Édition internationale

INTERVIEW : Me Vergès, l'avocat de la terreur. A vous de juger.

Écrit par Lepetitjournal Barcelone
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 9 janvier 2018
Il est calme, imperturbable. L´avocat de la terreur, titre du dernier film de Barbet Schroeder, c´est lui. Installé dans sa suite d´hôtel à Barcelone, Jacques Vergès fait la promotion du dernier film de Barbet Schroeder qui sortira le 17 octobre en Espagne. Ces procès furent ultra médiatisés, et à 83 ans il continue de plaider au tribunal. Il est aussi sur scène au théâtre à Paris. Portrait intimiste d´un avocat controversé, anti-colonialiste, conférencier, aujourd'hui acteur?

Rencontre à Barcelone avec Me Verges à l'occasion de la sortie du film "L'avocat de la terreur"dont il est le sujet (Photo LPJ)
lepetitjournal : Comment s'est passée votre rencontre avec Barbet Schroeder, avez-vous accepté tout de suite ?
Me Jacques Vergès : J'ai d´abord été approché par un producteur, et j´ai reçu à la suite de cela la visite de Barbet Schroeder, qui m´a dit ?Je suis très intéressé à faire un film sur vous mais à 3 conditions : être le seul responsable des témoins, des documents et du montage". Et j'ai dit « Oui », ça l'a surpris.
Mes amis aussi, ils m'ont dit ?Tu es fou tu vas te faire piéger.? Et j'ai répondu : ?C'est moi qui vais piéger Schroeder.?
LPJ : ?Piéger?, dans quel sens ?
Me Jacques Vergès :  Je savais que j´apparaîtrais dans plus de la moitié du film et que les gens verraient que « je n´ai pas 2 cornes, une langue de serpent et une queue de crocodile », qu'on me jugerait sur mes paroles. « On en pensera ce qu´on veut, mais au moins ça sera moi ». Je pense que c'est moi qui ai piégé Schroeder car le film retrace 50 de la vie internationale : guerre coloniale, terrorisme d´un côté, torture de l´autre. Tout cela à travers les procès, où je joue un rôle. « Les 2/3 du film sont intéressants, parce que j´y suis, et un 1/3 c´est de la merde parce que c´est Monsieur Barbet Schroeder qui a monté les documents où il y pose parfois des questions stupides ».

LPJ : Justement le film est surprenant, car on fait souvent l´amalgame entre vous et vos clients, et pendant le film, on découvre quelqu´un avec de l´humour, parfois sensible. Vous êtes sensible ou pas ?
Me Jacques Vergès : Alors que c'est arrivé, dans le film on me voit pas pleurer. Schroeder a coupé les scènes où je pleurais vraiment. On m'y voit quand même noué et ému.
Je pense que c´est un très bon film malgré Monsieur Barbet Schroeder. Comme à chaque fois que Barbet Schroeder fait des documentaires, s´ils sont toujours très bons, c´est grâce au personnage.

LPJ : On voit dans le documentaire que vous vous reprenez, presque à chaque fois. « Mes clients, enfin mes amis? ?
Me Jacques Vergès : Mes clients d'Algérie, pas Barbie? (rire). Comme je dis dans le film, "je suis né d´un père réunionnais, d´une mère vietnamienne, et je comprend parfaitement la réaction des Algériens en face du système colonial".
Tous les clients que j'ai eus en Algérie étaient engagés dans des combats politiques, ils avaient besoin d´alerter l´opinion, pour se protéger. Ils ont tous échappé à une exécution grâce à l'opinion publique.
Mais tous les jours j´ai d´autres affaires (dont on ne parle pas dans le film), celles de gens plus pathétiques. « Un peuple se sent solidaire d´un prisonnier politique, mais pas d´un homme poursuivi pour fraude fiscale, homicide, ou une femme poursuivie pour proxénétisme hôtelier ». Le client politique est un héros, mais à côté il y a les gens de tous les jours, vulnérables, car ils se battent seuls. Je défends des prisonniers de tous les jours, et ceux-là me sont très proches.

LPJ : Êtes- vous toujours révolté ?
Me Jacques Vergès : J´ai été élevé dans un milieu très protégé, mon père était Consul puis médecin. Je ne me sens pas déchiré, mais double. Par contre, ayant grandi dans des colonies, j´ai vu des choses qui m´ont révolté. J´ai d´un côté la révolte contre le système colonial et en général contre toutes les dominations, mais de l´autre je suis profondément imprégné de culture française. C´est pour ça que je me suis engagé chez de Gaulle pendant 3 ans. J´étais défenseur de la France Libre.

LPJ : Qu'est-ce qui vous a amené à la profession d'avocat ?
Me Jacques Vergès : Je n´avais pas la vocation d´avocat au départ. J´ai fait des études d´histoire mais enseigner ne me plaisait pas. J´ai choisi la profession d´avocat tardivement (à 30 ans) car elle me laisse indépendant. Et quand j´ai été commis d´office, avec mon premier client dans le parloir, je me suis dit : "Ce type, il me ressemble. Il a fait un braquage, serais-je capable de faire la même chose ? Peut-être".
C´est une curiosité du coeur humain. Le sujet est toujours le même;dans la littérature, il y a une remise en cause de l´ordre du monde. Les procès, c´est la transgression. Il y a une grande parenté. Quand on me demande ?Comment pouvez défendre ces hommes, Barbie, Mao??, je prends l´exemple de Dostoïevski et dans ses romans ses héros sont des nihilistes, lui est contre les nihilistes. Mais il s´interroge à leur sujet. Donc on n´a pas à m´identifier à mes clients.
Je crois que le coeur humain est plus vaste que tous les voyages interstellaires. Et je suis beaucoup plus ému par le chant d´un Pygmée qui appelle la pluie, que par une trottinette téléguidée sur la planète Mars.

LPJ : Pour revenir à ce qui vous amène à Barcelone, la sortie du documentaire;vous aimez le rôle d´acteur ?
Me Jacques Vergès : Je récite du Vergès au théâtre à Paris et j´ai fait le film. Mais à côté je continue ma profession, j´interviens dans des Conseils de l´Ordre, j´interviens dans des centres de formation d´avocats et dans des facultés avec des non professionnels. J´ai une vision originale de la profession d´avocat.

Actualité oblige, peut-on dire que la crise est le procès du capitalisme ? Que diriez-vous si vous étiez l'avocat du système ?
Me Jacques Vergès : Je dirais que vous, politiques, de droite et de gauche, vous êtes responsables. On vous a élu pour diriger le monde. Vous ne dirigez rien du tout;c´est l´anarchie la plus complète dans le monde économique. Et le développement économique ressemble aujourd´hui au développement d´une cellule cancéreuse. Il n´y a pas une main secrète qui dirige le tout, c´est l´anarchie la plus complète.
Claire Del Bon (www.lepetitjournal.com ? Barcelone) Mardi 04 octobre 2008
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Publié le 16 octobre 2008, mis à jour le 9 janvier 2018
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