ENTRETIEN - Monsieur Paul Seger, ambassadeur de Suisse en Birmanie

Par Lepetitjournal Birmanie | Publié le 01/01/2017 à 23:00 | Mis à jour le 02/01/2017 à 11:44

Lepetitjournal.com Birmanie met les projecteurs sur une ambassade dont on n'entend pas forcément parler et qui pourtant est très active, dans et au-delà du Myanmar. Il s'agit de l'ambassade de Suisse en Birmanie avec, à sa tête et ce depuis Octobre 2015, Monsieur l'Ambassadeur Paul Seger.

Monsieur l'Ambassadeur, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vous-même ?
Je suis arrivé au Myanmar en septembre 2015. Nous avons deux enfants avec ma femme et avant de venir, j'étais représentant permanent de la Suisse auprès des Nations Unies à New York pendant 5 ans de 2010 à 2015. Après cette expérience, j'avais besoin de terrain et nous n'étions jamais venus en Asie, nous avons été en poste pratiquement sur tous les autres continents, à l'exception de l'Australie. J'ai donc un parcours divers et c'est effectivement le Myanmar et l'Asie qui manquaient un peu dans notre parcours.

La Suisse est présente dans d'autres pays d'Asie du Sud-Est, pourquoi la Birmanie ?
En 2011-2012, nous avons ouvert une ambassade à Yangon avec le sentiment que les choses allaient changer dans ce lieu. L'avantage d'avoir travaillé à New York avec les Nations Unies et ses 193 pays membres, c'est que l'on a une très belle vue d'ensemble du développement de la politique au niveau mondial ; on peut voir quel pays progresse, où est la stagnation et parfois où est le recul. Et de là-bas, j'avais constaté que le Myanmar avait des perspectives de changement assez fondamentales pour le lieux donc je trouvais cela intéressant de venir ici et de voir de près comment ce changement allait se passer. Et, en toute modestie et dans la mesure du possible, essayer de contribuer à ce que ce changement soit vraiment durable.

Je m'y connais un peu dans les pays de fragilité, à New York, j'ai présidé une commission pour la consolidation de la paix. C'est une institution onusienne qui assiste les pays sortant d'un conflit interne et qui veulent transiter vers la paix... J'étais en quelque sorte le "parrain politique" du Burundi, un pays africain et j'ai vu combien il était difficile pour n'importe quel pays de transiter d'une situation conflictuelle vers la paix. Ce n'est jamais linéaire, c'est un peu comme une montagne russe donc je n'ai jamais pensé que la transition pour le Myanmar serait facile. L'héritage de l'isolation que le pays a connu est très lourd, les conséquences sont énormes et ce n'est qu'une partie des problèmes que le pays doit affronter car il y a aussi les problèmes du développement de la santé et des infrastructures qui manquent, de l'éducation et j'en passe... donc on ne peut pas espérer que les choses s'améliorent en un jour, cela peut prendre longtemps pour que le pays se transforme. 

L'ambassade compte 90 collaborateurs, dont 12 Suisses, pour un nombre de ressortissants de 126, enfants inclus. Cela fait beaucoup non ? 
Lorsque que nous avons commencé l'aide humanitaire en 2008, les moyens logistiques ou les partenaires n'étaient pas là et il n'y avait pas d'alternative donc nous l'avons fait nous-mêmes. Certains projets comme la construction des écoles par exemple, nous les mettons en ?uvre par nos propres moyens. Nous travaillons essentiellement avec des locaux, souvent la supervision est Suisse mais la réalisation est locale. D'ailleurs fait plutôt comique, l'annexe ouverte en 2008 à Malawmyine et qui gère les programmes dans cette zone a plus de collaborateurs que l'ambassade !

Bien sûr nous travaillons également avec des INGO, l'UNICEF, le programme d'alimentation mondial (WFP) ainsi que des ONG locales. Notre action se focalise sur trois volets, il y a d'une part le fait que le pays est en développement et pauvre. Le revenu net per capita est, par an, d'environ 1250 dollars, cela fait une moyenne de quatre dollars par personne et par jour, c'est pour cela que nous mettons l'accent sur le développement. Il faut que ce pays atteigne un certain niveau de développement.

Donc le premier volet est la sécurité alimentaire et l'agriculture. Nous promouvons l'auto-suffisance afin que le pays se nourrisse lui-même et puisse également exporter. Nous travaillons avec des partenaires locaux et internationaux comme Helvetas pour aider les paysans, leur apprendre à gérer les terrains, regarder les impératifs à la production actuelle, expliquer comment produire d'une manière plus écologique, plus durable mais aussi plus efficace. D'autre part nous travaillons avec le fond LIFT (NDLR : Livelihoods and Food Security Trust) ; c'est un fond multilatéral où la Suisse est donateur et qui soutient des programmes de type agricole dans différent secteurs du pays et qui consiste à montrer comment mieux produire, de manière plus écologique et comment vendre leurs produires sur le marché parce qu'il ne savent pas forcément. Mais il y a des éléments de base qui manquent, les gens ne savent pas toujours comment utiliser les engrais, gérer les graines, comment organiser le cycle de production, la gestion des sols...

