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MADE IN MYANMAR - Regards sur l’industrie textile birmane

Par Justine Hugues | Publié le 28/06/2017 à 22:00 | Mis à jour le 14/01/2018 à 14:33
Garment-factory

Bien que l'industrie textile ne soit pas nouvelle en Birmanie, la récente levée des sanctions européennes et américaines contre le pays ainsi que les années Thein Sein ont permis une croissance fulgurante du secteur.  Or, la plongée au coeur du "made in Myanmar" révèle que les entrepreneurs et ouvriers birmans demeurent les laissés pour compte d'une industrie à faible valeur ajoutée, peu rémunératrice et majoritairement détenue par du capital étranger.

Entre 2011 et 2015, les exportations de textile depuis la Birmanie ont bondi de 583 millions de dollars à 1,5 milliards, tandis que le nombre d'emplois et d'industries a plus que doublé. Estimées à 24 en 1994, il y aurait aujourd'hui plus de 400 usines de textile, établies essentiellement dans la grande banlieue de Yangon et, de façon résiduelle, à Bago, Pathein, Mandalay et dans l'Etat Kayin. D'ici 2020, on prévoit que l'industrie génère entre 8 et 10 milliards de dollars et plus d'1,5 millions d'emplois.  Mais tandis que la croissance du secteur peut être perçue comme un développement positif en soi, les projections optimistes doivent être nuancées par des préoccupations sociétales et environnementales majeures.  Manque d'emplois qualifiés, faibles salaires, horaires extensibles, travail des enfants, absence de liberté syndicale, insécurité du travail et au travail, profits dérisoires pour les petites et moyennes usines, impact d'une gestion incontrôlée des déchets et eaux usés sur l'environnement?La liste des problèmes est à rallonge et d'autant plus inquiétante qu'elle est souvent partagée par l'ensemble des acteurs de la chaîne, des ouvriers jusqu'aux fournisseurs et acheteurs.  Maeve Galvin, expatriée irlandaise experte du secteur, représente la Fondation C&A en Birmanie. Elle part quotidiennement à la recherche d'initiatives sociales permettant d'améliorer les conditions de vie des employés du textile. Selon elle,  "on a une opportunité en or dans ce pays pour faire les choses différemment de partout ailleurs, avant que le secteur ne devienne trop gros". "Au Bangladesh, pendant quarante ans,  on a formé les ouvriers au droit du travail ; aujourd'hui pour cinq millions de personnes dans près de 8000 usines, ça n'a presque rien changé". "Si on ne veut pas que le made in Myanmar soit une réplique du made in Cambodia ou made in Bangladesh, il va falloir faire les choses autrement, maintenant".  Défi de taille dans un secteur en pleine mutation.  

Côté usines : de nombreux défauts de confection


On estime aujourd'hui qu'entre 90 et 95 % des entreprises du textile en Birmanie sont étrangères ou des joint-ventures entre sociétés étrangères et birmanes.  Sans grand étonnement, le géant Chinois domine largement le secteur et plus généralement, les pays asiatiques (Chine, Corée, Japon, Taiwan) constituent encore la grande majorité des investisseurs étrangers.  Dans un contexte où l'accès au crédit est extrêmement limité et les marges dérisoires, les petites industries locales se retrouvent souvent étranglées et incapables d'investir pour se conformer aux normes des marchés européens et américains. Elles quittent le métier assez rapidement et il n'y en aurait à l'heure actuelle que moins d'une trentaine.  Rien de surprenant donc à ce que l'excitation sur le potentiel de la Birmanie dans l'industrie textile mondiale ne soit pas partagée par les propriétaires d'usine locaux,  lesquels ne travaillent pas directement avec les marques occidentales et ne bénéficient que très faiblement de la hausse des investissements étrangers.

