Édition internationale

Maël Solen Picard : "Le Québec renforce sa diplomatie scientifique en Espagne"

Acteur incontournable du gouvernement québécois en péninsule ibérique depuis 1999, le Bureau du Québec à Barcelone s’impose comme un véritable moteur économique et diplomatique. À l’heure où les entreprises de la Belle Province misent sur la diversification internationale, rencontre avec Maël Solen Picard, Directeur et chef de poste, qui dresse, à l’aube de la fin de son mandat, un bilan complet des succès économiques, des leviers culturels et des nouvelles coopérations scientifiques qui ont marqué son action.

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Maël Solen Picard, Directeur du Bureau du Québec à Barcelone / DR

Pour commencer, pouvez-vous expliquer le rôle du Bureau du Québec à Barcelone et sa place dans l’écosystème institutionnel canadien ? Beaucoup de lecteurs ignorent la spécificité de ces représentations québécoises à l’étranger.

Le Bureau du Québec à Barcelone fait partie du réseau de 34 représentations du gouvernement du Québec dans 20 pays différents. Ouvert depuis 1999, son mandat économique, commercial, institutionnel et gouvernemental couvre l’ensemble de la péninsule ibérique depuis la capitale catalane.
Le Québec est un État fédéré très actif sur la scène internationale dans les domaines et secteurs de sa responsabilité constitutionnelle, et ce, depuis la formulation en 1965 de ce que l’on désigne chez nous comme la doctrine Gérin-Lajoie. Il s’agit de parler de sa propre voix à l’étranger lorsqu’il est question d’une compétence qui nous appartient en totalité ou en partie sur la scène canadienne, comme l’Éducation, la Culture, la Recherche et l’Innovation ou l’Environnement, par exemple. Cela se traduit également dans notre volonté de faire valoir notre identité en tant que nation à part entière et d’accroître notre prospérité.

Votre mission principale est de soutenir les exportations québécoises — un service gratuit pour les entreprises. Concrètement, comment accompagnez-vous ces acteurs sur le terrain ? Et quels types d’entreprises frappent le plus à votre porte ?

En effet, le gouvernement du Québec a amorcé en 2018 un virage économique pour son réseau de représentations à l’étranger, qui consiste à mettre l’accent sur l’augmentation des exportations. Nous travaillons donc de concert avec Investissement Québec (IQ), une société d’État qui offre aux entreprises québécoises de toute taille des services d’accompagnement spécialisés dans leur démarche d’internationalisation. Notre rôle est de conseiller ces entreprises pré-identifiées par IQ et de leur faire bénéficier de notre réseau de contacts locaux (donneurs d’ordre, clients potentiels) lorsque les marchés que nous couvrons peuvent s’avérer d’intérêt après analyse interne. Que ce soit lors des importantes foires commerciales se tenant sur le territoire ou par des missions spécifiques sur mesure, notre équipe d’attachés commerciaux met en relation nos entrepreneurs avec l’écosystème local et s’assure d’un suivi spécialisé qui se voudra gagnant-gagnant.

Après quatre ans à la tête du Bureau, quels résultats ou réussites vous semblent les plus marquants sur le plan économique ? Y a-t-il des secteurs qui se sont particulièrement distingués ?

En 2022, les exportations internationales de marchandises du Québec à destination de la péninsule ibérique représentaient 902 millions de dollars canadiens. Les données préliminaires pour l’année 2025 nous indiquent une valeur de 1,12 milliard de dollars, après une pointe record de 1,3 milliard de dollars en 2024. On parle donc ici d’une augmentation entre 25 et 30% en 4 ans ! Et il ne s’agit ici que des marchandises, parmi lesquelles on retrouve nos ressources naturelles comme le minerai de fer, mais aussi des produits à haute valeur ajoutée comme des aéronefs et des turboréacteurs. Il faut dire cependant que les entreprises que nous accompagnons le plus sont surtout actives dans le domaine des services, où les données statistiques sont difficiles à obtenir, mais tout nous laisse croire que la croissance est là aussi au rendez-vous. Nos entreprises technologiques, notamment dans le domaine du transport et nos industries créatives, sont particulièrement en demande en Espagne.

Si vous utilisez le Bicing à Barcelone, le bicimad à Madrid, le bizi à Saragosse ou le Bilbaobizi en Euskadi, vous roulez québécois !

À titre d’exemple de réussite des dernières années, mentionnons les bicyclettes et la technologie derrière les systèmes de vélopartage de l’entreprise PBSC (maintenant Lyft Solutions Urbaines), aujourd’hui implantées presque partout en Espagne. Si vous utilisez le Bicing à Barcelone, le bicimad à Madrid, le bizi à Saragosse ou le Bilbaobizi en Euskadi, vous roulez québécois !

Votre mandat a aussi été marqué par une forte dimension culturelle. En quoi la culture est-elle un levier stratégique pour le développement économique ?

La culture a toujours été un fort vecteur de rayonnement pour le Québec sur la scène internationale. Notre désir profond de nous ouvrir sur le monde et de faire connaître notre identité francophone nord-américaine à travers nos artistes et leurs créations demeure fondamental. Au cours des dernières années, au-delà de la coopération culturelle déjà très riche et établie avec la Catalogne et le Pays basque — avec lesquels nous disposons d’accords de coopération — et au-delà de notre participation récurrente au rayonnement de la langue française avec nos partenaires de la Francophonie, nous avons réalisé pour la première fois des opérations d’envergure par une présence à la Foire du livre ainsi qu’au Festival de Otoño de Madrid et au Festival Ul Nu à Andorre.

