J’AI TESTÉ POUR VOUS – L’homme qui lit dans les lignes de la main

Par Lepetitjournal Birmanie | Publié le 15/03/2017 à 23:00 | Mis à jour le 16/03/2017 à 01:21

C'est une célébrité dans son genre, une véritable star du 21ème siècle : San Zarni Bo. Même le Dieu Google le connait, c'est dire. On y trouve partout ses vidéos et ses prédictions, qui paraissent dans les journaux locaux. Il a même une appli, Baydin, "L'App officielle de SAN ZARNI BO, Astrologue numéro 1 du Myanmar". La classe. Quoiqu'au vu des commentaires en ligne, je ne suis pas certaine que cela marche très bien.

La rumeur dit que c'est l?astrologue attitré d'Aung San Suu Kyi. So chic. Je ne peux que prendre rendez-vous. Une jeune voix de femme décroche, en Birman. Transfère mon appel à une autre, puis une autre. Trois personnes plus tard, on me passe quelqu'un parlant un peu Anglais. Je me lance : "Bonjour, je voudrais un rendez-vous". Pour les étrangers c'est soit 5h du matin, soit l'après-midi. Les puristes iront à 5h30 "c'est la meilleure heure pour l'astrologie". Je ne suis pas du matin, je prends donc 13h00. Et puis j'inscris une copine pour 14h. On ne fait pas ce genre de chose seule.

Le jour dit
Pas très motivée, je m'engouffre dans un taxi vers le Nord de Yangon, Insein l'Impraticable et ses horribles bouchons. Le taxi et moi n'avons pas d'osmose de communication, je ne sais pas où je vais, et la rue est cachée derrière la perpendiculaire de la parallèle de la rue principale. Au bout d'une demi-heure d'errements, mon amie commence à perdre patience. Elle, de toute façon, elle ne voulait pas savoir son avenir, de toute façon, elle est sûre qu'elle mourra jeune. Et de toute façon, elle ne veut pas le savoir? 

Le moment est venu de ravaler sa fierté et de demander son chemin. Il suffisait de demander pour s'apercevoir que tout le monde connait San Zarni Bo. Un Birman nous guide jusqu'à la maison, au bord de la route. 

Chiromanciens et cartomanciens fleurissent dans la ville. Leurs spécialités sont multiples : conseils sur les prénoms des enfants, dates de mariage, orientation de carrière ou maison au karma positif.
Pour éviter tout impair, je demande à un collègue si vraiment, c'est si important que cela. Il me sourit : "Non, je n'y crois pas vraiment, mais avec ma femme, nous y allons quand elle veut des conseils, pour les enfants surtout." Je vois le truc : Astrologue-psy-coach-conseiller conjugal / parental, chaque société a le sien.

Pendant ce temps-là, première surprise : une secrétaire adolescente se saisit de mes mains et me les tartinent d'encre avec un rouleau à peinture. je garderai les pattes noires jusqu'à la boat party pour gens trendy ou je me destine à aller ensuite. Puis, d'un geste autoritaire, elle prend mes deux menottes et les plaque contre une feuille de papier, imprimant ainsi parfaitement mes lignes. Elle me demande ma date de naissance et sort un almanach digne de l'armoire de mon arrière-grand-mère. Pas de jugement, j'aime les livres anciens. Elle feuillète jusqu'à tomber sur la date fatidique de ma naissance, et inscrit sur la feuille 3 choses: Scorpion, mon signe occidental ; Dragon, mon signe chinois, et tigre, mon signe birman. Le signe birman, c'est le "Mahabote". Ce sont ces animaux dorés que les gens arrosent à la pagode, il y en a un par jour de la semaine. Deux minutes à patienter sur le canapé en similicuir marron, et mon tour vient rapidement.

La rencontre avec San Zarni Bo
L'astrologue est chauve, il est rond, et il a un ?il de verre. J'approuve, cela rajoute à sa crédibilité. Il m'adresse à peine la parole, prends la feuille de papier ornée de mes empreintes, la tient à hauteur de ses yeux, la scrute avec une loupe de détective. San Zarni Bo n'est pas un illuminé : c'est en prison, où il a séjourné pour raisons politiques, qu'il rencontre son maître et apprend l'art de la divination. Pour expliquer son métier, il préfère parler de technique, pas de talents psychiques. Sa voix rauque énonce lentement des vérités, en Anglais et même (Ô surprise) en Français. Décidément, cet homme a des talents cachés.