Le deuxième axe est la santé. L'investissement public dans la santé est très petit, moins de 10 % du PIB, et les structures mêmes primaires sont très pauvres donc on essaie de se concentrer sur des soins de santé de base,  notamment au Sud Est du pays avec des centres ou encore permettre par exemple à de sage-femmes de pouvoir également prescrire des médicaments. Et troisièmement, nous travaillons dans la formation professionnelle. En Suisse nous avons essentiellement deux voies, une voie académique et une voie d'apprentissage. Au Myanmar, il n'y a pas cette notion que les deux voies sont égales, les parents veulent qu'ils aillent à l'université et rien d'autre. Ce que nous essayons de promouvoir, c'est que le pays a besoin d'employés qualifiés. La Suisse est un bon exemple, il y a moins de 30% des jeunes qui vont à l'université, 50% des Suisses ont suivi une formation professionnelle et pourtant notre pays est un des pays les plus riches au monde, un revenu brut par tête 'x' fois plus élevé que celui du Myanmar. Cela signifie qu'une bonne formation professionnelle est la base de toute économie, de toutes les entreprises. Si vous avez des employés bien formés, vous êtes performant et compétitif.

Alors concrètement, on soutient un centre, le 'Centre for Vocational Training' ici à Yangon, créé par des Suisses dans le but de constituer un centre d'excellence de formation professionnelle dans lequel on peut apprendre les métiers de menuisier, d'électricien, dans le secteur gastronomique et hôtelier et du commerce. Donc la formation c'est entre 160 et 180 apprentis par année qui trouvent un job à la fin. Ensuite nous avons des centres plus petits dans le Sud Est du Myanmar où on fait de la formation professionnelle mais plus courte, de 3 mois (NDLR : la durée de la formation à Yangon comme en Suisse est de trois ans) et s'adresse vraiment aux gens les plus défavorisés, nous les formons à devenir par exemple, coiffeur, électricien disons de base, des mécaniciens 'de village'. Swisscontact (NDLR : fondation Suisse actant pour le développement par l'activité économique) travaille avec des organisations locales, partenaires, pour réaliser ces projets. Ceux qui viennent de loin reçoivent de l'argent pour venir où vivre près du lieu de formation et à la fin des trois mois, ils reçoivent du matériel et peuvent donc commencer à travailler à leur compte ou rejoindre une structure avec leur matériel.

Puis il y a aussi la gouvernance démocratique, c'est en somme le volet de la paix.
Ce que nous essayons de faire, c'est de former les gens à s'organiser localement. Il y au Myanmar jusqu'à présent une approche 'top to down', de haut en bas, ce qui veut dire que les gens s'attendent à ce que tout vienne de la capitale. Nous soutenons des projets locaux comme des centres de santé ou encore la rénovation d'écoles par exemple. Une fois que ces projets sont mis en place, nous mettons les participants en position pour qu'ils les gèrent. Cela implique de savoir faire un budget, d'avoir un dialogue avec la population locale, à savoir définir les priorités pour mieux s'organiser et non pas attendre que cela vienne de la capitale. C'est une approche très Suisse, on ne fait au niveau élevé que ce que l'on ne peut pas faire à un niveau plus bas.

Mais je voudrais revenir sur le volet de la paix. Il y a un principe important que l'on oublie de temps en temps qui est qu'il n'y a pas de développement sans paix mais pas de paix sans développement. Pour justement essayer d'avancer la situation de ce pays et aussi  pour créer les conditions cadres pour la stabilité d'un état de droit pour les investissements privés il faut que les investisseur aient la garantie que le pays soit stable et vraiment paisible. Pourtant, c'est le pays probablement qui connaît le conflit interne le plus long dans l'histoire moderne de l'humanité. Depuis 1949, il y a des conflits latents plus ou moins violents qui secouent le pays, et puis Aung San su Ky a mis comme première priorité de conclure un traité de paix avec tous ces groupes armés. C'est une ambition élevée mais très importante car effectivement, une fois que ces conflits seront passés, on pourra vraiment se concentrer sur le développement économique.

Mais si l'un ne va pas sans l'autre, comment fait-on ?
Par exemple nous avons mis en place des centres locaux de santé dans le Sud Est du pays. Des sage-femmes sont formées pour aussi donner des soins de base de santé. Donc elles ne délivrent pas seulement des bébés mais elle peuvent aussi prodiguer des soins de bases, prescrire des médicaments. Ces centres sont dans des zones contrôlées soit par le gouvernement soit par des groupes armées et même parfois, on ne sait pas trop ; les zones sont grises. Mais les centres fonctionnent de la même manière et de façon complètement apolitique. Donc on les force à se rencontrer et à coopérer pour que les centres fonctionnent correctement, donc il y a le développement économique et en même temps, les deux camps se côtoient et réalisent que les autres ne sont pas des diables, des démons et qu'ils peuvent s'entendre.

