Édition internationale

AUDACE : le 9 mars à Barcelone, ou le prolongement politique d'une lutte nécessaire

Le 8 mars, l’Espagne a manifesté. Le 9 mars, elle a commencé à tout révolutionner. Ce lundi 9 mars 2026, au lendemain des mobilisations pour les droits des femmes, le Club des Entrepreneuses d'Espagne a investi le Bloc4BCN pour sa troisième édition annuelle. Dans ce pôle d'économie sociale et solidaire niché au cœur de Sants, des femmes inspirantes aux parcours multiples se sont réunies. Ici, pas de discours lisses. Le thème ?  L’Audace. Mais derrière ce mot valise se cache une réalité bien plus profonde : une tentative collective de déconstruire des siècles de conditionnement social.

Photo des représentants du club des entrepreneuses à Barcelone pour l'évènement AUDACE Photo des représentants du club des entrepreneuses à Barcelone pour l'évènement AUDACE
@entrepreneusesespagne / DR
Écrit par Jeanne Rabaud
Publié le 12 mars 2026, mis à jour le 13 mars 2026

L'origine du cercle des femmes inconnues 

Pour comprendre l'impact de cette journée, il faut remonter aux racines d'une solidarité qui a pris forme dès 2018. Le Club des Entrepreneuses n'est pas né d'une volonté institutionnelle, mais d'un constat de terrain criant : la solitude de l'expatriée entrepreneuse. C'est en cette année charnière, alors que l'Espagne vivait son premier grand séisme féministe, que le club a organisé son tout premier événement fondateur. Depuis ce premier pas, il s'est structuré pour devenir une ressource vitale pour les femmes francophones s'installant en Espagne.

Aujourd'hui, l'association est une structure à but non lucratif, portée par l'engagement total de bénévoles qui jonglent entre leurs propres entreprises et la gestion de la communauté. Cathy Dupré, présidente actuelle, en est le pilier : 

 

 Nous sommes avant tout une communauté d'entraide.

 

« On s’épaule, on s’écoute. Si quelqu’un a un problème, il suffit de demander sur notre groupe très actif, et il y aura toujours une réponse d’une autre entrepreneuse qui a déjà traversé cette épreuve. ». 

 

Photo du bureau du club des entrepreneuses à Barcelone
@entrepreneusesespagne / DR

 

Cette solidarité organique est le moteur du bureau, actuellement composé de trois membres piliers : Cathy Dupré à la présidence, Lou Cabroli au secrétariat et Audrey Couput, qui assure la liaison avec l'antenne de Mallorque. Ensemble, elles coordonnent un calendrier dense de petits-déjeuners, d'afterworks et d'ateliers en ligne, transformant l'isolement géographique en un réseau de proximité.

 

L'événement AUDACE : une promesse de changements 

Le choix du 9 mars pour ce rassemblement annuel n'est pas anodin. Il traduit une réelle volonté de passer de l'action à la réaction. Si le 8 mars appartient au temps du symbole et des manifestations, le Club a délibérément choisi ce lundi pour ancrer sa réflexion dans le concret.  « Le thème de l'audace, c'est savoir ce qui te fait avancer en tant que femme et entrepreneur », explique Cathy Dupré. Après avoir exploré le rapport complexe à l'argent et l'acte de "faire le premier pas" les années précédentes, cette édition 2026 s'est concentrée sur la persévérance et l'Audace.

 

 

Le programme a brillé par la diversité et la profondeur des retours d'expérience. Loin des théories de management abstraites, les conférencières ont partagé leurs "dérapages" autant que leurs succès. Kanna Aka, à seulement 22 ans, a ouvert la voie en brisant les préjugés sur la légitimité des femmes dans l'entrepreneuriat. Elle pose une question sans détours : "Pourquoi tant de femmes talentueuses doutent encore d'elles-mêmes ?". Car l'audace ne réside pas dans l'absence de failles, mais dans le refus de se laisser paralyser par elles. 

Pour d'autres, l'audace commence par la rupture. Ce fut l'objet de l'intervention de Jennifer Maumont. Cette dernière a su captiver l'auditoire en racontant comment elle a quitté les rangs prestigieux de la maison Dior pour l'aventure incertaine, mais alignée, d'une marque éthique. Expérience que Morgann Mobry a ainsi partagée avec son expertise sur la transition du salariat à l'entrepreneuriat. Il ne s'agit pas seulement de monter une boîte, mais de « créer le job de ses rêves », un espace où l'activité s'aligne enfin avec les aspirations profondes de la personne.

Mais une fois le rêve lancé, encore faut-il le faire survivre au temps. Pour Audrey Marin-Lafleche, le succès ne réside pas dans la rigidité, mais dans la souplesse. Elle a souligné l'importance des « pivots », ces mouvements incontournables et parfois brutaux qui permettent à une entreprise de grandir. Savoir se réinventer n'est pas un aveu d'échec, c'est la condition sine qua non pour durer.