Notre désir profond de nous ouvrir sur le monde et de faire connaître notre identité francophone nord-américaine à travers nos artistes et leurs créations demeure fondamental

Nous avons aussi vu naître un festival annuel entièrement consacré au cinéma québécois à Logroño, dans la Rioja, qui vient de clôturer sa 3e édition en avril (le Festival Quebecua). Les nombreuses et talentueuses entreprises culturelles qui ont leur siège social au Québec, comme le Cirque du Soleil ou Moment Factory, demeurent très actives en Espagne et nous sommes heureux de continuer à les accompagner pour leur offrir de nouvelles possibilités de développement. Que ce soit à grande échelle sous un chapiteau de cirque, lors d’un festival, ou encore pour une simple tournée d’auteur qui permettra à un écrivain québécois de faire connaître notre littérature, notre action, en collaboration avec nos institutions au Québec, se veut porteuse pour notre culture et notre économie.

L’Espagne reste un marché secondaire pour le Québec, loin derrière les États-Unis. Quels sont malgré tout les atouts et opportunités spécifiques que vous y identifiez ?

Il est vrai que notre voisin américain est, et restera quoi qu’il arrive, la première destination de nos exportations internationales. Dans leurs efforts de diversification, les entreprises québécoises contemplent cependant de plus en plus le grand marché européen, notamment parce qu’elles peuvent bénéficier des avantages de l’Accord économique et commercial global (AECG) Canada-Union européenne, qui est en application à près de 90% depuis maintenant presque 10 ans. L’Espagne fut l’un des premiers pays européens à ratifier cet accord et, aujourd’hui, plus de 40% des échanges commerciaux entre ce pays et le Canada s’effectuent avec le Québec (qui ne compte que pour 24% de la population canadienne). Cette année, l’Espagne est devenue, après les États-Unis, le premier pays de destination des poissons et fruits de mer du Québec ! L’agroalimentaire est certainement un secteur où des opportunités subsistent.

Dans un contexte international marqué par des tensions commerciales, notamment les politiques tarifaires américaines, comment cela impacte-t-il la stratégie d’exportation du Québec en Europe ?

Le contexte international actuel vient remettre en question des chaînes d’approvisionnement pourtant efficaces et prospères. La gestion du risque oblige aujourd’hui les entreprises les plus résilientes à envisager de nouvelles destinations pour leurs produits et la constitution de chaînes alternatives stables. C’est ainsi que certains produits québécois qui étaient encore récemment presque entièrement exportés aux États-Unis, comme l’aluminium, font aujourd’hui leur chemin vers l’Europe. La situation géopolitique peut aussi amener de nouvelles perspectives d’affaires.

J’invite vos lecteurs à considérer le Québec pour leurs prochaines vacances !

Je pense par exemple au tourisme. Air Transat et Air Canada offrent des liaisons aériennes directes vers la métropole québécoise, Montréal, depuis Madrid, Barcelone, Valence, Malaga, Lisbonne, Porto et bientôt Palma et Tenerife. Depuis longtemps, ce sont les Québécois qui en profitent pour découvrir l’Europe. Je suis d’avis que le moment est bien choisi pour les Espagnols et les Portugais de venir nous visiter dans notre coin accueillant d’Amérique. J’invite vos lecteurs à considérer le Québec pour leurs prochaines vacances !

Pourquoi avoir fait le choix de renforcer la présence du Bureau au Portugal et à Andorre, et avec quels résultats ?

D’abord parce que j’ai eu la chance et le privilège de bénéficier, au cours de mon mandat, de ressources qui nous ont permis d’élargir notre portée à l’ensemble du territoire couvert par notre représentation. Ensuite, il faut savoir qu’Andorre est un partenaire du Québec au sein de la Francophonie et que ce pays partage notre approche à l’égard de la diversité culturelle et linguistique, des thèmes qui nous sont mutuellement chers, autant à l’Organisation internationale de la Francophonie qu’à l’UNESCO. Il y a une importante communauté d’origine portugaise au Québec qui maintient des liens avec son pays d’origine, mais qui ne s’est jamais véritablement manifestée sur le plan économique. Notre Bureau a contribué à encourager, et maintenant à soutenir, la création d’une nouvelle chambre de commerce Canada-Portugal qui a débuté ses activités il y a deux ans. Il s’agit d’une initiative qui permettra, j’en suis sûr, de voir naître de futurs liens d’affaires prometteurs.

Vous accueillez actuellement une scientifique en résidence pour structurer les coopérations en recherche. Quelles actions va-t-elle concrètement mener à bien ?

Oui, nous sommes heureux d’accueillir depuis peu à notre Bureau Mme Monica Vaillancourt, qui travaillera au cours de la prochaine année à rapprocher les écosystèmes de recherche du Québec de ceux d’ici. L’un des principaux objectifs sera de faire connaître le fait que le Canada, et donc le Québec, est maintenant un participant au programme Horizon Europe et que des financements très intéressants sont disponibles pour des projets de recherche transatlantiques.

Le Québec se démarque dans plusieurs domaines de pointe comme l’intelligence artificielle, le quantique et l’aéronautique et a développé des zones d’innovation propre à ces secteurs.

Le Québec se démarque dans plusieurs domaines de pointe comme l’intelligence artificielle, le quantique et l’aéronautique, et a développé des zones d’innovation propres à ces secteurs qui ont un intérêt à établir des coopérations internationales. En résumé, il s’agit de renforcer la diplomatie scientifique du Québec et d’accroître les collaborations internationales en matière de science, de recherche et d’innovation, tout en permettant à une titulaire de doctorat d’acquérir une expérience professionnelle internationale.

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