

Après quatre ans passés en tant que directeur-adjoint de l'Institut de recherche sur l'Asie du Sud-est contemporaine (Irasec), Arnaud Leveau part, non sans une certaine nostalgie, vers de nouvelles aventures à Séoul, où il terminera une thèse de doctorat. Il tire un bilan de ces années riche en découvertes, et revient sur les grandes évolutions de cet Institut unique en Asie, ainsi que sur le conflit politique et social qui frappe la Thaïlande
Arnaud Leveau part pour de nouvelles aventures, toujours asiatiques (Photo Quentin Weinsanto)
Lepetitjournal.com : Quel bilan professionnel tirez-vous après quatre ans passés à l'Irasec ?
Arnaud Leveau : Ces quatre années ont été extrêmement intéressantes. Cela m'a permis de suivre de près les évènements et les soubresauts de l'actualité politique thaïlandaise, et au-delà des grandes évolutions des pays d'Asie du sud-est. Intellectuellement, culturellement et humainement, tout cela a été riche, dense et passionnant. L'une de mes petites déceptions aura été l'échec des binômes de recherche franco-thaï. Ces derniers, souvent pour des questions d'égo, de mentalité et de différence de méthodologie, ont parfois du mal à fonctionner. Il arrive même que l'on se retrouve avec deux rapports contradictoires sur la table à la fin d'une étude... Un autre de mes regrets est le manque de partenariats avec les autres pays européens.
Quels ont été les développements et évolutions de l'Irasec ces dernières années ?
La grande évolution de l'Irasec a été la modification de son statut avec maintenant une cotutelle avec le ministère des Affaires étrangères et le Centre national de la recherche Scientifique (CNRS), qui a entrainé l'arrivée au sein de l'équipe de chercheurs CNRS en Thaïlande, au Vietnam, en Indonésie et probablement prochainement à Singapour. Cela a permis de multiplier les champs de recherche, notre présence dans la région, et d'avoir une politique éditoriale beaucoup plus dynamique. A ce niveau là, le changement majeur a été la création des "carnets de l'Irasec", qui sont des études d'une centaine de pages imprimés mais aussi disponibles gratuitement sur Internet. L'Irasec a ainsi pu disposer d'un rayonnement qui va bien au delà de son lectorat traditionnel, avec maintenant une reprise des téléchargements qui sont assez importants - en moyenne 10.000 par étude - notamment dans le milieu anglo-saxon et les grandes universités. Une autre évolution dans notre politique éditoriale a été la création des "notes de recherche" qui sont des études plus courtes d'une trentaine de pages, et qui nous ont permis d'identifier et de travailler avec de jeunes chercheurs asiatiques, qui spontanément n'auraient pas travaillé avec une institution française. Nous avons ainsi pu avoir un réseau régional beaucoup plus ancré avec la réalité du terrain et des acteurs locaux.
Quelle vision avez-vous aujourd'hui du conflit qui secoue la Thaïlande ?
Les évènements de ces derniers mois nous ont montré que les problématiques allaient bien au delà de celles qui étaient habituellement mises sur la table par les intellectuels thaïlandais. Le mouvement Rouge tend à s'émanciper de l'étiquette de Thaksin Shinawatra, il s'autonomise. J'ai tendance à dire que le "train a quitté la gare" et qu'il ne reviendra pas. Par contre je ne sais pas quel sera le prochain arrêt et combien de temps il faudra pour l'atteindre. Dans tous les cas nous sommes dans une période de fin de cycle, une période de crise où les enjeux liés aussi bien à la situation actuelle que les questions sociales émergent en même temps. Il y a d'abord cette crise d'identité sur : Qu'est-ce qu'être thaïlandais, qu'est-ce que la nation thaïlandaise? Cela ouvre aussi des interrogations sur le poids des villes et des campagnes, le système d'éducation, la justice... Des problèmes qui, en tant que tels, ne sont déjà pas évident à gérer. Ensuite, il y a en parallèle les questions liées à la succession royale et les appétits qui s'aiguisent, afin de savoir qui sera le prochain "faiseur de roi". Ces deux problématiques qui sont apparemment déconnectées émergent à la même période et cela rend la lecture de la crise thaïlandaise beaucoup plus difficile.
Propos recueillis par Quentin Weinsanto (http://www.lepetitjournal.com/bangkok.html) mercredi 8 septembre 2010
Arnaud Leveau a quitté la semaine dernière son poste de directeur-adjoint de l'Irasec. Il est remplacé par Jérémy Jammes. Ce dernier a soutenu une thèse en ethnologie à l'université Paris X en 2006 sur le caodaïsme, mouvement religieux d'origine vietnamienne. Depuis, il travaille essentiellement sur le christianisme auprès des populations vietnamiennes et montagnardes des deux côtés de la frontière vietnamo-cambodgienne
Voir aussi le site de l'Institut de recherche sur l'Asie du Sud-est contemporaine
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