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SAID BOUKHELIFA - "L’Algérie a désappris à faire du tourisme"

Par Lepetitjournal Alger | Publié le 05/01/2015 à 23:05 | Mis à jour le 05/01/2015 à 08:42

 

Conseiller au ministère du tourisme et de l'artisanat avant d'être mis à la retraite début de l'année dernière, Saïd Boukhelifa, expert international, est membre de l'association mondiale pour la formation hôtelière et touristique (Amfhort) et de l'Association francophone des experts et scientifiques du tourisme (Afest) qui l'a honoré début mars de l'année dernière à Alger en reconnaissance de la pertinence de ces travaux et de sa longue expérience (38 ans) dans le secteur du tourisme.

Lepetijournal.com- Alger: Lors du mini-conseil des ministres du 21 décembre 2014, le président Bouteflika a ordonné au gouvernement de dynamiser le tourisme pour pallier un tant soit peu la chute des revenus pétroliers. Ce recentrage de la politique gouvernementale est-elle une bonne chose pour le secteur ? Le tourisme algérien a-t-il les moyens de générer des revenus substantiels comme c'est le cas au Maroc ou en Tunisie?

Saïd Boukhelifa: La décision de l'Etat de dynamiser le tourisme est quelque peu tardive, car une destination se construit ou se reconstruit sur une période de vingt ans, le temps d'une nouvelle génération, si réellement il y aurait une volonté politique. Les premiers flux touristiques ne reprendront pas avant 2020 car sur une capacité litière qui avoisinerait les 100.000 lits à la fin du premier semestre, 85% sont hors-normes et ne seront pas du tout retenus par les tour-operators étrangers et agences de voyages. Par conséquent, il est impossible de concevoir un produit touristique de qualité, sans tares, de nos jours. Il faut rajouter l'autre obstacle majeur, les tarifs élevés rédhibitoires. Ces dernières années, seuls les clients qui viennent dans le cadre du tourisme de mémoire ou de pèlerinage acceptent de payer ces tarifs prohibitifs, car ces voyages de ressourcement dans leur pays d'origine ou celui de leurs parents n'a pas de prix.
Il faudrait souligner que la longue période de non-tourisme (1992-2012), durant laquelle l'Algérie a très peu reçu de véritables touristes venant par le biais du tour-operating (production, commercialisation, organisation de voyages à forfaits). Le nombre global sur vingt ans n'a pas dépassé les 100.000 touristes, soit une moyenne de 5000 par an, au maximum. La rareté de cette clientèle particulière au niveau des hôtels du tourisme itinérant, celui des circuits touristiques, a fait que l'Algérie a désappris à faire du tourisme et les prestations de services déclinèrent énormément, par déformation hôtelière et non-perfectionnement du personnel. Et bien entendu la culture touristique s'était effilochée avant de disparaitre, car elle existait dans les années soixante- dix, période faste et décennie de référence. On ne peut pas ni aujourd'hui ni demain redynamiser le tourisme algérien, secteur abandonné par les pouvoirs publics depuis 1981 et qui n'a été relancé qu'en 1986 à la suite de la grave crise du pétrolière pour voir, en 1991, cette dynamique enrayée par la première guerre du Golfe et les troubles dus à l'intégrisme pour être carrément freinée par la suite par le terrorisme! Si relance du tourisme il y aurait, c'est sur le long terme, horizon 2030, date limite fixée par le schéma directeur d'aménagement touristique(SDAT), élaboré en 2007 et validé par les assises nationales du tourisme tenues à Club des PINS -Palais des Nations. Ce SDAT, traçait la feuille route à faire appliquer pour la mise en tourisme de la destination Algérie. Malheureusement, nous avons perdu 7 précieuses années ,en négligeant le SDAT qui végétait dans les limbes de l'indifférence des pouvoirs publics, notamment les collectivités locales et les régions (wilayas). Une mobilisation générale adossée à une réelle volonté politique factuelle, à des convictions, et à des compétences avérées, permettront à notre pays, aux énormes potentialités touristiques (offrandes divines) non exploitées (un gâchis inouï !), de générer des revenus substantiels à l'instar du Maroc et de la Tunisie.

