40 ans après, l’ombre du massacre de Thammasat plane toujours sur la Thaïlande

Par Lepetitjournal.com Bangkok avec AFP | Publié le 03/10/2016 à 22:00 | Mis à jour le 15/09/2022 à 07:37
Photo : AFP
Monument-thammasat-350

Sous un ciel menaçant de mousson, Seri Sirinupong regarde les équipes d'étudiants de l'Université de Thammasat s'échauffer sur leur terrain de football, théâtre d'un brutal massacre d'étudiants par les forces de l'ordre thaïlandaises et des milices ultra-royalistes il y a quarante ans.

Comme beaucoup de survivants, Seri Sirinupong n'oubliera jamais les horreurs du 6 octobre 1976 - l'un des épisodes les plus noirs de la tumultueuse histoire moderne de la Thaïlande.

A 77 ans, cet ancien fonctionnaire qui a passé deux ans en prison pour avoir participé aux manifestations se souvient des répressions subies par les manifestants pro-démocratie. "Le terrain de football était couvert de sang. Je ne sais pas comment j'ai survécu, peut-être grâce à une intervention divine", dit-il.

Lors de cet épisode tristement célèbre, des étudiants pro-démocratie s'étaient rassemblés pour protester contre le retour en Thaïlande d'un ancien dictateur déchu après 3 ans d'exil.

Mais les forces de l'ordre du pays, aidées par des foules royalistes, ont mis fin aux protestations par un assaut qui a entrainé la mort de nombreux étudiants, tombés sous les balles, battus ou poignardés, alors que d'autres ont été pendus à des arbres dans l'enceinte du campus.

Ces violences ont mis fin à un flirt avec la démocratie d'à peine trois ans, et ont conduit le pays à un nouveau cycle de 16 ans de contrôle par les militaires. Aucun officiel n'a jamais été tenu responsable de ce massacre.

Le dernier coup d'Etat de 2014 - la 12ème prise de pouvoir par l'armée - est intervenu quatre ans après une dure répression militaire contre des manifestants pro-démocratie dans les rues de Bangkok.

"C'est une boucle", regrette Chutavuth Savetasavanond, un étudiant de 21 ans qui se tient près des portes du campus de Thammasat au bord du fleuve, là où le massacre a commencé.

"Un moment de démocratie, puis dictature, puis démocratie puis encore dictature".

Une loterie pour les survivants

La Thaïlande a parcouru beaucoup de chemin depuis cette période où le royaume, aujourd'hui fidèle allié des Etats-Unis, semblait encore pouvoir basculer dans le giron communiste comme beaucoup de ses voisins. Quarante ans plus tard, ces derniers sont pour certains sous le joug de partis uniques autoritaires, et pour d'autres des démocraties émergentes.

La Thaïlande est coincée quelque part entre les deux ? incapable de mettre fin à ce cycle alternant interventions militaires et gouvernances démocratiques.

L'élan a été impulsé par les étudiants qui se sont groupés en masse à Thammasat en 1976. C'est fin septembre qu'ont débuté leurs protestations contre le retour de l'ex dictateur Thanom Kittikachorn, mis en exil trois ans auparavant suite à un autre soulèvement des étudiants à Thammasat.

Début octobre, des milliers s'étaient réunis à Thammasat, poussés par leur nombre et leur détermination à empêcher le retour potentiel de Thanom Kittikachorn. Mais la période était marquée par de fortes tensions.

Pendant plusieurs semaines, les radios ont attaqué Thammasat, université de gauche qu'elles présentaient comme un repaire pour une insurrection communiste qui voudrait renverser la monarchie ? une institution que la loi protège de toute critique.

Le 4 octobre, les étudiants ont réalisé sur le campus une pièce mettant en scène un récent lynchage de deux activistes par la police. Délibérément ou non, l'un des acteurs présentait une vague ressemblance avec le prince héritier, ce qui a mis le feu aux poudres.

