

Journaliste installé en Espagne depuis 2005, passionné de football, Thibaud Leplat se penche sur l'un des duels les plus homériques de l'histoire du sport moderne et les plus emblématiques de l'histoire d'Espagne dans un livre très documenté, quasi-anthropologique, qui fera sans doute date dans le milieu. "Barcelone - Real Madrid, la guerre des mondes" souhaite ainsi dépasser le simple cadre du terrain pour comprendre tout l'enjeu d'un Clásico, alors que deux nouvelles confrontations sont prévues entre les deux géants d'Espagne ce soir et samedi.
(Photo lepetitjournal.com et repro)
Lepetitjournal.com : On est assez surpris à la lecture de ce livre : on s'attendait à une comparaison sportive entre les deux plus grands clubs du football espagnol, bourrée de statistiques et de superlatifs, et on se retrouve plongés dans des thèmes d'actualité, comme l'indépendance de la Catalogne. Qu'est-ce qui vous a poussé à parler d'autre chose que du sport ?
Thibaud Leplat : Il y a eu plusieurs postulats en fait à la rédaction de ce livre. Le premier était que je voulais m'adresser à tous types de lecteurs, un peu comme si je le faisais pour ma famille. Chez les Leplat, personne ne fait de sport, ne pratique de discipline. En écrivant le bouquin, je voulais à la fois que ma famille puisse le lire, en parlant d'aspects culturels rattachés à l'Espagne, et en même temps, que les gens qui adorent le football, comme mes amis, s'y retrouvent. Que le connaisseur et le profane puissent y trouver leur compte. (...) Parler de football, ce n'est qu'un prétexte. Ce que je voulais dans ce livre, c'était livrer une interprétation du fait sportif, comme une forme d'anthropologie de cette rivalité "Madrid vs Barcelone". Avec humilité tout de même : je n'ai pas la prétention de régler le problème du Clásico, loin de là.
Franco et le Real Madrid, l'indépendance de la Catalogne et le Barça : pourquoi selon vous le football est-il si politisé en Espagne ?
J'ai essayé de tordre le cou à cette idée justement. Ce manichéisme débile, qui dit le Real est de droite et le Barça de gauche. Le Real Madrid et le FC Barcelone sont des institutions beaucoup trop grandes, beaucoup trop anciennes pour n'être que d'un seul bord politique. Ce sont des institutions qui sont plus anciennes que la Constitution espagnole, plus anciennes que le Roi, plus anciennes que plein de choses. Qui ont l'âge de la CGT en France. Ce sont des institutions qui sont immenses, donc qui ont connu tous les soubresauts de l'Histoire espagnole du XXe siècle. En France, on a deux idées fausses sur le Real Madrid : la première, qu'il était lié au général Franco, et la seconde, que le Roi avait racheté la dette du club. Ce sont des légendes urbaines, que j'ai trouvées intéressantes à analyser. Parce que le Real est le club de la capitale, il serait supposé être proche du pouvoir. Pourtant, le secrétaire général de l'UGT (l'un des deux syndicats majoritaires espagnols) est socio du Real, idem pour Rubalcaba, le leader de l'opposition socialiste. (...) Le foot, après la Guerre civile, a servi d'exutoire national, et d'exutoire au régionalisme. Il a servi aussi de facteur d'unité. Au final, la question identitaire est fondamentale dans ce livre.
| INFOS PRATIQUES - "Clásico, Barcelone-Real Madrid, la guerre des mondes" (édition Hugo Sport) est déjà publié en France depuis quelques jours. Sa parution est imminente en Espagne. L'ouvrage, en Français, sera disponible dans le réseau FNAC des agglomérations de Madrid et Barcelone, mais aussi dans le réseau La Central, au prix de 15,95 euros (256 pages). |
Quelles sont les révélations ou les temps forts du livre ?