L'absence de lien en amont dans la chaine de valeur limite d'autant plus leurs profits et possibilités d'investissement. En effet, la grande majorité des usines birmanes opèrent sur ce qu'on appelle la coupe-assemblage-empaquetage. L'acheteur (généralement une compagnie étrangère) fournit les matières premières et le design, diminuant ainsi les couts d'entrée pour les entreprises qui n'ont qu'à investir dans les machines, mais limitant aussi significativement les profits. Les entreprises étrangères, ou certains joint ventures, quant à elles, fonctionnent sur une base "franco à bord": elles sont en charge également des matières premières et leurs marges sont six fois supérieures à celles des entreprises locales. Pour ces entreprises étrangères néanmoins,  les difficultés liées à l'import de matières premières (auquel les régulations douanières apportent temps et coût additionnel), celles relatives au coût et à la complexité autour de l'achat de terrains, le manque de qualification de la main d'oeuvre, la faible qualité de machines rejoignent la longue liste des obstacles habituellement cités par les investisseurs étrangers dans d'autres secteurs de l'économie birmane.  Or,  selon Maeve Galvin, le fait que l'industrie textile se soit dans le pays orientée vers "l'habillement spécialisé" (sous-vêtements, vestes de pluie), avec la machinerie et la technicité qui vont avec, protège sensiblement les fournisseurs d'une concurrence trop féroce, comme c'est le cas, au Bangladesh, royaume du T-shirt. 

 

Côté ouvriers : presque tout va de travers


Le profil des travailleurs du secteur textile en Birmanie est assez conforme à l'archétype universel et l'ouvrière birmane ressemble étrangement à sa cons?ur mexicaine des "Maquiladoras" de Tijuana. Il s'agit d'une population essentiellement féminine (90% des emplois), jeune (les 18-25 ans sont très nettement majoritaires), célibataire et sans enfant, peu éduquée (plus des deux tiers ont quitté l'école avant 14 ans), migrante économique. Au cours des dernières années, de nombreuses ONG se sont penchées sur le cas de ces travailleuses, montrant que leurs emplois sont, aujourd'hui encore, loin d'atteindre les standards nationaux et internationaux. Ce faisant, on a généralement affaire à des employées sous-payées, mécontentes mais pour autant incapables de faire valoir leurs droit et se sortir de leur situation de pauvreté. 

Bien que la Birmanie soit membre de l'Organisation Internationale du Travail, le pays n'a ratifié que trois des huit Conventions couvertes par la Déclaration relative aux principes et droits fondamentaux au travail, le classant bien au dessous de ses voisins de l'ASEAN.  La Convention sur le Droit de s'organiser et les collections collectives, ou celle sur l'Abolition du travail forcé, sont, entre autres, toujours dans la file d'attente des ratifications. 

Au niveau du droit national, il faut admettre que le pays a fait des progrès substantiels au cours des dernières années et le corpus juridique encadrant le travail s'est considérablement étoffé. Il n'en demeure pas moins que ses différentes sources sont extrêmement complexes voire parfois même contradictoires, et qu'au sein des usines, sa connaissance et son application sont loin d'être systématiques. Aussi, les contrats de travail ne sont tantôt pas établis, tantôt pas respectés, tantôt pas communiqués aux principaux intéressés. 

La loi birmane a récemment établi un salaire minimum à 3,600 MMK (soit l'équivalent de 2,7 dollars) pour une journée de huit heures. Cela fait de l'industrie textile birmane, à quasi égalité avec le Bangladesh, l'une des moins rémunératrices de la région ; le salaire minimum étant d'environ 5,4 dollars au Cambodge et jusqu'à 12 dollars dans certaines provinces chinoises. Les heures supplémentaires, autorisées dans une limite de seize heures, doivent être payées le double du salaire horaire minimal en jour de semaine et le triple pendant les journées de repos/vacances.

Or, dans les faits, les ouvriers sont fréquemment amenés à travailler près de 60 heures par semaine, voire encore davantage dans les compagnies birmanes (jusqu'à 79 heures hebdomadaires), où les conditions sont beaucoup plus désavantageuses que dans les usines étrangères. Par ailleurs, la loi prévoyant une période de "formation" de trois mois à chaque embauche, payée la moitié du salaire horaire minimal, il est monnaie courante de voir les salariés renvoyés au bout de cette période, puis quasi immédiatement réintégrés dans l'entreprise. 

