plastique ; des feux de camp crépitent, des gamelles de riz fument, on fait la vaisselle, on étend du linge, on pêche. Juché à l’arrière, le maître des lieux, impassible, les mains dans le dos et cheroot au bec, donne ses consignes au barreur, qui s’escrime sur un dérisoire moteur hors-bord pour donner un semblant de manœuvrabilité à ce continent à la dérive. D’autres radeaux sont bien plus modestes : quelques fagots, un moteur, une toile de tente et un jeune couple. Une fois arrivés à destination, ils vendront leur frêle embarcation de bambou et, la bâche repliée sous le bras et le moteur sur l’épaule, se mettront en quête d’un bus ou d’un ferry pour rentrer chez eux. Et puis cette jolie petite barque, d’un jaune safran bien net, drapeau bouddhiste claquant au vent ; à son bord, deux belles jeunes femmes qui, bol à offrande à la main, passent de péniche en radeau pour solliciter des donations religieuses. Bref, sous mes yeux se déroule une Chindwin animée de flux lents, colorés, étonnants et véritablement touchants.

Dans sa cabine de bois, le pilote aux cheveux longs, flanqué d’un véritable seau de chiques de bétel, reste concentré, scrutant les eaux : nous sommes au début de la saison sèche, le niveau de l’eau est déjà bien bas, et il faut éviter les bancs de sable. Il ajuste, vire, corrige, enchaînant de vertigineux moulinets de volant et engageant le bateau dans d’hallucinants slaloms en plein milieu de la rivière. Par moment, deux matelots sondent les eaux d’un coup de bambou, déclamant la profondeur d’une voix morne qui vient rythmer la lourde torpeur à bord. Par endroits, la Chindwin a moins d’un mètre de fond, et dans les passages les plus délicats, la tension monte : les gaillards à la proue se taisent et indiquent la profondeur sur leurs doigts ; les passagers somnolents retiennent leur souffle ; le moteur murmure, et le pilote, la chique pour une fois en suspens, écoute la rivière et le chuchotement de la coque métallique qui frotte sur le sable. Malgré ces précautions, on s’échoue plus d’une fois. Début d’une longue lutte pour se dégager : le pilote est déchaîné, tenant à peine sur son siège ; à l’arrière, le moteur siffle, chuinte, vibre furieusement ; l’hélice, à demie sortie de l’eau, projette des gerbes de boue. Après de longues minutes d’immobilité, le bateau bouge insensiblement, dérape, pivote… et se sort de ce mauvais pas. 

La nuit tombe ; la Shwe Lynn Leh glisse sous les étoiles ; depuis mon sac de riz, j’observe la nuit balayée par le halo du projecteur de bord, un phare de voiture borgne bégayant une dérisoire lumière jaunâtre. Le voyage est encore loin d’être fini : il nous reste encore dix-huit heures de navigation jusqu’à Monywa… Mais d’ores et déjà, contemplant la nuit liquide qui nous entoure, les contours des collines que l’on devine à la lumière de la lune et mes compagnons de voyage assoupis, je me dis que ce périple chin ne pouvait mieux se terminer qu’ici, sur les méandres de la Chindwin. 

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