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Sandar Aung Rebière : Birmane en France et Française en Birmanie

Par Marie-Sophie Villin | Publié le 13/05/2018 à 20:00 | Mis à jour le 14/05/2018 à 11:17
Sandar Aung Rebière double identité Birmanie

De guide touristique à directrice du développement des affaires dans une entreprise de construction, entre la Birmanie son pays d’origine et de travail actuel et la France où elle a étudié et vécu pendant plus de 10 ans, Sandar Aung Rebière affiche un parcours atypique. Française ou Birmane ? Eléments de réponse.

Depuis son enfance dans les années 1980, à l’époque d’un régime socialiste qui donnait officiellement la priorité à l’éducation, Sandar baigne dans un mélange entre les cultures française et birmane. "Mon père adore la France, la nourriture française, et il nous a transmis çà. Il m’a toujours poussée à aller vers la culture française." Son père a appris le français à l’université des langues étrangères de Yangon, a étudié en France et leur bibliothèque regorge de livres en français. Après avoir fini ses études secondaires, elle commence à fréquenter les cours de langue de l’Institut Français de Birmanie, en parallèle d’une licence de physique à l’université de Yangon vers laquelle ses parents l’ont dirigée. Mais elle dit n’avoir réellement appris la langue de Molière que lorsqu’elle a commencé à travailler avec son père, qui organisait des circuits touristiques à travers le pays. Elle l’aide en tant que guide en français, ce qui lui permet d’améliorer son niveau au contact des touristes. Elle développe d’ailleurs à cette époque un projet avec lui : monter leur propre agence de voyage destinée aux touristes français en particulier.

Elle découvre la France de ses propres yeux en 1998. Invitée en France par des touristes qu'elle avait rencontrés lorsqu'elle travaillait comme guide, Sandar parcourt le pays pendant trois mois. C'était la première fois qu'elle sortait de Birmanie. Elle se rappelle avoir été impressionnée par les infrastructures : "Yangon à cette époque, c’était encore un village avec des maisons en bambou. En France, t’appuyais sur l’interrupteur et tu avais l’électricité !" Elle observe aussi un rythme de vie nouveau pour elle, où les gens courent et sont pressés. La météo froide en hiver et la nourriture différente – elle découvre notamment le vin - sont aussi inhabituels.

En 1999, Sandar revient dans l’Hexagone pour un BTS tourisme. Elle a besoin de mieux connaître la culture et le marché du tourisme français avant de se lancer dans ce projet d’agence de voyage. Elle est acceptée au lycée d’Hôtellerie et de Tourisme de Billancourt. L’intégration n’est pas facile : elle est loin de sa famille, c’est la première année que des étudiants étrangers sont acceptés dans cet établissement, la langue française reste difficile pour elle et elle est plus âgée que tous les autres étudiants qui sortent tout juste du lycée. Mais elle a déjà de l’expérience dans le tourisme contrairement à la plupart d’entre eux. De plus, elle est hébergée par d’anciens clients qui lui apportent le soutien moral dont elle a besoin alors qu’elle vit loin de sa famille pour la première fois. De retour en Birmanie deux ans plus tard, elle monte enfin avec son père leur agence de voyage. "On ne faisait pas de tourisme ordinaire mais des choses hors des sentiers battus de l’époque, des treks par exemple. C’était compliqué à cause de la dictature, il fallait beaucoup d’autorisations pour voyager dans certains endroits." Le gouvernement se méfiait des étrangers ce qui ne facilitait bien sûr pas leurs activités. Le tourisme en Birmanie était élitiste en ce temps, loin du tourisme de masse. L’agence est un succès.

