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Parinya Boonridrerthaikul, directrice Amnesty International Thaïlande

Par Ghislain Poissonnier  | Publié le 09/12/2013 à 23:00 | Mis à jour le 06/01/2020 à 18:04
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Le 10 décembre, jour anniversaire de l'adoption de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, est devenu la journée internationale des droits de l'homme. A cette occasion, LePetitJournal.com Bangkok a rencontré la directrice d'Amnesty International Thaïlande, l'une des principales ONG actives dans ce domaine dans le royaume. Elle retrace l'histoire d'Amnesty en Thaïlande et revient sur la question des droits de l'homme et le royaume

Titulaire d'une licence en business administration de l'Université de l'Assomption (AIBAC) et d'un master en droits de l'homme de l'Université de Mahidol, Parinya Boonridrerthaikul a travaillé dans le passé pour les ONG Action Aid, Asian Civil Society Forum et Focus on the Global South. Agée de 39 ans, elle dirige depuis 2010 la section thaïlandaise d'Amnesty International et décrit le travail effectué par cette ONG spécialisée dans le domaine des droits de l'homme.

Quand et pourquoi Amnesty International Thaïlande a-t-elle été créée ?

Amnesty International a été fondée en 1961 en Grande-Bretagne pour lutter contre les détentions arbitraires. Elle est aujourd'hui une grande ONG internationale, dont le secrétariat reste basé à Londres mais qui possède plus de 80 sections dans le monde. La section thaïlandaise a été créée en 1976 à la suite des événements qui ont secoué le royaume cette année-là. Le 6 octobre 1976, des centaines d'étudiants pacifiques de l'Université de Thammasat protestant contre un retour de la dictature militaire ont été tués, blessés, violés ou emprisonnés arbitrairement. Amnesty International a alors envoyé une mission d'observation en Thaïlande pour enquêter sur la répression et a lancé une campagne internationale pour la libération des étudiants emprisonnés. Cette campagne a été efficace, car de nombreuses remises en liberté ont eu lieu au bout de 10 mois. C'est à la suite de cela que la section thaïlandaise d'Amnesty International a été créée en 1977 par des étudiants de Thammasat. Le président actuel d'Amnesty International Thaïlande est d'ailleurs Somchai Homlaor, emprisonné en 1976 et soutenu par Amnesty International qui lui avait donné le statut de prisonnier de conscience. En 2003, la section thaïlandaise a été officiellement reconnue par les autorités comme une ONG. Entre 1976 et 2003, le fonctionnement de l'association a été aléatoire, en fonction des évènements : parfois très active, parfois moins. Depuis 2003, nous tentons de structurer son activité afin de lui donner une permanence.

Comme fonctionne Amnesty International en Thaïlande ?

Nous comptons environ 1.000 membres. Pour devenir membre, il suffit de résider en Thaïlande et de s'acquitter d'une cotisation annelle de 200 bahts (100 bahts pour les étudiants). 1.000 membres, c'est à la fois beaucoup et peu. En Thaïlande, la population a encore peu l'habitude de s'investir dans une ONG. Les gens sont plus facilement membres d'un club de sport ou d'une association culturelle. C'est a fortiori vrai s'agissant d'une ONG qui milite pour les droits de l'homme, notion encore méconnue du grand public. Dans ce contexte, il est difficile d'envisager de faire les choses en grand. Toutefois, nous avons augmenté le nombre de nos membres, puisque nous étions moins de 350 il y a 5 ans. Les membres sont soutenus par 6 permanents, qui coordonnent les activités avec un budget annuel de 8 millions de bahts, dont une bonne partie provient du soutien des sections de pays occidentaux. Nos activités ont lieu essentiellement à Bangkok et dans le Sud de la Thaïlande, touché par un conflit armé. Mais nous sommes présents dans tout le royaume : nous possédons des petits groupes de membres dans le Nord, l'Isaan et l'Ouest. Il existe par ailleurs un bureau régional, basé à Bangkok et qui représente le secrétariat général d'Amnesty International. C'est ce bureau qui est chargé des questions politiques et des grandes orientations : c'est lui qui a fait une déclaration condamnant le coup d'état en 2006 ou qui a rendu un rapport sur les nombreuses violations des droits de l'homme commises tant par l'armée thaïlandaise que par les insurgés dans le Sud musulman.

Qu'est ce qui a fait connaître Amnesty International en Thaïlande ?

