Lundi 22 juillet 2019
Barcelone
Barcelone
  Ne manquez plus les
dernières nouvelles
S'abonner

GRÉGOIRE POLET: "La crise a été un catalyseur de l'esprit de rupture en Catalogne"

Par Lepetitjournal Barcelone | Publié le 24/04/2017 à 22:00 | Mis à jour le 24/04/2017 à 18:58

Écrivain belge de langue française, traducteur et docteur en Lettres à l'Université catholique de Louvain, Grégoire Polet est aussi spécialiste de la littérature espagnole. Curieux et intéressé par tout ce qui l'entoure, les villes qu'il a traversées deviennent fondamentalement des sujets pour ses romans. Ayant vécu à Barcelone entre 2008 et 2015, Grégoire Polet nous présente son livre Barcelona!. Lepetitjournal.com l'a interviewé pour vous à l'occasion de la Sant Jordi, à la librairie Jaimes, le lieu de rendez-vous de la littérature française à Barcelone. Rencontre avec un écrivain passionné par son métier.

Lepetitjournal.com: Pouvez-vous nous parler un peu de votre livre Barcelona!, nous donner un premier ressenti, une première présentation ?
Grégoire Polet:
 "Ce livre était une façon d'embrasser la ville dans tous ses aspects, dans son pluralisme et surtout de pouvoir restituer l'impression qu'elle me faisait, le frisson qu'elle me provoquait. J'avais envie de reproduire ce frisson là, de montrer la ville pour amener les lecteurs à éprouver ce que j'avais pu éprouver moi en y vivant".

Pourquoi un livre sur Barcelone en temps de crise?
"Tous mes livres, ou presque, parlent de ce qu'il y a autour de moi quand j'y vis. J'ai vécu à Madrid, j'ai écrit un livre sur Madrid, j'ai vécu à Paris, j'ai écrit un livre sur Paris, et ce fut également le cas pour Barcelone. J'y suis resté de 2008 à 2015 et le roman se déroule entre 2008 et 2012. En 2008, la crise ne faisait que commencer à Barcelone et comme dans toutes crises, les conséquences ne sont arrivées que plus tard. C'est la même chose pour la reprise, elle se fait avec un certain décalage. La crise a donc commencé en 2008 mais les effets ne sont intervenus que deux ou trois ans plus tard, ce qui explique aussi la durée du roman. Dans la première partie, des jeunes filles sortent de l'école de commerce de Barcelone et rêvent à leur avenir (une veut partir à New-York, une autre à Londres, la dernière veut se marier), et on perçoit une certaine insouciance".

Comment a évolué la société barcelonaise depuis la crise? 
"C'est un vaste sujet. Un des enfants monstrueux de la crise, c'est la défiance, à la fois dans les institutions et dans l'avenir. Cette défiance a provoqué la recherche de la sécurité via d'autres canaux que les canaux habituels ce qui a accéléré la rupture. Désormais, les Barcelonais ont le sentiment que le changement ne passe plus par une amélioration de ce qui existe déjà, mais par la rupture. Cette dernière est d'ailleurs régulièrement fantasmée mais psychologiquement déterminante. Donc je pense que la crise a avant tout été un catalyseur de l'esprit de rupture en Catalogne. D'ailleurs, l'indépendantisme et les réactions antisystèmes (qui sont deux choses différentes) ont un point commun: la crise, qui a accéléré ces deux phénomènes. L'autre conséquence, c'est que la politique est devenue beaucoup plus importante car beaucoup plus dangereuse et à la fois intéressante. On est sorti de la routine".

Quelles sont les principales caractéristiques de cette nouvelle société barcelonaise?
"C'est une bonne question. Je dirais l'hypocrisie mais cela est vrai pour toutes les sociétés. L'hypocrisie, c'est-à-dire la préservation de ses intérêts propres en dessous de tous les beaux discours. D'autre part, ce qui reste exacerbé par la crise, c'est l'audace, l'audace d'être soi et de se revendiquer comme on est soi-même. Il y a un véritable potentiel à Barcelone. Et d'ailleurs, ils ont osé : puisqu'ils ont un maire sans vértitable formation politique, activiste, sans réel parti. Et peu de villes sont capables de passer à l'acte comme Barcelone l'a fait. Cette capacité d'action est née de par la crise, elle est à la fois dangereuse et porteuse".

Comment Barcelone et ses habitants se sont-ils transformés?
"Désormais, ils osent plus. Un autre effet de la crise, c'est l'augmentation du tourisme comme phénomène de masse mais surtout le ras-le-bol des Barcelonais. Ils ont toujours été fiers de présenter Barcelone comme une ville cosmopolite mais il y a une grande différence entre cosmopolitisme où les étrangers font la ville, et tourisme de masse qui génère un véritable ras-le-bol. Ce dernier phénomène est relativement nouveau, il était déjà là quand j'ai quitté Barcelone en 2015 mais ce n'était pas le cas en 2008". 

