Édition internationale

EDMOND BAUDOIN - "Avec cette BD, j'ai appris à comprendre la fragilité de Dalí"

Écrit par Lepetitjournal Barcelone
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 9 mai 2013

Pouvait-on imaginer rencontre plus improbable ? L'excentrique Salvador et le discret Edmond, unis par et dans un même album, sobrement titré "Dalí par Baudoin". Un projet impulsé par le centre Pompidou à l'occasion de la retrospective que le musée a consacré cette année au peintre catalan et qui débarque ce printemps-ci au Reina Sofía. Invité à Madrid par l'Institut Français et la maison d'édition Astiberri, qui édite l'album en Espagne, l'auteur de la BD revient sur son travail et la relation, pas toujours évidente, avec le sujet de son ouvrage : Dalí.

(Photo lepetitjournal.com)

Edmond Baudoin, pour ceux qui ne le connaissent pas (encore), est considéré par toute une génération d'auteurs contemporains comme l'un des "pères" de la BD actuelle. A 70 ans révolus, ce Niçois au regard tranquille et coup de crayon incisif a derrière lui 3 prix d'Angoulême et plus d'une cinquantaine d'albums ou collaborations à son actif, dont le célèbre "Salada niçoise", traduit en espagnol. "Il dessine comme s'il écrivait et il écrit comme s'il dessinait", aurait dit de lui un autre maître du genre, André Juillard. Toujours est-il qu'avec son style particulier, Edmond Baudoin a rompu les règles de l'art, laissant loin derrière lui les canons de la bande-dessinée franco-belge, transgressant les cases et traversant les frontières -physiquement, intelectuellement et artistiquement. Logique donc, que l'auteur ait été sollicité pour transcrire en BD, l'univers du génie de Cadaqués. Quand la BD s'intéresse à la peinture... Quand l'artiste rencontre l'artiste... C'est un regard chargé d'émotion graphique et de réflexion sur le sens du trait que nous apporte Edmond Baudoin, à propos d'un travail singulier, un miroir où l'oeuvre parle de l'oeuvre.

Lepetitjournal.com : Travailler sur un personnage comme Dalí n'a pas dû être évident. Comment vous-y êtes vous pris ?
Edmond Baudoin : C'est vrai que Dalí est immense... Ce n'est pas le plus grand, loin de là... Mais pour l'auteur de bande dessinée que je suis, la question s'est posée : comment travailler sur un personnage d'une telle envergure, jouissant d'une telle projection ? Comment le mettre à distance pour ne pas coller à lui ? Il a fallu que je mette en place certains artifices pour ne pas me laisser absorber : je me suis par exemple servi de fourmis, qui s'expriment dans la BD sur Dalí et ses tableaux. Je me suis servi de deux jeunes gens, qui eux aussi se mettent à parler du peintre, et je me suis même introduit comme personnage dans l'histoire : autant d'éléments qui m'ont permis d'apporter différents regards sur le même individu et m'ont permis de prendre la distance dont j'avais besoin pour effectuer ce travail. De cette manière, j'évitais de rester juste avec l'artiste, avec ses peintures.

Et pourquoi cette crainte ?
Le risque était de me prendre pour Dalí, de faire du Dalí. Au lieu de cela, j'ai choisi de faire de la paranoia-critique sur les oeuvres de Dalí, de représenter ce qu'il avait dans la tête en amont de ses oeuvres... En fait l'idéal serait de se balader avec le livre parmi les peintures de l'artiste, pour faire le parallèle entre l'un et l'autre : j'en dis bien plus dans les dessins que dans les textes. On retrouve dans l'album des compositions célèbres, des thèmes et des personnages de ses tableaux, mais j'essaye de leur conférer un sens lié à la création et à l'origine des peintures, sans chercher à plasmer les tableaux.

