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SOLIDARNOSC – « Il vaut mieux ne pas nous compter parmi l’opposition »

Par Hervé Lemeunier | Publié le 04/07/2018 à 00:00 | Mis à jour le 04/07/2018 à 00:00
Solidmarek

Trente-huit années ont passé, eux sont toujours là. Les locaux de Solidarność n’ont pas quitté les chantiers navals de Gdańsk, berceau de la plus grande confédération de syndicats de Pologne. Son président, Marek Lewandowski, s'est livré après une pause café matinale. Histoire d'être bien frais pour revenir sur les points chauds de l’actualité sociale en Pologne, sur la relation particulière entre Solidarność et le PiS, ou encore sur l’idée d’un syndicat à l’échelle européenne.

 

Quels sont les principaux objectifs et principales luttes de Solidarność cette année ?

Pour le moment, nous luttons principalement au sujet de l’utilisation du budget public. Nous avons eu des salaires gelés dans le secteur public depuis huit ans désormais. Malgré un état économique tout à fait appréciable, le gouvernement ne semble pas vraiment enclin à changer cela. Nous avons donc pris la décision qu’à moins d'une hausse de 12 % des salaires dans le secteur public décidée par le gouvernement, nous nous évertuerons à mettre en place une protestation générale dans tout le pays.

 

Nous sommes également concernés par l’afflux de main d’oeuvre venant de l’étranger, et notamment d’Ukraine. Honnêtement, nous ne sommes pas du tout opposés à ces arrivées. Cependant, nous pensons qu’il serait préférable que cette main d’oeuvre puisse jouir des mêmes droits et conditions de vie que les travailleurs polonais. Il faut combattre ce dumping social qui sévit actuellement en Pologne. Nous soutenons donc l’état de santé du marché du travail polonais, qui doit être restructuré et renforcé pour garantir des bonnes conditions de travail et une qualité environnementale. De même, les transgressions sur ces points-là doivent être sanctionnées. Il faut ainsi savoir que certaines analyses montrent que près de 10 % du marché du travail polonais est une zone grise.

 

Enfin, la troisième chose que nous pouvons mentionner est le revenu minimal : il existe aujourd’hui un écart entre ce que nous, travailleurs polonais, souhaiterions, et ce que propose d’appliquer le gouvernement. Cela pourrait également nous mener à organiser une vague de protestations dans le futur proche.

 

Et, cette fois-ci plus interne à Solidarność, nous devons nous réunir en cette année d’élections, puisque nous devons choisir nos représentants locaux et sectoriels, ainsi que notre président général.

 

Ce dumping social dont vous faites mention existe aussi en Europe, mettant cette fois-ci le travailleur polonais dans la position de l’exploité…

Depuis de nombreuses années, Solidarność et ses homologues européens défendent la nécessité d’une unification et standardisation de nos marchés du travail nationaux. En Europe, nous avons déjà obtenu la liberté de circulation des biens, des services des capitaux et des personnes. Les différences qui continuent d’exister entre nos différents marchés du travail créent des opportunités d’exploitation pour les grands groupes industriels. Nous pensons que ce n’est pas acceptable, et qu’il est désormais temps de se diriger vers un marché du travail commun. Ce sera un long processus, bien entendu, puisque ce ne sera pas dans l’intérêt des grandes compagnies, qui rentreront probablement en résistance. Mais si l’Europe respecte ses propres directives en matières de droits des travailleurs étrangers au sein de l’UE, il ne peut y avoir d’autres options possibles.

 

D’un autre côté, l’intérêt particulier de chaque syndicat rencontre l’histoire des luttes sociales propre à chaque pays. Je dirais que les objectifs finaux de chaque syndicat à-travers l’Europe sont sensiblement les mêmes, mais les moyens pour y accéder diffèrent largement. L’émergence de Solidarność s’est effectuée dans un climat politique très violent, tandis que les syndicats allemands ont connu une véritable institutionnalisation dans la durée : cela fait de grandes différences.

 

En parlant des différences rencontrées entre les Etats-membres d’Europe, une autre peut être interrogée : la Pologne et ses habitants semblent moins enclins aux de mobilisations générales qu’un pays comme la France. Est-ce le cas ?