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EXPOSITION

?What You Don't See Will Hurt You? de Thasnai Sethaseree

Avec l'exposition "What You Don't See Will Hurt You" de Thasnai Sethaseree, la galerie d'art VER rend hommage au massacre des étudiants de l'université de Thammasat en 1976.

La galerie d'art VER organise à partir du 6 octobre jusqu'au 20 novembre une exposition de de l'artiste thaïlandais Thasnai Sethaseree.
Dans ces tableaux, l'artiste utilise diverses techniques et textures dans un travail de collages sur fond de motifs traditionnels uniques à la culture Lanna du nord du pays. Mais plus que la technique, Thasnai Sethaseree y inclut également des images du massacre des manifestants à l'université de Thammasat à Bangkok en 1976 ainsi que des illustrations des différents coups d'Etat. Une façon de montrer la violence politique et les bouleversements qui ont entachés l'histoire du pays et marqués la vie de l'artiste.

Gallery Ver, Narathiwat 22 (Sathu pradit 15) jusqu'au 20 novembre. Vernissage le 6 octobre à 18h30

Les forces de l'ordre, équipées pour beaucoup de fusils automatiques, ont encerclé l'université avec l'aide de deux milices royalistes et profondément anti-communistes- les Luksuea Chaoban (Scouts du village ou Sentinelles villageoises) et les Kathin Daeng (Buffles rouges).

Le 6 octobre à l'aube, les premiers coups de feu ont été tirés.

Le gouvernement militaire qui s'est emparé du pouvoir plus tard a soutenu que les étudiants avaient été les premiers à ouvrir le feu, ce que les manifestants ont toujours nié.

Officiellement, 46 personnes ont trouvé la mort ? toutes étaient des manifestants ? même si les survivants pensent que plus de 100 personnes ont péri ce jour-là.

"C'était la loterie", se souvient l'ancien étudiant et maintenant professeur de droit à l'université, Kittisak Prokati, qui a expliqué à l'AFP comment il avait survécu à ce carnage.

Il se souvient avoir dû ramper jusqu'au terrain de football où les étudiants devaient se coucher au sol alors que les forces de l'ordre envahissaient le campus. "J'ai du ramper sur une vingtaine de corps", a-t-il ajouté.

Des équipes de photographes et de télévision ont diffusé des images de ces violences : certains étudiants ont été abattus à bout portant, alors que d'autres ont été battus et poignardés par la foule. Les images les plus terrifiantes montrent des étudiants se faire brûler vivants ou être pendus à des arbres, et des étudiantes se faire violer.

Nouvelle génération, même problèmes

Les commémorations de jeudi débuteront par une cérémonie menée par les moines ? un événement que la junte a autorisé pour le moment.

Mais le sujet demeure très sensible, particulièrement à cause du rôle clé que les milices royalistes ont joué pendant les tueries. Des informations contradictoires ont été diffusées sur le rôle du palais royal dans les événements tragiques de ce mois d'octobre. Dans une interview diffusée en 1979, le roi Bhumibol a nié "avoir joué un jeu politique" avec les manifestations de Thammasat qui ont conduit à un coup d'Etat qu'il a validé.

Mais les lois très strictes du pays concernant le crime de lèse-majesté entrainent une forte autocensure des medias du royaume, empêchant les débats et autres recherches sur le sujet. Cependant, chaque année, les survivants s'efforcent de faire perdurer la mémoire du 6 octobre, et certains sont même impliqués dans les luttes actuelles contre le pouvoir militaire.

Krisadang Nutcharat, qui avait sauté dans le fleuve Chao Praya pour échapper aux hordes à Thammasat, est devenu avocat et défend une nouvelle génération d'étudiants poursuivis pour leur lutte contre la junte. Selon lui, "Ils se battent pour que la Thaïlande adopte leurs idéaux de liberté et de démocratie. C'est le même combat que celui mené par les étudiants que j'ai connu il y a quarante ans".

Avec AFP mardi 4 octobre 2016

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