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Birmanie: astro ou logique ?

Par Inès de Belsunce | Publié le 12/07/2018 à 20:00 | Mis à jour le 13/07/2018 à 10:03
Astro ou logique en Birmanie?

Et si derrière les décisions politiques motivées par l’astrologie se cachaient des véritables et habiles stratégies politiques ? La Birmanie est faite de légendes urbaines, dont beaucoup se rapportent aux croyances ésotériques du pouvoir en place de 1962 à 2010 et à ses actes fantasques.

Un conte de gouvernants farfelus…
Trois histoires reviennent sans cesse : les billets du Général Ne Win, la conduite à droite et le déménagement à Naypidaw. En 1987,  le gouvernement démonétise d’un coup tous les billets en dessous de 100 Kyats et les remplace par deux billets uniques de 45 kyats et 90 kyats. Le choix des nombres est inhabituel, les conséquences sur l’économie des ménages sont désastreuses. On raconte que le General Ne Win a seulement voulu avoir des billets multiples de son chiffre fétiche : le 9. En 1970, un astrologue du gouvernement dit que le pays évolue trop à gauche, politiquement parlant, et en déduit que le danger vient de là. La décision est donc prise de changer la conduite du côté gauche au côté droite des routes, tout en gardant, contre toute logique, le volant à droite. Le New York Times couvre l’événement dans son édition du 7 décembre 1970 "La Birmanie change aujourd’hui son sens de conduite, passant du côté gauche au côté droit après 4 mois de préparation et d’entrainement. Le trafic est lent dans les rues embouteillées de Yangon. Aucun accident n’a été rapporté dans les premières heures de la transition." En 2005, un autre astrologue prédit au General Than Shwe une catastrophe naturelle sur Yangon. Action, réaction : le régime déménage rapidement la capitale de Yangon dans le village de Pyinama : Naypyidaw est née. Le lieu est étrange, isolé, désert. La décision parait incompréhensible. Dans la même veine, Melinda Liu rapporte dans le magazine Newsweek que "Les généraux birmans […] changent le nom de la Birmanie en Myanmar en 1989 sur les conseils de leurs astrologues". Cette lecture de l’histoire sert un conte distrayant et effrayant de gouvernants farfelus à la communauté internationale.

…Révélant un autre système de croyance…
Dans les cultures occidentales, ces croyances sont un signe d’ignorance, d’irrationalité, d’incapacité à régner. Pourtant l’astrologie, la numérologie et la magie sont des systèmes de croyances valides dans bien des pays du monde, y compris le Myanmar. On y pratique le "bouddhisme Theravada", une philosophie tolérante qui s’accommode facilement des traditions mystiques et écoles ésotériques, depuis le temps des Indes et des astrologues hindous-brahmiques. En Birmanie, où les sources écrites fiables sont souvent rares, la rumeur est reine. Peu importe au final si ces histoires sont vraies ou pas. Ce qui est important, c’est que le peuple croit que cela le soit, conférant ainsi une aura surdimensionnée à ses dirigeants. L’aura politique autour de l'astrologie est d’ailleurs mise à profit par les généraux à travers la pratique du "yadayah chai", un ritual instruit par les astrologues visant à manipuler les résultats prévus par l’astrologie. En faisant une donation, en construisant une pagode, ou autre ritual plus ou moins mystique, le chef du gouvernement peut empêcher son pays de subir une catastrophe naturelle ou autre évènement malheureux anticipé. Ainsi les élus protègent les populations et gagnent leur légitimité. L’ancien bureau des astrologues crée par le General Ne Win pour fixer les dates importantes, est aujourd’hui utilisé pour gérer les astrologues locaux, un fait révélateur de la connaissance profonde du gouvernement et de l’influence locale de ces acteurs du système birman. Toute croyance peut être considérée comme source d’inspiration politique, y compris l’astrologie.

…Et une stratégie politique étudiée
Mais à mieux y regarder, il y a des décisions stratégiques derrière d’apparentes lubies. Nous ne parlons pas de princes héritiers frappés d’une soudaine folie. Nous parlons de militaires aguerris, de généraux expérimentés, ayant gagné le respect de leurs troupes. Nous parlons d’un gouvernement qui connait la culture de son peuple et qui s’en sert pour légitimer son pouvoir.
Prenons l’exemple de la démonétisation : en rendant caduque et inchangeable toute une partie des liquidités en circulation, le général Ne Win déstabilise l’économie parallèle du pays, les mafias, et leurs systèmes. Il redonne au gouvernement un avantage, et un contrôle financier. Ne retenir que l’exemple de 1987, c’est oublier qu’il est courant de reformer le Kyat et que la démonétisation est une pratique connue par les dictatures souhaitant réaffirmer leurs pouvoirs, comme la Corée du nord. De même, le déménagement du gouvernement à Naypyidaw est stratégiquement justifié. Il faut partir du Secrétariat, fragile bâtiment déjà victime d’un tremblement de terre en 1930. Il vaut mieux s’éloigner des universités et de leurs étudiants, historiquement terreau de rebellions et de menaces. Yangon, après tout, n’est désignée capitale que par les colons Anglais, et les capitales ont changé tout au long de l’histoire de la Birmanie. Vu le contexte politique, mieux vaut un lieu central, en zone sèche, permettant un meilleur système de transport et une meilleure gestion des ethnies disparates. La petite ville de Pyinama, isolée et centrale, présente tous ces avantages et permet de protéger l’opacité de son gouvernement. On est donc loin de la seule astrologie. Toutefois, la logique derrière le changement du côté de la conduit est plus floue. Cette décision pourrait, plus pragmatiquement, être interprétée comme relevant d’un protectionnisme anti-indien et d’une ouverture pro-chinoise. Christina Fink suggère que lorsqu’il impose à la population ce genre de décision soudaine et drastique, Ne Win voulait aussi laisser croire qu’il possédait des pouvoirs spéciaux. Avec comme but ultime de décourager par là même tout velléité d’opposition ou de résistance populaire.

Au final, il est donc souvent utile, en analysant  un système et une culture politique de prendre en compte la multiplicité de facteurs ayant conduit à des décisions politiques, et de ne pas laisser une trop grande place à l’irrationalité. Une chose est sûre : les superstitions des gouvernements birmans de la deuxième moitié du vingtième siècle continueront de faire parler pendant longtemps encore, et à nous d’utiliser différents axes de lecture et ne pas les caricaturer, ni dans le but de les déculpabiliser ni dans celui d’aggraver leurs actes.

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