Je reviens sur l'affaire Di Stéfano, par exemple, qui est très peu connue en France, mais qui est fondamentale pour comprendre la rivalité entre Madrid et Barcelone. Alfredo Di Stéfano était un immense joueur à l'époque (dans les années 1950), qui était promis au Barça, qui avait lui-même fait des déclarations exprimant son amour pour le club. Et qui au dernier moment, sur un coup de Trafalgar du président Santiago Bernabeu, a atterri au Real. L'autre gros traumatisme pour les fans du Barça a été la Coupe d'Europe. La première C1 (l'actuelle Ligue des Champions), en 1955, aurait dû être jouée par les Catalans, mais ils ne l'ont pas voulu (le journal L'Équipe, à l'initiative de cette compétition, à l'image du Tour de France cycliste, avait invité le Barça. Les Catalans ont décliné l'invitation. Le Real les a remplacé et a gagné la compétition, commençant à écrire sa légende). Autre histoire qui a du sens dans cette rivalité, à propos du stade Santiago-Bernaubéu : ce sont les mêmes pierres qui ont servi à construire le stade que celles du mausolée dédié à Franco. C'est la même entreprise qui a construit les deux monuments à la même époque. Des histoires comme celle-là, il y en a la pelle...
Comment s'est déroulée l'écriture de ce livre ?
J'ai rencontré une trentaine de personnes, de Madrid et Barcelone, de tous genres confondus. Assez peu de joueurs finalement (il cite Emmanuel Petit, joueur barcelonais lors de la saison 2000-2001), mais aussi des journalistes, des écrivains, des politiques. Mon but était d'essayer de prendre la dimension de ce match. Je me suis rendu compte que chacun avait son interprétation du Clásico finalement. Mes deux meilleures interviews ? La rencontre avec Jorge Valdano (ex numéro 2 du Real Madrid) et Joan Laporta (ex-président du Barça). Laporta, c'est Chirac dans son attitude (rires). Cette enquête a été passionnante à mener sur le terrain."
La France et l'Espagne sont des pays plus que voisins, ils sont cousins, et c'est l'Histoire qui le dit. La France a inventé toutes les grandes compétitions qu'a gagné le Real. Maintenant, la France fait partie des marchés prioritaires du Barça et inversement, les Français sont très demandeurs de l'actualité du club catalan. Finalement, la France a un peu donné les armes à cette rivalité-là. (...) Historiquement, le Real est populaire en France depuis plus longtemps, mais depuis ces vingt dernières années, c'est le Barça qui semble plus avoir la cote.
Un mot sur la place du Clásico, alors que deux nouveaux matchs sont prévus cette semaine...
Cette histoire de Clásico, ce n'est pas une mode selon moi. C'est historique, ça dure depuis 110 ans (les deux clubs ont presque toujours joué dans la même division sportive depuis leur création). Ce match est un moment attendu par tous les Espagnols, une tradition, comme l'est le réveillon du Nouvel An. C'est incroyable, mais les Espagnols ne s'en lassent pas.
| DIGEST - Thibaud Leplat, 32 ans, s'est installé à Madrid un peu par hasard. En 2004, il décide de passer quelques semaines de vacances avec des amis. Puis il s'entiche de la ville, alors qu'il ne parle pas espagnol. Ses débuts journalistiques, il les effectue avec notre rédaction, www.lepetitjournal.com, pour qui il rédige une multitude de notes d'un guide (L'Espagne pour les nuls). Il signe ses premiers articles à dominante sportive dans les colonnes du Parisien en 2005. Depuis, il collabore régulièrement avec de nombreux médias français, en télévision (TF1, Eurosport, Canal +, TV5) comme en presse écrite (correspondant pour le magazine So Foot). Son profil est atypique dans la profession : après des études de philosophie et une expérience professionnelle dans une boîte de production musicale, c'est sa passion pour le football qui le fait devenir journaliste. Son arrivée dans la capitale espagnole coincide avec la fin de la période des "Galactiques" au Real Madrid (des joueurs de haut niveau sportif achetés à prix d'or, comme Zinédine Zidane, le Brésilien Ronaldo, l'Anglais David Beckham, etc.). Depuis, il est un observateur avisé des Merengues. |
Propos recueillis par Damien LEMAÎTRE (www.lepetitjournal.com - Espagne) Mardi 26 février 2013
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