 

Briser les plafonds de verre psychologiques et sociaux

Malgré la réussite apparente de ces parcours, les échanges au Bloc4BCN ont mis en lumière des barrières invisibles mais encore bien réelles dans la société actuelle. Lou Cabroli, secrétaire du Club, explique avec lucidité le conditionnement qui pèse encore sur les épaules des femmes en 2026. Pour elle, l'audace n'est pas innée car elle n'est pas éduquée : 

 

Dès toute petite, on nous dit d'être sages, polies et calmes. On ne nous pousse pas comme les garçons à dire "fonce". C’est dur d’oser quand ce n’est pas ancré en nous.

Cette éducation ancrée dans les tissus sociaux se prolonge dans le rapport complexe à la valeur financière. Habituées socialement à être « au service » de la famille ou de la communauté sans compensation, de nombreuses femmes peinent encore aujourd'hui à monétiser leur expertise à sa juste valeur. Pour Lou Cabroli, le Club joue ici un rôle de rééducateur économique : apprendre à facturer sa valeur, sans s'excuser.

 

« On a du mal à dire combien on vaut, combien vaut notre temps. On est naturellement portées à aider sans recevoir de rémunération » 

 

La solitude masquée par le devoir d'indépendance

Si monter son entreprise rime avec liberté, il rime trop souvent, dans le contexte de l'expatriation, avec s'isoler. Ce sentiment de solitude est le dénominateur commun qui traverse l'histoire de chacune, des novices aux plus aguerries. Pour Cathy Dupré, c'est le mal numéro un à combattre : « On travaille seule, on est chez soi, et les seuls contacts que l’on finit par avoir sont ceux avec nos clients. L'isolement, c'est la plus grosse part des difficultés. »

Laure Couput, qui a porté ce besoin de connexion jusqu’aux Baléares en lançant l'antenne de Palma, constate la même soif de partage : « Les entrepreneuses viennent chercher de l'inspiration, bien sûr, mais surtout le sentiment de ne pas être seules face à leurs problématiques quotidiennes. » Il s'agit de trouver des partenaires, des fournisseurs, mais surtout une oreille.

Au-delà de l'expatriation, l'isolement se nourrit et s'invite dans le quotidien sous les traits d'une femme orchestre. Cet héritage social pesant éduque les femmes à porter "plusieurs chapeaux" simultanément que ce soit au niveau de la gestion du foyer, l'éducation des enfants, le rôle d'épouse et désormais cheffe d'entreprise. La femme entrepreneuse s'enferme souvent dans une quête de perfection solitaire. Cette injonction à « tout réussir de front » empêche de demander de l'aide et renforce les murs de l'expatriation.

Le basculement vers le collectif est alors un acte de résistance face à une éducation qui pousse les femmes à l'autosuffisance silencieuse. India Do, acupunctrice installée depuis trois ans à Barcelone, l'a vécu de l'intérieur avant de franchir le pas de l'adhésion au club :

 

« On fait souvent l'erreur de penser qu'on peut tout faire seule parce qu'on nous habitue à devoir exceller, à être sur tous les fronts, à ne pas trop "merder". Mais on est plus fortes en communauté. On fait les choses mieux quand on a une communauté qui nous prête ses expertises, son matériel, son temps ou simplement son épaule. »

Sortir de chez soi pour participer à de tels événements n'est pas toujours évident à placer sur son planning, mais, comme le souligne Lou Cabroli, il représente « une première étape de travail ». C'est en s'inspirant des autres et en acceptant de partager ses vulnérabilités que l'entrepreneuse grandit, faisant passer son activité du statut de survie individuelle à celui de projet durable et épaulé.

 

2026 : l'ambition d'un déploiement national

Le succès de cette édition, marquée par une présence record de non-membres venues des quatre coins de la Catalogne et même des Baléares avec Laure Barthélemy (responsable de l'antenne de Majorque), confirme que le besoin de réseau est en pleine expansion. 

 

Photo de l'évènement du club des entrepreneuses à Barcelone
@entrepreneusesespagne / DR

 

Les objectifs pour la fin de l'année 2026 sont clairs : le Club veut étendre son influence sur tout le territoire espagnol. « Nous voulons ouvrir une antenne à Madrid, c’est une priorité », confie Cathy Dupré. Valence et Gérone sont également dans le viseur de l'association. L'idée est de créer un maillage francophone où l'entraide ne connaît pas de frontières provinciales.

Au sortir du Bloc4BCN, les participantes n'ont pas seulement emporté des contacts, mais la certitude qu'en 2026, l'audace francophone est devenue le nouveau moteur de l'entrepreneuriat au féminin en Espagne.

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