Les autorités semblent mettre le paquet sur la seule destination sud pour en faire le produit touristique phare du pays. N'y a-t-il pas danger sur les autres segments du tourisme algérien (culturel, cultuel, historique, montagne, etc) ?

Non, car ils ont laissé faire puis ont subi les évènements de la demande internationale qui a imposé de facto le tourisme Saharien dont les richesses, notamment dans le Hoggar et le Tassili, ne se trouvent ni en Tunisie ni au Maroc.

Les tour-operators trouvaient chez nous le produit Saharien à l'état brut, attractif pour leur clientèle potentielle. Notre tourisme balnéaire est souffreteux depuis près de 3 décennies ; les derniers touristes ayant séjourné en bord de mer, via un tour-operator, sont des Italiens à la corne d'or de Tipasa, en 1990.

Le tourisme Saharien est un produit composé de trekking et de bivouacs. La clientèle adepte du tourisme d'aventures ne cherche pas le confort d'hôtels introuvables dans l'extrême-Sud du pays, ce qui a fait que le Hoggar et le Tassili soient des destinations très prisées depuis toujours. Par contre, le circuit de la boucle des oasis, aux étapes jouissives très variées et très riches en découvertes, qui constituait notre produit fer-de-lance dans les années soixante-dix, a subi la désaffection de la clientèle touristique via les tour-operators à cause de la vétusté des hôtels depuis 1990. Toutefois, tous les hôtels publics du Sud seront modernisés d'ici 2016-2017.

Quant au tourisme culturel qui par le passé a toujours englobé le cultuel (Saint-Augustin et père de Foucault) et l'historique (Tipasa, Timgad, Thagaste, Madaure, Djemila,...), il souffre de l'absence d'hôtels aux standards internationaux et très confortables comme exigé par un segment de clientèle cultivé et aisé sans parler de l'inexistence de structures d'hébergement à proximité de ces sites historiques.

Enfin pour le tourisme de montagne, les capacités litières ne dépassent pas au total les mille lits au grand dam de la demande nationale qui se trouve ainsi frustrée lors des vacances d'hiver et de printemps!

Par conséquent, pour le court , moyen ,et long terme, notre pays est malheureusement réduit à ne compter que sur deux produits porteurs : le tourisme Saharien et le tourisme culturel. Le tourisme balnéaire n'arrive pas à satisfaire la demande locale (moins de 40 000 lits) et pour longtemps il n'arrivera pas à absorber cette demande nationale faute d'investissements hôteliers que notre littoral a du mal à capter à cause du phénomène de saisonnalité (la clientèle est concentrée sur trois mois rentables, de mi-juin à mi-septembre), qui est démotivant.

Selon la ministre du tourisme et de l'artisanat, le nombre de touristes étrangers qui ont visité l'Algérie est à peine de 9000. Quelles sont, selon vous, les raisons à l'origine de ce reflux ? La situation sécuritaire dans le sud de l'Algérie notamment à ses frontières explique-t-elle à elle seule la faiblesse de l'attractivité du produit touristique saharien ?