C'est vrai aussi pour le style ?
Nulle part mon dessin se rapproche de près ou de loin du style de Dalí. Dans l'album, je ne fais preuve d'aucune ouverture vers ce style. Mon trait, c'est même une négation de celui de Dalí, dont les idoles étaient Vermeer ou Rafael, des maîtres de la précision, tandis que lui même était quelqu'un qui peignait de façon toute intériorisée, essayant de mettre en image les rêves qu'il avait à l'esprit. Moi, c'est tout le contraire : je suis par exemple un des rares auteurs de BD à dessiner debout, tout en mouvement. Dans mon dessin, je cherche une véritable gestuelle... Rien à voir avec Dalí.

Cela n'a gêné personne, cette liberté d'approche ?
En fait je pensais qu'il y avait des gens qui allaient m'insulter en découvrant l'album. Mais non. Il faut croire que les spécialistes de la peinture n'ont pas encore su rentrer dans la BD, l'analyser, la comprendre ou la lire.
Je tiens à signaler que j'ai eu la liberté la plus totale pour réaliser mon travail, tant de la part du Fond Dalí que de Beaubourg. Concrètement, cela veut dire que j'ai eu totale liberté sur la façon de traiter l'histoire ou sur les oeuvres que j'ai été autorisé à reprendre ou "copier". Le Fond Dalí est revenu sur une seule case qui l'a choqué, où j'avais dessiné des têtes de mort dans les pupilles de Dalí. Or si la mort était capitale pour l'artiste, il ne la portait pas en lui, comme semblait l'indiquer mon dessin. C'était plutôt juste de m'en faire la remarque et j'ai donc enlevé cette référence.

Dalí était un personnage qui semble au premier abord à l'opposé de ce que vous êtes. Comment le considérez-vous ?
Au fond, avant d'attaquer ce travail, je ne connaissais rien de Dalí, ou disons que je connaissait ce que tout le monde connaît : son rapport à Franco ou à la richesse, notamment. Autant de choses que je trouvais gênantes. Mais à la fin du livre, je finis par bien l'aimer. Plongeant en lui, je comprends son malaise, sa fragilité, son humilité, sa faiblesse... Son incapacité à se détacher de la mort de son frère enterré à Cadaqués. Rendez-vous compte que Dalí a par exemple vécu 8 ans aux Etats-Unis, or cela n'apparaît dans aucune de ses peintures. Toujours, il revient à Cadaqués. En fait il n'est jamais parti de son bout de terre.
Et moi aussi, j'estime qu'un artiste, ce qu'il doit faire, c'est être un paysan, c'est travailler sa terre et la montrer au monde entier. Dalí, avec son petit bout de terre, il devient universel. Il est universel avec 15 km² autour du cimetière de son frère : je trouve ça beau, terriblement humain.
Alors, Dalí avec cette obsession de se rapprocher des riches, du pouvoir, car il avait peur de mourir, Dalí qui rencontre Gala, cette femme qui va être sa maman... Bien sûr que l'on ne peut être que touché par ce gamin.

S'il a débuté l'entretien en parlant de ses projets (plusieurs albums en même temps, dont un ouvrage sur son grand-père, une collaboration avec le mathématicien Cédric Villani, un carnet de voyage avec Troubs, dans le style de "Viva la vida", qui rapporte les paroles des paysans colombiens déplacés par la guerrilla, entre autres), Edmond Baudoin conclut sur ses références : Muñoz (de Muñoz et Sampayo) et Hugo Pratt en bande dessinée. Et en peinture ? "En Espagne, surtout Goya. Je pense que si Goya vivait aujourd'hui, il ferait de la BD".

Propos recueillis par Vincent GARNIER (www.lepetitjournal.com - Espagne) Jeudi 9 mai 2013
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En collaboration avec le Centre Pompidou de Paris, le Reina Sofía expose plus de 200 ?uvres de Dali, jusqu'au 2 septembre.
Plus d'informations ici

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Publié le 8 mai 2013, mis à jour le 9 mai 2013
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