Ces horaires extensibles payés une misère ont amené quelques organisations à critiquer ouvertement ce qu'elles qualifient de travail forcé déguisé. Dans le rapport "Made in Myanmar" publié par Oxfam en 2015 par exemple, les ouvriers identifient les horaires de travail comme l'un des deux problèmes majeurs impactant négativement sur leur santé et leur vie en général. Par ailleurs, si le travail des enfants (moins de 14 ans) est beaucoup discuté au niveau politique, pratiquement rien n'est fait dans les usines, où il est régulièrement observé. Bien qu'il soit difficile de vérifier l'âge des travailleurs dans un pays qui compte un nombre aussi conséquent de personnes non documentées, l'organisation Impactt estime que plus d'un million d'enfants travailleraient en Birmanie dans l'agriculture, l'industrie et les services. 

Pour Maeve Galvin, le fait que la quasi totalité des employés de l'industrie textile birmane soit des femmes ne garantit pas une absence de discrimination. "Au début quand je suis arrivée, je me suis dit que c'était génial de n'avoir que des femmes superviseures, ce qui n'est le cas dans aucun autre pays de la région. Mais très vite, j'ai constaté que les abus sont les mêmes et les humiliations fréquentes". "Si une ouvrière arrive à l'usine en ayant mis du rouge à lèvres" poursuit-elle, "il n'est pas rare que cela soit notifié par la superviseure aux oreilles de toutes par haut parleur, dans le but de l'humilier". L'effet pervers de l'augmentation du salaire minimum a été la hausse de ces abus, les entreprises étant sous pression constante pour tenir quotas et délais et rester rentables. 

Or, face à ces conditions de travail jugées insatisfaisantes, les syndicats et délégués du personnel sont trop peu nombreux, pas toujours connus des salariés ni efficaces. Seuls 15 000 ouvriers du textile seraient syndiqués, sur environ 400 000 que compte l'industrie.  "Dès qu'un ouvrier se syndique" nous dit Madame Galvin, "il court le risque de se faire licencier. S'il se met en grève, il aura généralement du mal à reprendre le travail. Quand vous parlez aux ouvriers et leur demandez « auprès de qui exprimez-vous vos problèmes ?", la réponse est souvent "personne".  Ceci peut être partiellement expliqué par l'éducation birmane (basée sur la discipline, le par c?ur et le peu d'espace laissé à l'esprit critique) associée à des années d'un régime militaire où remettre en question l'autorité avait de sérieuses conséquences. Un bon nombre d'enquêtes auprès des ouvriers du textile mentionnent en effet leur peur d'exprimer des revendications et leur volonté de se conformer à l'ordre établi. En Birmanie, culturellement, un bon travailleur est un travailleur silencieux et la négociation comme possible outil de résolution des conflits est sous-utilisée.  

De nombreux espoirs ont été nourris, tant par l'arrivée d'investissements occidentaux que par le nouveau gouvernement birman, sur l'évolution vers un secteur plus performant et équitable. Cet optimisme est aujourd'hui renforcé par l'idée selon laquelle l'observation des expériences dans les pays voisins, "champions" du textile, pourrait permettre d'éviter certains écueils. Le tout suppose néanmoins que le développement de l'industrie entraine davantage d'investissements pour le pays et sa main d'?uvre et non seulement le renforcement d'un modèle extractif et utilitaire, comme cela semble être le cas actuellement. 


Retrouvez le blog de Justine: http://justine.hugues.fr/
Justine Hugues (www.lepetitjournal.com/Birmanie) Jeudi 29 Juin 2017

 

Justine Hugues

Justine Hugues

Après avoir travaillé 8 ans dans l’aide humanitaire et au développement (en Amérique Centrale, République Dominicaine et Birmanie) elle s'est reconvertie dans le journalisme avec l'ESJ Pro. Elle fait aujourd'hui partie de l'équipe de rédaction à Paris.
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