Effectivement, la ministre du tourisme a évoqué le chiffre insignifiant de 9000 touristes qui ont visité l'Algérie et c'est la première fois qu'un responsable de ce département ministériel donne des statistiques qui se rapprochent de la réalité. Son prédécesseur avait annoncé plus de 600.000 visiteurs ! Chiffres galactiques que seule la cosmogonie absconse peut expliquer! Dans la réalité, même ce chiffre dérisoire de 9000 est enflé pour cause d'absence de maitrise des statistiques au niveau central et au niveau régional (les 48 wilayas) qui manquent d'un canevas exhaustif de collectes des données chiffrées auprès des hôtels des 16 entreprises de gestion touristique (EGT). Ces dernières fournissent annuellement des rapports financiers uniquement qui ne dégagent aucune statistique sur le nombre de touristes reçus et répartis en segments (tourisme d'affaires, tourisme de circuits, touristes résidents et non-résidents, tourisme de week-ends, etc). L'administration centrale est, depuis une vingtaine d'années, incapable de fournir des statistiques sur le tourisme réceptif (touristes reçus via le tour-operating) Seul l'Office national de tourisme (ONAT) fournit régulièrement des chiffres fiables, par tradition héritée des années 70.Le ministère se contentait, par paresse intellectuelle, de se référer aux chiffres fournis par les services de la DGSN (police) qui contrôlent le nombre d'entrées aux frontières. Ces chiffres ne sont pas fiables pour les experts car ils englobent toutes les entrées, y compris les réfugiés syriens, les travailleurs chinois et turcs, les diplomates résidents etc. D'autres, comme les Tunisiens frontaliers qui font leur shopping chez nous le matin et ressortent en fin de journée sont considérés des touristes alors qu'ils ne sont que des excursionnistes.

La faiblesse de l'attractivité de la destination Algérie et le reflux des touristes remontent à très loin, à plus d'un quart de siècle, pour cause de vétusté des hôtels publics et privés, d'un mauvais accueil et de services médiocres. Une situation peu reluisante aggravée par les questions d'ordre sécuritaire, d'abord au Nord, pendant une longue décennie (au Hoggar et Tassili, M'zab et Saoura, on recevait alors des touristes étrangers),qui par la suite connaitra une certaine accalmie qui a favorisé la reprise de quelques groupes de touristes pour le culturel et le tourisme de mémoire, puis au Grand-Sud, avec les problèmes sécuritaires vécus aux frontières (Mali, Niger, Libye) qui ont induis une raréfaction de la clientèle qui, à la suite de la prise sanglante d'otages(39 victimes) de Tiguentourine (extrême-sud) en janvier 2013 ,fuira la région. Cet évènement tragique impactera pour 5 années au moins notre tourisme Saharien et je ne comprenais pas l'enthousiasme béat du ministre de l'époque qui déclarait doctement "il n'y aura aucun impact sur la destination !". Ensuite le Nord du pays subira, à son tour, les contrecoups du rapt puis l'exécution du malheureux guide de haute montagne, Hervé Gourdel, en septembre 2014. Résultat des courses : le Nord comme le Sud du pays sont désormais déconseillés par les chancelleries étrangères pendant que nos consulats délivrent au compte-gouttes les visas aux véritables touristes qui cherchent à s'aventurer chez nous, surtout par affinités.

L'Algérie, je le rappelle, a reçu très peu de touristes au cours de ces 20 dernières années (3000 à 5000 par an). Le plan de modernisation des 60 hôtels publics qui sera achevé fin 2017, certains sont prêts à être opérationnels. Le Caïd (4et) à Boussaâda, Le Gourara (4 et) à Timimoun, Le Ksar ((4 et) à Taghit, longtemps vétustes et rebutants, ont retrouvé leur lustre d'antan.

Rénover des hôtels c'est bien encore faudrait-il les doter d'un personnel bien formé aux exigences d'une nouvelle clientèle. Quand notre hôtellerie publique sera réhabilitée, il faudra songer à organiser des voyages de presse et des éduc-tours au profit des tour-operators de l'étranger sans oublier les locaux, dans le cadre du tourisme domestique.

Le rabattement des autorités sur le tourisme domestique est-elle la réponse idoine à la crise qui touche le secteur ?