L'organisation a une solide réputation internationale. De ce fait, elle était déjà connue de certains Thaïlandais. De grandes campagnes relayées dans le royaume ont pu contribuer à nous faire connaître : par exemple, dans les années 90, la campagne en faveur des droits fondamentaux en Birmanie et de la libération d'Aung San Suu Kyi et dans les années 2000, la campagne en faveur de la lutte contre les violences faites aux femmes, campagne ayant abouti à l'adoption d'une loi punissant ces violences et protégeant mieux les femmes.  Mais c'est surtout le travail de terrain effectué qui a fait mieux connaître l'organisation, notamment nos campagnes de diffusion des droits de l'homme dans les écoles et les universités du royaume. Nous avons aussi engagé un dialogue avec les leaders de la société : professeurs, responsables politiques, directeurs d'entreprises etc. Nous avons une action auprès des médias, dans les réseaux sociaux. Enfin, nous avons obtenu le soutien de personnalités ou d'artistes connus dans le royaume. Su Boonliang, un artiste (poète, chanteur, écrivain) très populaire dans les années 70 et 80, a accepté d'être notre ambassadeur. Par ailleurs, les chanteurs et acteurs Pae Arak et Ben Pornchita ou encore le groupe Musketeers ou Keow Carabao parrainent la section thaïlandaise d'Amnesty.

Quelles sont les principales thématiques sur lesquelles Amnesty International Thaïlande travaille ?

Nous travaillons principalement sur quatre thèmes. Le premier est l'abolition de la peine de mort. C'est un combat difficile, car les Thaïlandais restent favorables à la peine capitale. Les gens perçoivent cette campagne comme une forme d'encouragement au crime. Le deuxième est l'éradication de la torture. Le troisième thème est la sensibilisation du public aux droits de l'homme. Nous portons nos efforts en direction de la jeunesse, avec des interventions dans les collèges et les universités. Cela passe aussi par des conférences, des ateliers, des réunions destinées aux médias, des tournées en provinces, des manifestations, des films, la présentation publique de notre rapport annuel, des marches etc. Le quatrième thème est la défense de personnes accusées et détenues à tort. Vous le voyez, notre travail est essentiellement public et s'adresse au public. Cela ne nous empêche pas aussi d'effectuer un travail de plaidoyer, plus confidentiel, auprès des autorités politiques, militaires, policières, administratives de l'Etat.

Vous considérez donc qu'il y a des actes de torture commis actuellement en Thaïlande ?

Oui. La torture n'y est pas systématique comme dans certains Etats. Mais elle est encore pratiquée en Thaïlande, en particulier par la police, sur les lieux d'arrestation, lors des transferts et dans les commissariats. On sait, par exemple, que les personnes soupçonnées de trafic de drogue sont plus exposées à des actes de torture que les autres. Les techniques sont moins brutales qu'avant mais n'en restent pas moins inacceptables : isolement, prisonnier dénudé, exposé au froid ou au chaud, aux bruits, écoulement d'eau régulier sur le visage etc. La torture est aussi pratiquée dans les prisons, parfois par l'administration pénitentiaire (avec, par exemple, les chaines imposées aux détenus), le plus souvent par d'autres détenus, en suivant des consignes données par les autorités. Les personnes condamnées pour crime de lèse-majesté font plus souvent que les autres l'objet d'actes de torture. Ces actes sont aussi parfois commis dans les camps militaires du Sud, où sont détenues des personnes suspectées d'être des insurgés. Amnesty International Thaïlande n'est pas témoin direct de ces actes, mais recueille des témoignages et est informée par un réseau d'associations, comme par exemple l'association des avocats musulmans, l'association des avocats défenseurs des droits de l'homme ou la Cross Cultural Foundation. La Thaïlande a ratifié en 2007 la convention internationale de 1984 prohibant la torture. Toutefois, le gouvernement et le Parlement tardent à transposer cette convention dans le droit pénal. Par ailleurs, on observe que les actes commis font très rarement l'objet de sanctions disciplinaires et de sanctions pénales.

Pourquoi la diffusion de la culture des droits de l'homme est-elle une de vos priorités ?

