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La langue de Molière entre dans les écoles birmanes

Par Ludivine Paques | Publié le 25/11/2019 à 17:32 | Mis à jour le 25/11/2019 à 17:57
Photo : Une page du manuel pédagogique
le francais entre a l'ecole en BIrmanie

Cela devait être une simple routine : une rencontre, un compte-rendu, les affaires courantes. Quelle ne fut donc pas la surprise lorsqu’après une entrevue entre Christian Lechervy, ambassadeur de France en Birmanie, et U Myo Thein Gyi, ministre de l’Education birman, le traditionnel courrier reprenant les sujets abordés et les pistes de projets communs évoquait l’une des plus improbables : inclure le français en tant que deuxième langue vivante (LV2) dans le cursus scolaire birman. « Le ministre nous a dit ‘d’accord, allons-y’, en nous donnant une liste de 16 écoles birmanes où commencer l’enseignement ! » raconte en souriant Cyprien François, conseiller de Coopération et d’Action culturelle (Cocac), directeur de l’Institut français de Birmanie (IFB).

Le français, deuxième langue à l’école birmane après l’anglais : le défi était de taille car le concept de LV2 n’existe pas en Birmanie et il s’agit de la toute première fois qu’une langue étrangère est enseignée comme deuxième langue dans le cursus scolaire birman. Vu le délai très court – le ministère voulait commencer les cours en septembre 2019 – et les moyens financiers limités, la coopération française a choisi quatre écoles pilotes parmi les établissements de la liste proposée par le ministère, trois à Yangon et une à Mandalay.

L’étape suivante consistait à entrer en contact avec ces écoles et à leur expliquer le concept. « Le ministre a été d’une aide inestimable », continue Cyprien François. U Myo Thein Gyi, formé en Europe, connaît le système français. « Quand nous allions voir les écoles, dont le niveau d’information et de compréhension du sujet n’était pas optimal, nous avons demandé au ministre d’aider à clarifier les choses ». Ce qu’il a fait, notamment en expliquant que le français LV2 serait bel et bien inclus dans les heures du curriculum, et non pas ajouté comme une activité extra-scolaire, comme il est d’usage pour la plupart des ajouts au programme.

Dans le système scolaire birman, l’apprentissage de l’anglais se fait désormais dès la maternelle, mais dans des classes allant jusqu’à 60 élèves. L’enseignement accorde peu d’importance à la participation individuelle et se fonde sur une pratique axée sur la répétition et le « par cœur ». La vision apportée ici par la coopération française dépasse donc l’introduction d’une nouvelle langue : elle met en place une nouvelle approche pédagogique, plus participative et ludique, pour un enseignement qui commence au Grade 7, l’équivalent de la classe de Cinquième pour la France. Un défi s’ajoutant au défi ! « Nous avons dû mettre en œuvre le projet sur tous les plans, avec la création d’un contenu pédagogique, d’un manuel spécifique, des professeurs à former… tout à faire en même temps, et dans un temps restreint » explique Cyprien François.

Rose-Marie Lormel, directrice des cours de l’Institut français de Birmanie, et Roselyne Kyaw Turco, responsable du Centre français YMCA de Mandalay, sont les deux cerveaux à l’origine du projet et y travaillaient depuis 2014. La rencontre entre l’ambassadeur Christian Lechervy et le ministre U Myo Thein Gyi a été la clé qui a ouvert la porte, « et on y a mis un pied pour ne plus le retirer », s’amuse Rose-Marie Lormel.

Dans un court laps de temps, il a donc fallu identifier de jeunes diplômés en langue française, les former à la pédagogie, organiser leur tutorat sur l’année par des enseignants de l’Institut français de Birmanie – dont Rose-Marie elle-même – et du Centre Français YMCA – y compris Roselyne – et lancer les cours dans ces quatre écoles : le Lycée public n°16 à Mandalay, et les établissements de Dagon 1, TTC et Bahan 2 à Yangon. Le Lycée Français International de Yangon Joseph Kessel a noué un partenariat avec cette dernière école depuis plusieurs années, fondé sur l’échange culturel entre les élèves, ce qui a bien sûr aidé. Les publications Facebook sur les inaugurations successives sont encore aujourd’hui les plus « likées » de l’IFB, illustrant l’engouement du public birman. La prochaine étape ? « Monter en puissance. Les élèves d’aujourd’hui passeront en classe supérieure l’année prochaine, ce qu’il faut évidemment préparer, et nous avons aussi l’ambition d’élargir l’enseignement à un plus grand nombre d’établissements, probablement deux de plus à Yangon et un à Mandalay », poursuit Cyprien François. Ces trois nouveaux établissements seront sélectionnés parmi la liste des 16 écoles choisies par le ministre de l’éducation, pour leur niveau d’excellence.

Un choix qui suscite parfois quelques remarques sur le fait que seules des écoles considérées comme « d’élite » ont été sélectionnées. « Nous entendons très bien toutes ces critiques », répond Cyprien François. « Mais nous avons composé avec la liste du ministère, c’est une coopération. Et également un projet pilote, avec toutes les difficultés que cela suppose… C’est l’intérêt de tous aujourd’hui de débuter sur les terrains les plus faciles. Plus simple aussi pour nous de mettre en place un tel projet auprès d’élèves d’un bon niveau auxquels on peut rajouter du travail sans trop charger la barque, dans des écoles où la catégorie sociale des parents les connecte à l’intérêt pour leur enfant d’apprendre le français », ajoute-t-il.

« Si le ministre de l’éducation nous a soutenu à ce point, c’est d’abord parce qu’il sait quelles sont les compétences pédagogiques françaises dans l’enseignement des langues », complète Christian Lechervy, ambassadeur de France en Birmanie. « La France est l’un des rares pays à avoir un réseau culturel comprenant des Instituts et des Alliances françaises au sein desquelles il est possible d’apprendre le français langue étrangère (FLE). Peu de pays ont un système aussi efficace, cohérent et unifié. Cela représente un écosystème pédagogique à l’international extrêmement fort », continue Christian Lechervy. Et de conclure : « C’est quelque chose de cohérent, de construit, financé par la France depuis la création des premières Alliances françaises à la fin du 19ème siècle ».

Les prochaines étapes de ce projet pilote sont multiples. Il y aura l’ouverture de l’enseignement à plusieurs écoles supplémentaires, la réinvention d’un manuel pour la deuxième année du cursus, le recrutement de nouveaux enseignants… Et puis la création d’un département de français au sein de l’Université d’éducation de Yangon (YUE), main dans la main avec l’Université des langues étrangères de Yangon (YUFL). Une synergie qui peut paraître évidente mais reste inédite en Birmanie, les universités ne travaillant généralement pas ensembles. « Une fois cela mis en place, il y aura un lien entre les deux acteurs majeurs de la formation des professeurs de langue », justifie Cyprien François. Avec pour ambition – encore discrète – que l’enseignement de l’anglais s’inspire, à terme, de la pédagogie communicative à la française. Et alors pour l’Institut français de Birmanie d’avoir la possibilité de coopérer à la réforme actuelle du ministère de l’Education birman. Le Plan national stratégique d’éducation lancé pour 2016-2021 ambitionne en effet de moderniser l’enseignement dans toutes ses facettes.

La Commission sur la Politique Nationale d’Education, chargée de construire cette réforme, a d’ores et déjà proposé à l’IFB de participer aux débats. « Nous y réfléchissons, et lorsque nous pourrons proposer quelque chose, nous nous mettrons en ordre de bataille pour entrer sur ce terrain-là », assure Cyprien François.

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