Le rabattement des autorités sur le tourisme domestique n'est pas la réponse idoine à la crise qui touche le secteur car cette forme de tourisme avait été évoquée en mai 1980, à travers les résolutions du comité central du Front de libération nationale (FLN), qui avait décidé de mettre en veilleuse le tourisme international, le réceptif, afin d'accorder ''la priorité aux nationaux qui doivent bénéficier de toutes les commodités pratiques, afin que leurs séjours soient des plus confortables"

Trente quatre ans après, le tourisme domestique est toujours au stade de chrysalide, pas de constructions d'hébergements adaptées à la demande nationale, pas de centres de vacances aérés, pas de terrains de camping aux normes (celui du Chenoua-Tipasa, par exemple),pas d'hôtellerie moderne dans la catégorie 2 et 3 étoiles, services mauvais, hygiène absente, etc. Mais l'obstacle majeur ce sont les faibles capacités litières: moins de 40.000 lits en bord de mer, au Sahara moins de 10.000 lits au Sahara et moins de 1000 lits en montagne. En 34 ans (depuis mai 1980), on a juste fait doubler les faibles capacités hôtelières, on est passé de 25000 lits à 50.000 lits. Le développement touristique se planifie judicieusement à l'avance et sur le moyen et long terme. Et je tiens à préciser que la dichotomie entre tourisme interne et tourisme réceptif, 'existe plus ailleurs depuis plus de vingt temps de cela. Une seule forme de tourisme, avec des capacités d'accueil suffisantes, des structures d'hébergements pour tous les couts et les gouts, un bon service, un bon accueil, une bonne hygiène, partout et pour tous, autochtones et visiteurs étrangers.

Selon vous, le secteur du tourisme a-t-il des atouts ou présente-t-il d'importants avantages comparatifs à même d'attirer les investisseurs étrangers, français notamment?

Le secteur du tourisme possède d'énormes atouts et des gisements touristiques non encore exploités dans notre immensité Saharienne. Partout sur nos territoires, il y a des attractivités, mais qui n'arrivent pas à attirer les investisseurs étrangers, français notamment. Parce que le climat des affaires est toujours glauque et instable, versatile et pas fiable. Chaque changement de gouvernement n'implique pas un suivi et de la continuité dans les projets et les engagements pris par les ministres, chacun dans son département.

Il n'y a pas de lisibilité ni de visibilité pour les investisseurs étrangers qui représentent des capitaux privés. Le problème du foncier n'est pas réglé car il y a des zones d'expansion touristique (ZET), terrains recensés et protégés par la loi, et devant servir uniquement à des investissements touristiques, qui sont détournés au profit d'autres investissements qui n'ont aucun rapport avec le secteur. Par ailleurs je tiens à souligner que nous avons raté le coche entre 2008 et 2010, période au cours de laquelle de grands investissements allaient se réaliser grâce à des capitaux Emiratis. Les maquettes des hôtels et complexes touristiques d'une modernité admirable étaient prêtes et indéniablement nous aurions pu avoir, enfin, dans notre pays l'hôtellerie de classe que nous attendions depuis 30 ans et qui aurait été au diapason de ce qui a été construit, en terme d'excellence, à Antalya, la nouvelle riviera turque, à Sharm -El-cheikh et Hurgada (Egypte), à Hammamet-Yasmine (Tunisie) et Saidia (Maroc). Prévus à Madagh 1 et 2 (Oran et Ain Temouchent), à Moretti, Surcouf-Heraoua, Boudouaou El Bahri, El-Kala, Marset Ben M'hidi (moscarda 2), Annaba, avec un apport certain de 65 000 lits aux normes internationales, ces projets sont tout simplement tombés à l'eau. Ces mêmes capitaux étrangers sont partis investir en Tunisie, au Maroc, en Turquie, en Egypte et ils ont réussi leur investissement, là-bas ! Chez nous ce fut un grand et incroyable ratage. Ces investissements arabes auraient pu faire drainer, ce qu'on appelle en marketing les suiveurs, ceux d'Europe. Hélas, trois fois hélas !

Entretien réalisé par Arab Chih (www.lepetitjournal.com/alger) mardi 6 janvier 2015

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