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CRISE POLITIQUE – La Thaïlande encore plus divisée, le gouvernement dans l’impasse

Écrit par Lepetitjournal Bangkok
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 13 novembre 2012

Bangkok s'est réveillée groggy hier. Après les affrontements violents de samedi qui ont fait 21 morts et plus de 800 blessés, les plus graves depuis la répression militaire du soulèvement de 1992, la division de la société se fait cruellement ressentir. De même que la détresse du gouvernement qui avait pourtant jusque là cherché à éviter à tout prix tout débordement violent

Les manifestants sont restés regroupés autour du monument de la Démocratie samedi malgré les jets de grenades lacrymogènes tirées d'hélicoptère (photo Pierre QUEFFELEC)

Les manifestants antigouvernement aux ?Chemises rouges? restent plusieurs milliers rassemblés au c?ur du quartier commerçant de la capitale et dans le quartier historique. Leurs leaders, dont une bonne partie fait l'objet de mandats d'arrêt, ont promis de prolonger leur mouvement de protestation tant que le gouvernement n'aura pas dissout le Parlement et appelé de nouvelles élections. Ils demandent aussi au Premier ministre Abhisit Vejjajiva, qu'ils considèrent illégitime et au service des militaires et d'une certaine élite conservatrice, de démissionner et de quitter le pays. "Abhisit doit quitter la Thaïlande," a lancé Veera Musikapong, à ses supporters. "Nous demandons tous aux fonctionnaires du gouvernement de cesser de servir [cette équipe]."

Plusieurs morts par balles, les deux camps se rejettent la responsabilité
Dans la soirée, hier, les Rouges se sont recueillis pour pleurer la disparition de leurs camarades au Monument de la Démocratie où les familles endeuillées ont ouvert une procession, portant des photos des défunts.
Dix-sept civils ont perdu la vie, dont un reporter japonais de 43 ans, selon les services médicaux d'urgence qui ont précisé que deux manifestants étaient morts d'une balle dans la tête. L'armée déplore quant à elle le décès de quatre militaires parmi lesquels un colonel, et plus de 200 soldats blessés, dont 90 dans un état grave. 
Jusqu'aux incidents de samedi, les manifestations s'étaient déroulées dans un état d'esprit pacifique, souvent même dans une ambiance carnavalesque. Lorsque les affrontements se sont intensifiés, de nombreux coups de feu ont été entendus qui ont laissé des impacts sur le monument de la Démocratie, les véhicules et des rideaux de fer de commerces dans le quartier de Khao San. Les autorités et les manifestants s'accusent mutuellement d'avoir utilisé des armes à feu, ainsi que des grenades.
L'agence de presse Thomson Reuters a confirmé que son cameraman japonais, Hiro Muramoto, avait perdu la vie après avoir été touché en pleine poitrine. Tokyo a demandé à Bangkok d'enquêter sur les circonstances de sa mort.
Le gouvernement a fait savoir qu'une enquête était en cours sur ces violences et que des négociations devraient être engagées pour trouver une solution sans aggraver davantage la situation.
Les tensions ont ressurgi brièvement hier soir, lorsque 200 manifestants à moto se sont dirigés vers un pont où des rumeurs faisaient état de la présence de militaires.
Weng Tojirakarn, l'un des principaux leaders des manifestants, a annoncé dans la journée que l'émission de la télévision des Rouges, People Television (PTV), avait était une nouvelle fois rétablie après que le gouvernement l'a faite couper deux fois dans le cadre de l'état d'urgence décrété mercredi dernier.

Le roi appelé à intervenir,... pour le principe
Bangkok n'avait pas connu d'affrontements aussi meurtriers depuis le soulèvement populaire de 1992 contre les militaires qui s'étaient installés au pouvoir après le coup d'Etat de 1991. Les manifestants ont d'ailleurs aussitôt appelé samedi l'intervention du Roi Bhumibol Adulyadej pour éviter de nouveaux troubles, comme il l'avait fait en 1992 quand il avait immédiatement mis fin à la crise d'alors en réunissant les représentants de chaque partie pour leur demander de cesser leur dispute.
"N'y a-t-il personne pour informer le roi que ses enfants se font tuer au milieu de la rue sans justice ? a demandé le leader Jatuporn Prompan. Le roi, âgé de 82 ans, est perçu comme la seule force unificatrice des Thaïlandais, est en convalescence depuis septembre dernier pour des problèmes pulmonaires.
Mais Jatuporn "n'espère rien de tel en réalité," estime Pavin Chachavalpongpun. "Le roi n'offrirait qu'une sorte de compromis et Jatuporn ne souhaite aucun compromis. Il veut montrer que les Rouges ne se battent pas contre la monarchie, mais contre l'élite de Bangkok".