En 2005, Sandar part vivre en Thaïlande avec Guillaume, son compagnon français rencontré avant son départ pour Paris alors qu’il faisait un stage à l’ambassade de France à Yangon. Sans être mariés, vivre ensemble était dangereux pour eux en Birmanie : ils recevaient menaces et insultes, les couples mixtes étant mal vus. De Bangkok, elle continue de gérer son entreprise. Cependant, la concurrence se développe en Birmanie dans le secteur du tourisme et gérer l’agence à distance est compliqué. De plus, après plusieurs années à travailler avec sa famille elle veut aussi découvrir autre chose. Le couple repart donc en France fin 2005. Guillaume trouve un poste de chargé d’affaires à la Chambre de Commerce des Vosges dans la ville d’Epinal et ils décident donc de s’installer là-bas. Ils y restent 10 ans. Ils profitent aussi pour enfin se marier officiellement. Leur union à Yangon n’avait été reconnue ni par la France ni par la Birmanie. Sandar choisit ensuite de devenir Française et renonce alors à sa nationalité birmane, la Birmanie n’autorisant pas les doubles nationalités. Elle débute une formation de commerce international à la Chambre de Commerce des Vosges avant de trouver du travail dans les services commerciaux et exports d’entreprises de la région. Elle enchaîne avec un MBA (Mastère en administration des affaires) en Commerce international à l’ESCE (Ecole Supérieure du Commerce Extérieur) de Paris afin de pouvoir devenir responsable export, comme à Poterie Lorraine où elle a travaillé pendant deux ans. Son temps libre, elle l’occupe dans des associations tels Les Restos du Cœur où elle aide à la préparation et à la distribution des repas.

En mai 2008, le cyclone Nargis frappe la Birmanie, ravageant le delta de l’Irrawaddy et causant la mort ou la disparition de près de 140 000 personnes. Avec son mari, elle crée l’association Aide Cyclone Birmanie. Ils organisent des dîners de charité en France pour collecter des fonds et partent ensuite un moment en Birmanie pour distribuer de la nourriture et pour participer à la construction d’écoles. Le projet est difficile : la junte refuse officiellement toute aide venant de l’étranger, les poussant donc à opérer clandestinement. Guillaume reste souvent enfermé dans l’hôtel afin de ne pas être vu et arrêté. Pendant deux ans ils parviennent tout de même à mobiliser depuis la France ou sur place et à apporter un peu d’aide à une région ravagée. 
En 2015, c’est le retour au pays natal. "Les Vosges, c’est lassant au bout d’un moment," dit-elle avec un sourire. Il ne s’y passe pas grand-chose selon elle. La Birmanie commence à s’ouvrir, ses parents vieillissent, le moment lui semble bien choisi pour revenir. Guillaume a aussi envie d’y retourner : la Birmanie l’a toujours passionné. La vie de Sandar est toutefois quelque peu différente depuis son mariage et son changement de nationalité : elle se sent toujours Birmane mais vit avec un visa et est traitée comme une étrangère. Elle paie les billets d’avion et les chambres d’hôtel au prix des touristes et non des locaux et reverse des taxes dans les lieux touristiques. Elle est également, de par la loi, automatiquement déshéritée. Pour obtenir quelque chose à la mort de ses parents, il faut que sa famille la déclare clairement et officiellement comme légataire. Se voir traiter comme une étrangère ne l'incite pas pour autant à abandonner sa nationalité française : elle ne sait pas si elle va rester en Birmanie ou repartir un jour en France.

De son pays d’adoption, elle regrette le froid, la neige, la nourriture et surtout ses amis. "Après 10 ans à Epinal, on a beaucoup d’amis là-bas !" Mais rester en Birmanie est tentant : "Toutes les entreprises veulent mon profil car j’ai une double culture, j’ai fait des études, j’ai de l’expérience à l’étranger, je parle birman, français et anglais." Depuis un an elle est directrice du développement des affaires dans l’entreprise de construction BYMA. Elle aide d’autres projets dans la construction, répond à des appels d’offre et fait de la prospection. Elle s’épanouit au travail bien plus qu’elle ne le faisait à Epinal : "Je travaille beaucoup plus qu’en France, je viens même parfois au bureau le dimanche s’il le faut, mais je gagne aussi beaucoup plus qu’en France. Je suis plus motivée ici."

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