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Le rituel des os de poulet chez les Karennis

Par Francis Waltari | Publié le 24/10/2019 à 22:00 | Mis à jour le 24/10/2019 à 22:00
rituel des os de poulet en pays Karenni en BIrmanie

Nous suivons HuReh sur le chemin qui entre dans son village. Des restes de nuages s’accrochent encore aux crêtes des collines environnantes en ce début de matinée qui s’annonce ensoleillée en pays karenni. Derrière ce mot de karenni se cachent des décennies de conflits inter-ethniques ou entre le gouvernement central et des mouvements indépendantistes : les Karennis sont un peuple sino-tibétain qui domine depuis des siècles les collines de ce qui est aujourd’hui l’état de Kayah, à l’est de la Birmanie. Si en théorie le groupe Karenni diffère des Karens et recouvre divers autres groupes locaux dont le principal reste les Kayahs, les débats sur ces noms et ce qu’ils désignent sont devenus un enjeu important des conflits ethniques qui minent la Birmanie depuis sa naissance car il n’existe aucun consensus sur quel qualificatif pour quelle population, et chaque usage est correct pour les uns, fautif pour les autres.

Aujourd’hui, HuReh n’a cure des arguties linguistiques. Aujourd’hui est le jour de la célébration Eilu Boe Preh, la fête des esprits, et rien d’autre ne compte. « Entrons, c’est la maison de mon grand-père » nous dit HuReh en franchissant la clôture de bambou alors que des poules s’échappent au milieu des pilotis de la demeure en bois. « Enfin… ce n’est pas tout à fait mon grand-père mais… » et HuReh de se lancer dans une explication confuse de ses liens de parenté avec le propriétaire des lieux. On l’aura compris, il est un enfant du pays.

Tout est cependant fermé et seules les poules se font entendre. C’est alors qu’une porte s’ouvre et apparaît une femme qui nous regarde en souriant, réajustant l’écharpe de coton rouge qu’elle porte en turban sur la tête et qui signale son appartenance à la communauté Kayah. Autour de son cou pend la clef de la maison. C’est la grand-mère de HuReh, enfin… pas tout à fait sa grand-mère… « Tous les hommes sont déjà montés là-haut pour la célébration. Allez les rejoindre ! »

Eilu Boe Preh est la fête traditionnelle animiste marquant le début des moissons, qui vont commencer à la fin du mois. Elle est avec Kayh Toe Boe, la grande fête annuelle karennie qui a lieu vers le mois de mai avant la saison des pluies, l’un des rituels essentiels de la culture animiste karennie. Et comme pour Kayh Toe Boe, chaque homme du village doit sacrifier un poulet lors de Eilu Boe Preh.

Pendant que HuReh part en quête d’un poulet avec le grand-père qui vient d’arriver, nous dégustons une tasse de vin de riz que la grand-mère nous a apporté. Issue de la fermentation alcoolique du riz dans des jarres de terre cuite, ce qui s’apparente plus à de la bière se consomme encore tiède et traditionnellement à même la jarre à l’aide d’une paille de bambou. HuReh apparaît avec son poulet, « montons ! » nous dit-il.

Nous avançons en file indienne par un sentier qui monte à travers bois vers le sommet de la colline avoisinante. Nous pouvons déjà apercevoir les cornes en bois sculpté qui ornent le sommet de la hutte animiste de culte ainsi que les grands mâts de bois, ensemble qui constitue le lieu de rituel des Karennis. A l’ombre de la hutte de bois, au milieu des pilotis, des hommes de tous âges s’affairent accroupis autour de leur poulet, d’autres observent debout tenant le volatile dans leur bras comme on tiendrait un nourrisson, une truie est étendue ficelée à un bambou, elle aussi attend son tour…

Le rituel consiste, une fois le cou du poulet brisé, à récupérer l’os de chacune des cuisses en pratiquant une entaille puis en poussant la pâte pour le faire ressortir. Ensuite les anciens examinent les os selon des subtilités connues d’eux seul. Ils enfoncent des petites aiguilles de bambous dans les cavités et en déduisent ainsi de bons ou mauvais présages pour le propriétaire. Les os sont alors attachés autour du mât de bambou en offrande aux esprits. Les poulets sont sacrifiés à titre individuel alors que la truie l’est pour l’ensemble de la communauté, et c’est dans son cœur que les anciens vont lire un avenir faste ou néfaste pour l’ensemble du village.

« Que disent tes os ? », demandons-nous à HuReh, qui s’affaire maintenant à plumer son poulet avant de le mettre à cuire dans le feu qui crépite déjà. « Ce n’est pas terrible, mais c’est mieux que lors de Kayh Toe Boe », se contente-t-il de répondre. En revanche le cœur de la truie semble annoncer de belles récoltes pour toute la communauté.

Une fois tous les os fixés autour du mât, les poulets plumés, découpés, introduits dans les bambous et mis à cuire dans la braise, vient le partage du vin de riz. Les bouteilles de verres placées au pied du mât de bambou et remplie de cette boisson délicatement sucrée ne nous avaient pas échappé, et commençaient même à nous faire envie sous la chaleur du soleil maintenant haut dans le ciel. Chaque homme se saisit de sa bouteille, issue de la cuvée familiale, et en fait goûter à son prochain. Nous prenons d’abords de grandes gorgées chaque fois qu’on nous en propose. Puis, devant l’afflux ininterrompu de bouteille qui nous arrivent, nous réduisons notre consommation et finissons même par tenter de refuser, nous sentant déjà quelque peu assommés par ce vin qui doit titrer autour de 15°.

Le cochon a lui aussi été mis à rôtir, les plumes et les bouts de tripes ont été balayé, tout le monde est maintenant accroupi, à préparer les offrandes sur des petites feuilles sur lesquelles sont placés un peu de riz, un peu de porc et de poulet : le déjeuner des esprits, ensuite déposé auprès des divers légumes déjà offerts, sur la planche horizontale de l’un des mâts de bambous, ainsi que sur les mâts de bois du Kayh Toe Boe. Les offrandes sont orientées vers la haute montagne sacrée de la région, dont le sommet, encore dans les nuages, culmine à plus de mille cinq cent mètres. De petits cercles se forment ensuite pour déguster ce qu’ont laissé les esprits, qui heureusement ne sont pas trop gourmands.

Il est maintenant temps de redescendre vers le village afin de déjeuner en familles et boire l’alcool de riz, produit de la distillation du vin de riz que la grand-mère s’attache à préparer à l’aide d’un alambique en bambou. Alors que nous avançons sur le sentier qui mène au village, au milieu des exclamations joyeuses, le pas allégé par les tasses de vin de riz, nous vient en tête ce refrain de la chanson Rangoun-Lassah évoquant les peuples tibétains : « Ils ne savent pas encore que leur jour viendra, car ils sont fiers et forts, jeunes guerriers Khamba.»*.

Nous suivons HuReh, MeReh, ByaReh, NyiReh, et tous les autres vers leur petit village d’irréductibles Karenni. Peuple venu du Nord de l’Asie, de la steppe mongole et qui domine depuis des siècles ces montagnes inhospitalières, perpétuant ces rites ancestraux en dépit de la guerre larvée qui menace encore la région et d’une modernisation galopante, prochain péril auquel ils vont devoir faire face.

* « Rangoun-Lassah », chanson du groupe de rock alternatif La Souris Déglinguée

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