Quelles ont été vos sources d'inspiration pour écrire ce roman?
"J'ai commencé à écrire ce livre en 2012 et cela faisait quatre ans que j'y habitais. J'ai fait la connaissance de cette ville en marchant beaucoup, en rencontrant des gens, en apprenant le catalan, en me faisant des amis locaux, ce qui m'a ouvert beaucoup de portes. Ils m'ont montré des choses différentes de Barcelone, des quartiers, des faubourgs où personne ne va jamais. J'ai donc pu aller dans tous les milieux, notamment le ghetto gitan de Barcelone où j'ai fait la rencontre du chef, une sorte de "parrain" en chaise roulante entouré de trois personnes qui lui obéissaient en un claquement de doigt. Mais je n'ai pas fait tout ça pour écrire un roman, je le fais par intérêt, et comme cela m'intéresse, je finis par écrire un roman dessus. C'est la démarche inverse de celle du reporter finalement. D'un point de vue littéraire, il y a un moment où vous êtes vous même votre propre inspiration par la poursuite de l'idéal non accessible que vous vous construisez au fil des romans que vous écrivez. Mais je peux aussi citer John Dos Passos et la découverte qu'il nous amène à faire de New-York par vingt ou vingt-cinq points de vue différents, comme je le fais dans mon roman. La réalité est une histoire de points de vue, elle provoque une réaction. Dans mon livre, j'essaye de produire un texte qui suscite une réaction, de recréer les circonstances dans lesquelles j'étais pour voir comment le lecteur va y réagir. Ce n'est pas un roman conte".

Y a-t-il plusieurs Barcelone dans votre roman?
"Oui, il y a finalement autant de Barcelone que de personnages: celles des expatriés Français, celle du gamin gitan ou encore du nationaliste catalan car tous ont un point de vue différent de la ville. Par exemple, un des personnages principaux, qui est navigateur en solitaire, ne vit pas à Barcelone et quitte la ville au début du roman. C'est lui qui le conclut lorsqu'il revient dans la ville et sa vision est diamétralement opposée à son retour. C'est donc un roman sur l'évolution et le changement, qu'il soit volontaire ou involontaire".

Comment Barcelone et ses habitants sont-ils, selon vous, amenés à évoluer, notamment par rapport au contexte politique actuel ?
"Ils vont devoir assumer les conséquences de l'indépendantisme. Le défi a été lancé par les autorités catalanes, mal reçu par les autorités madrilènes et je pense que ce sont les citoyens qui vont en payer le prix. Je pense qu'ils vont payer les pots cassés de la confrontation avec tous les risques et l'incertitude économique que cela entraine. Une autre chose qu'ils vont devoir affronter c'est la question du tourisme et de savoir comment gérer ce phénomène de masse".

Qu'en est-il du titre de votre roman et notamment du point d'exclamation à la fin?
"Il s'agit d'un cri. À la fin du roman, on sait qui s'exclame. Le titre est un cri, une exclamation de la personne qui termine le roman et qui est aussi celle qui l'a ouvert. Il s'agit du navigateur solitaire qui part de Barcelone avec un dégoût de la vie et de la ville et qui, à la fin, après des aventures et des malheurs, revient avec un amour de la vie inattendu. Le voyage l'a retourné et l'a rempli d'une véritable espérance. Quand il rentre et que Barcelone s'approche, que la ville grandit, que les bâtiments sortent de la terre et qu'il aperçoit la Sagrada Familia et la statue de la Mercè, le marin se surprend à bondir et à crier "Barcelona!".  Autre sens caché du titre, il s'agit d'un clin d'?il car il est écrit en catalan. S'il avait été écrit en espagnol, on aurait eu un point d'exclamation à l'envers au début, s'il avait été écrit en français, il aurait été juste "Barcelone!" et pas "Barcelona!". C'est une information que seuls ceux qui connaissent le catalan peuvent comprendre".

Découvrez le livre de Grégoire Polet à la librairie Jaimes, calle valencia, 318, aux côtés d'ouvrages d'autres auteurs français comme catalans. La librairie Jaimes propose également des ateliers de lecture, de discussions, ou encore des ateliers pour enfants et des rencontres avec des auteurs. Plus d'informations sur leur site web et leur page Facebook.  

Propos recueillis par Clémentine COUZI (www.lepetitjournal.com - Espagne) Mardi 25 avril 2017
Inscrivez-vous à notre newsletter gratuite !
Suivez nous sur Facebook et sur Twitter
Téléchargez notre application pour téléphone mobile via Itunes ou via Google Play

0 Commentaire (s)Réagir

Expat Mag

"Pires que la prison": les centres pour mineurs philippins sont le théâtre d'abus

Le crime de Jerry, un Philippin de 11 ans? Avoir violé les lois sur le couvre-feu des mineurs après avoir fui la violence à la maison. Son châtiment? Un séjour en centre de détention pour la ...

Sur le même sujet