Division plus profonde et impasse pour Abhisit
Ces affrontements de samedi ont mis en relief la division profonde entre riches et pauvres, laissant au jeune Premier ministre peu d'options pour sortir de cette crise. Le fossé entre l'élite urbaine ? centrée autour du palais royal, le pouvoir judiciaire et la bureaucratie ? et une majorité de Thaïlandais des classes inférieures, semble se creuser davantage, estiment les analystes. La société thaïlandaise ?ne cherche pas à résoudre des questions essentielles : la justice à deux vitesses, l'équilibre des pouvoirs, le rôle de Bangkok et des provinces. De fait, le pays ne bouge pas", indique Arnaud Leveau, Directeur adjoint de l'Institut de Recherches sur l'Asie du Sud-Est Contemporaine (IRASEC).
Les Chemises rouges sont pour la plupart des partisans de l'ancien Premier ministre en exil Thaksin Shinawatra. Ils soutiennent avec ferveur le magnat des télécoms devenu businessman-politicien pour ses politiques populistes telles que la consultation santé gratuite pour les pauvres. Mais l'élite de Bangkok dénonce son goût outrancier pour la corruption et le perçoit comme une menace pour la monarchie et un certain ordre établi.
Abhisit se trouve dans une position difficile, bénéficiant d'une marge de man?uvre très réduite. L'objectif des autorités d'éviter à tout prix de recourir à la force face aux rassemblements qui ont paralysé plusieurs endroits de Bangkok, les a empêtrés dans un cercle vicieux qui a finalement mené au pire. Abhisit doit d'un côté prendre garde de ne pas laisser trop de champ aux Rouges au risque de se montrer faible, alors que d'un autre il ferait face à des critiques si de nouvelles violences devaient de nouveau se produire.
"Il y a deux jours, j'aurais dit qu'Abhisit n'abandonnerait pas. Maintenant, il y a une chance que ses alliés disent qu'il n'y a plus d'argument pour rester. Il pourrait appeler à des élections, mais personne ne peut l'affirmer," estime le chercheur thaïlandais de l'Institut de recherche sur le Sud-est asiatique de Singapour, Pavin Chachavalpongpun. "C'est une situation perdant-perdant. Même pour les Rouges, cela a été contre-productif. Ils disaient qu'ils allaient organiser des manifestations non-violentes, et voyez ce qu'il se passe," remarque-t-il.

Les militaires tirent toujours les ficelles
Les militaires jouent un rôle prépondérant, à peine dissimulé, dans cette crise qui secoue depuis 5 ans un pays qui aura connu pas moins de 18 coups d'Etat depuis le passage de la monarchie absolue au régime de la monarchie parlementaire en 1932. Après s'être faite oublier pendant quelques années au sortir des événements de 1992, l'armée avait repris en main les affaires du royaume en 2006 avec le coup d'Etat contre le gouvernement Shinawatra. Durant 15 mois au pouvoir, jusqu'en décembre 2007, les militaires ont obtenu la dissolution du parti du Premier ministre déchu et fait remplacer la Constitution de 1997 qui leur était peu favorable ? arguant notamment qu'elle laissait de trop nombreux vides juridiques exploités par les politiciens corrompus ? par une Charte donnant davantage de pouvoir aux juges et aux bureaucrates, tout en affaiblissant celui des politiciens.
Bien qu?Abhisit ait jusqu'à présent bénéficié du soutien des militaires, il semble ne pas faire pas l'unanimité au sein des chefs de l'armée, et se repose pour traiter avec eux sur son adjoint, le vice-Premier ministre Suthep Thaugsuban, en charge de la sécurité nationale.
L'analyste politique et biographe de Thaksin, Chris Baker, fait partie de ceux qui perçoivent des fissures dans le soutien pour Abhisit au sein de l'élite. "Je pense qu'ils doivent estimer qu'Abhisit est tout simplement remplaçable," avait-il indiqué fin mars.
Toujours est-il qu'une série d'événements laissent à penser qu'une troisième force "pipe les dés" à sa guise. La série d'attaques à la grenade quasi quotidiennes mais relativement inoffensives depuis un mois sur des bâtiments officiels ou liés au pouvoir en place, est pour le moins troublante, d'autant qu'aucun suspect n'a été appréhendé alors que la capitale fait l'objet d'un dispositif de sécurité renforcée. De même, l'utilisation de balles réelles sur les manifestant et de grenades sur les militaires, l'abandon relativement facile de trois blindés armés de munitions de gros calibre ou encore le choix de poster des soldats sur le quartier touristique de Khao San, transformant ces rues colorées en un théâtre d'opérations militaires au risque de faire des victimes parmi les jeunes visiteurs internationaux, ont de quoi susciter des questions.
P.Q. (http://www.lepetitjournal.com/bangkok.html avec AFP) Lundi 12 avril 2010

Voir les Conseils aux voyageurs de l'Ambassade France à Bangkok (11/04/2010)
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Publié le 12 avril 2010, mis à jour le 13 novembre 2012
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