La notion de droits de l'homme (Sit-thi-ma-nud-sa-ya-chon en thaï) est encore perçue négativement ou au moins avec circonspection par les Thaïlandais. Les livres scolaires, validés par le ministère de l'éducation, en font une présentation erronée et parfois négative. Certains Thaïlandais pensent également qu'il s'agit d'un concept venu de l'Occident, étranger à la culture asiatique et destiné aux citoyens des pays riches, pas à ceux des pays en voie de développement. Nous essayons de montrer que le respect des droits de l'homme est un tout lié au quotidien, à la vie des gens, à leur environnement immédiat : du respect du droit de propriété (contre les expulsions forcées) au droit à la dignité (et au respect de l'intégrité physique, au droit au travail, à la sexualité etc.), en passant par des droits plus politiques (comme la liberté d'expression et à l'accès à l'information, le droit de manifester) sans oublier l'accès à la justice et le droit à un procès équitable.

Quelles sont les personnes accusées ou détenues à tort qu'Amnesty International Thaïlande soutient ?

Pour qu'Amnesty International Thaïlande conserve sa neutralité, notre organisation ne se mobilise pas pour des cas individuels thaïlandais. Cela évite aussi des problèmes éventuels de menaces contre nos membres. En revanche, nous nous mobilisons pour des situations individuelles à l'étranger. Trois personnes, considérées comme des prisonniers de conscience, ont été sélectionnées cette année. Amnesty International Thaïlande se mobilise, rend leur situation publique, organise une pétition, collecte des signatures et envoie le tout aux autorités du pays concerné. Il existe bien des prisonniers de conscience thaïlandais, mais ils sont défendus par d'autres sections nationales d'Amnesty International. Actuellement, il s'agit de Chiranuch Premchaiporn, Somyot Prueksakasemsuk et Ekachai Hongkangwan. Ces personnes étant poursuivies ou condamnées pour des crimes de lèse-majesté et eu égard à la sensibilité du sujet dans le royaume, vous comprenez bien la logique qui est derrière ce mode d'organisation propre à Amnesty International et valable dans les autres Etats. Même la section française ne défend pas d'éventuels prisonniers de conscience français mais des prisonniers de conscience étrangers.

Qui sont les trois prisonniers de conscience que votre section défend ?

Au Cambodge, Yorm Bopha milite pour les droits des habitants de sa communauté située au bord du lac de Boeung Kak, à Phnom Penh. Cette communauté se mobilise depuis 2007, date à laquelle le gouvernement a donné le terrain sur lequel elle vivait en location à une entreprise qui veut la chasser et a pollué le lac. Yorm Bopha est emprisonnée depuis septembre 2012 et est accusée d'avoir agressé deux personnes. Elle a été condamnée à deux ans de prison. Il n'y a aucune preuve qu'elle ait commis cette agression et son procès n'a pas été équitable. Le but de la procédure engagée à son encontre a été de l'empêcher de poursuivre son activité en faveur de sa communauté.

En Birmanie, le Dr. Tun Aung a été arrêté à la suite des émeutes ayant eu lieu en juin 2012 à Maungdaw, dans l'ouest du pays, entre bouddhistes et rohingyas. Il a finalement été condamné à 17 ans de prison, au terme d'un procès inéquitable. Plusieurs témoins ont assuré que le Dr. Tun Aung n'avait joué aucun rôle dans les violences et qu'au contraire il avait lancé des appels au calme durant celles-ci. Il a été poursuivi, car il est un des leaders de la communauté musulmane de l'Etat du Rakhine que les autorités du pays persistent à présenter comme la seule responsable des violences.

Au Mexique, Miriam Lopez, une mère de famille de la région de Tijuana, a été enlevée et détenue illégalement pendant une semaine par des militaires mexicains. Elle a été violée et torturée, jusqu'à ce qu'elle signe des aveux l'impliquant dans un trafic de drogue. Elle a été placée en détention provisoire pendant 7 mois, avant finalement d'être acquittée. Bien qu'elle ait identifiée certains des militaires auteurs des viols et actes de torture, aucun d'entre eux n'a été poursuivi par la justice. Elle se bat en vain pour qu'une enquête soit ouverte et les auteurs condamnés.

Pour en savoir plus sur le sujet :
Le site d'Amnesty International Thaïlande : www.amnesty.or.th
Le site d'Amnesty International sur la Thaïlande : www.amnesty.org/fr/region/thailand

Propos recueillis par Ghislain POISSONNIER mardi 10 décembre 2013

Ghislain-POISSONNIER

Ghislain Poissonnier 

Ghislain Poissonnier est magistrat français. Il a été juge et vice-procureur à Béthune, Lille et Paris. Il a travaillé comme juriste au Kosovo, en Palestine, en République démocratique du Congo, en Thaïlande, en Afghanistan, en Guinée et en Côte d'Ivoire.
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