Les premières minutes sont passées à détailler la personnalité de mon signe astral, rien de bien nouveau. Oui, j'ai un caractère fort, peut être le déduit-il de ma combinaison de signes maléfiques, peut-être est-ce simplement le fait que je porte une robe rouge. Puis il parle du passé.
Là, il est étonnant. J'ai même une petite larme qui coule à l'évocation d'un souvenir douloureux. Habile, dire une chose juste, dès le début de la séance, c'est la bonne recette pour instaurer un climat de confiance. Devin ou charlatan, l'homme est excellent psychologue. Il continue de parler pendant 25 minutes: l'avenir, l'argent, la santé, tout y passe. Le plus souvent au conditionnel :  je "pourrais" être beaucoup de choses, la vie "peut" se passer d'une certaine manière et le prénom de l'homme de ma vie "peut" commencer par 15 lettres différentes ? les plus improbables - de même pour le pays où je vivrai. L'image de ma vie est belle, je suis contente, j'ai l'impression que je n'ai pas payé 50 USD pour ressortir triste.

La vision borgne, l'odeur de parfum lourd, la guitare derrière, les mains dans l'encre, l'assistante, les ouvrages derrière lui, tout me monte à la tête, et je suis un peu déboussolée en sortant. Je vais être riche (vais de ce pas l'annoncer à mon banquier), 2 enfants (ne pas oublier de communiquer l'information à ma chère mère), et?beaucoup de voyages. La dernière information était un peu facile. Le divinateur me dit qu'il faudrait encore que je fasse des études si je veux atteindre mon futur statut de célébrité. Je soupire à la simple idée de retourner sur les bancs de l'école. À ces prix-là, pas sûrs que la célébrité vaille le coup.

Bien sûr, tout est relatif. Je ne lui demande pas si riche, c'est riche comme Brad Pitt ou juste riche comme une petite Française expatriée a Yangon. Célèbre comment ? Comme sur mon compte Facebook ou comme un prix Nobel de la Paix ? Il me reste 5 minutes à la fin pour lui poser des questions, le temps que son assistante mette l'enregistrement de la séance sur CD : "Si vous voyez la mort de quelqu'un, lui annonceriez-vous ?", il n'a jamais répondu. Je suppose que c'était hors sujet.

Soyez prévenu, l'homme ne dit pas toujours ce qu'on aurait envie d'entendre. Plusieurs personnes de mon entourage qui sont allées le voir son ressorties avec une prédiction d'une mort funeste, d'un échec amoureux, d'une carrière qui ne décollerait jamais, d'un accident? À un de mes amis, il a prédit qu'il mourrait jeune, dans un pays précis. Mais si cet ami décide de partir de ce pays avant la date fatidique, alors il vivra longtemps. Forcément, pour cet ami, la séance a été "très marquante".

Deux ans plus tard, tout n'est pas avéré : "il a dit que je serais riche fin 2015 : j'ai jamais été aussi ruiné qu'à cette période de ma vie". Pour ma part, avec du recul, il a prévu une maladie dans ma famille qui s'est réalisée. Il avait dit une femme, c'était un homme, mais laissons-lui cette marge d'erreur.

Paradoxe : ce genre de prédictions est à prendre au sérieux, mais avec un esprit ludique. Il est tout aussi intéressant d'entendre ce qu'il déduit que de voir notre propre réaction à ce qu'il annonce. C'est un jeu. L'astrologue, lui, croit surtout au destin. Son credo : si c'est écrit dans les lignes de la main, alors ces traces doivent bien avoir une utilité, puisque tout dans le corps a une fonction. L'argument se tient. Ironie du sort : on lui avait prédit à 7 ans qu'il serait astrologue, il n'y croyait pas.

P.S. : Pour l'instant, je ne suis ni célèbre, ni millionnaire, ni mariée, ni mère de 2 enfants. Je vous promets de vous tenir au courant dans les années qui suivent !
Jeudi 16 Mars 2017 (www.lepetitjournal.com/Birmanie) Inès de Belsunce 

 

 

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