Une autre manière de consolider la paix est de tisser des liens économiques au niveau international. Quelles sont les relations économiques entre la Birmanie et la Suisse ?
Les relations économiques entre la Suisse et le Myanmar sont encore à un niveau assez bas. Les exportations de la suisse sont d'environ 26 millions de Francs (Suisses) en Birmanie et les importations d'une vingtaine de millions, c'est à peine 3% du commerce mondial de la Suisse. Mais le commerce augmente considérablement, une augmentation entre 50 et 80% pour les exportations et les importations. Et il y a de plus en plus de demandes de renseignements de compagnies Suisses pour venir ici. Ca ne se concrétise pas encore mais l'intérêt grandi. Ca vaut aussi pour les grandes entreprises et les perspectives prévoient plutôt une croissance. C'est intéressant de noter que la plus grande compagnie Suisse ici est très connue, il s'agit de DKSH, c'est une entreprise de distribution de produits.

Y a-t-il un produit phare parmi les exportations Suisses en Birmanie?
80% des exportations Suisses vers la Birmanie sont des produits pharmaceutiques, viennent ensuite les machines de tous types. Mais les produits Suisses sont plutôt des produits de haut de gamme, les produits s'adressent donc à un marché avec un certains standard qui ne correspond pas forcément pour le moment au Myanmar. Il s'agit donc de développer l'économie et travailler au développement général du Myanmar avant de pouvoir développer un vrai marché pour les exportations Suisses. 

En ce qui concerne les importations, elles sont assez traditionnelles, les pierres précieuses, les métaux précieux, bijouterie et les textiles. 

Le tourisme devient un marché plus intéressant à terme également, d'ailleurs Suisse Tourisme prévoit d'organiser pour la première fois une foire ici à Yangon l'année prochaine pour présenter le pays et le marché suisse au Myanmar. 

Il se développe une classe moyenne qui démontre que la capacité de consommation est en train d'augmenter. Je crois que la Suisse a une bonne réputation, nous sommes vus comme un pays ami, neutre, qui n'a pas de passé colonial, qui a de beaux paysages donc c'est une bonne chose de commencer dès maintenant de bâtir une relation sur ces notions là pour attirer à terme de touristes Birmans en Suisse.  

Pouvez-vous développer votre rôle dans cette optique ?
Notre rôle est de préparer le terrain pour que les entreprises Suisses qui veulent s'implanter ou exporter en Birmanie puissent le faire dans les conditions les plus favorables,  c'est pour cela que nous avons des contacts avec les autorités, nous essayons de voir par exemple si l'on peut conclure des accords bilatéraux dans les investissements, d'assurer la protections des investissements Suisses, nous travaillons par exemple à un accord de double imposition pour que les entreprises aient la sécurité juridique nécessaire... C'est ça notre fonction. 

Nous leur expliquons les conditions cadres du pays, politique, sécurité, etc. et nous leur faisons bénéficier de nos contacts et puis aussi, en cas de problème, nous sommes là pour les assister, débloquer les situations, etc. 

Fort de cette expérience, que diriez-vous à une entreprise qui s'intéresse à la Birmanie ?
Le pays offre des possibilités et des opportunités très intéressantes pour les investissements mais il faut avoir la patience et la vision de la longue perspective. Il ne faut pas penser que l'on peut avoir dès le lendemain un retour sur investissement. Il faut avoir la vision de longue haleine. 

Il faut aussi prendre conscience de la culture sur place, la mentalité asiatique est assez particulière, il faut donc idéalement travailler avec un partenaire local. Avec la nouvelle loi, on peut avoir des parts majoritaires dans une entreprise locale, avant ce n'était pas possible, mais pour bien comprendre comment  le marché et la vie économique et commerciale fonctionnent, c'est un avantage d'avoir un partenaire local. Dans le Myanmar, beaucoup passe par des rapports personnelles.  Les institutions sont là mais comparativement aux relations personnelles, les relations institutionnelles jouent un rôle nettement moindre. Donc vraiment mon conseil est de venir se rendre compte par soi-même et de trouver un bon partenaire local.

Un dernier mot, peut-être sur vous, pour conclure cette interview ?
Oui, ce qui m'a frappé depuis que je suis arrivé ici, c'est la richesse humaine de ce pays. Je dois confesser qu'en tant qu'ambassadeur, je représente mon pays, je dois donc avoir une vision nationale et une certaine distance ou retenue mais les gens sont tellement chaleureux ici que ce n'est pas toujours facile ! 

Ambassade de Suisse en Birmanie
#11, Kabaung Lane, 5 ½ mile, Pyay Road, Hlaing Township - Yangon - Myanmar
Téléphone: (+95) 1 534754 /(+95) 1 512873 / (+95) 1 507089
Site internet: www.eda.admin.ch
Lundi 2 Janvier 2017 (www.lepetitjournal.com/Birmanie) Sébastien Lafont-Frugier 

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