Nous avons en fait une façon vraiment similaire de nous mobiliser en Pologne. Cependant, nous avons différents types de protestations. Certaines mobilisations émanent d’organisations et groupes idéologiques envers lesquels la société montre en général une certaine hostilité. Leurs objectifs, souvent sociétaux, ne sont pas bien acceptés par la société polonaise, peut-être encore conservatrice. La situation fantasque que vous évoquiez, à savoir des policiers présents en nombre et entourant le cortège, c'est que ces policiers ne sont en fait pas là pour les stopper mais pour les défendre de groupes plus radicaux et qui aimeraient se confronter de façon … physique (Rires). Cela a en revanche le mérite de clarifier un point : en Pologne, la capacité de s’exprimer librement et de protester est illimitée, tant nous avons à payer le prix fort pour l’obtenir.

 

En ce qui nous concerne, et pour en revenir aux formes et objectifs de mobilisations plus traditionnels, c’est depuis 2013 que nous organisons des protestations concernant le Code du Travail et ses réformes. Nous avons alors organisé des protestations et véritables démonstrations de force, avec 200 000 personnes dans les rues, sans forces de police et sans débordements constatés.

 

Maintenant, si vous voulez établir une comparaison des formes de mobilisations et protestations polonaises et françaises, nous pouvons autant réaliser une union des syndicats pour défiler tous ensemble ou défiler chacun de notre côté. La question est de savoir si ces formes de mobilisations sont acceptées par la population ; et tout cela est évalué au moyen de sondages et d’enquêtes. Voici un exemple d’actions que nous avons pu organiser : lorsque le précédent gouvernement a souhaité relever l’âge de la retraite en 2012, nous avons organisé des centaines de mouvements. Aucun de ces mouvements n’a réuni moins de 30 000 personnes. Ces mouvements ont été soutenus par pas moins de 80 % de la population. Trois ans après, le gouvernement a changé, et l’âge de la retraite a été rétabli. Les mouvements s’organisent donc de façon différente qu’en France, mais nous obtenons nous aussi de très bons résultats sur le plan politique.

 

Nous pouvons ainsi annoncer que nos perspectives sociales sont très bonnes sur ces trois dernières années. Nous avons obtenu de véritables succès, tant sur la mise à l’agenda de problèmes sociaux que dans leur résolution politique. Cela aurait été impossible avec l’ancien gouvernement. Les conflits autour du revenu minimal et des salaires dans la fonction publique sont en réalité nos deux premiers blocages depuis le départ de la PO. Nous verrons bientôt si nous aurons besoin de passer à l’action, quand bien même nous privilégions l’issue de la table des négociations.

 

Ne pensez-vous pas que cette relation que vous entretenez avec le PiS pourrait vous mener à une certaine connivence, a minima fantasmée par des groupes de revendications qui ne vous sollicitent pas ?

Non, vraiment pas. Je pense même qu’en tant que Français, vous devriez comprendre aisément. Nous utilisons le pouvoir et le parti politique comme un instrument pour parvenir à nos fins. Lorsque la PO est arrivée au pouvoir en 2011, elle nous l’a mise à l’envers. Lors de la campagne présidentielle, une quelconque augmentation de l’âge de la retraite n’a jamais été évoquée. Quand ils ont annoncé cette idée, nous avons commencé à nous opposer à cela en organisant un référendum, par l’intermédiaire d’une collecte de signatures. Nous en avons obtenu 2.5 millions, ce qui était bien plus que ce que nous voulions. Qu’importe désormais, puisque la PO n’a rien voulu savoir à l’époque. S’en est suivie une période de 4 ans de conflits avec la PO, à propos des réformes du Code de Travail et de l’âge de la retraite principalement, mais également de nombreux autres projets de loi impensables pour nous.

 

Avant le début des précédentes élections présidentielles, le PiS a déclaré qu’ils réaliseront un grand nombre de nos demandes. C’est pourquoi, même avant les dernières élections présidentielles, nous avons simplement décidé de passer un accord avec Duda et son Parti, un contrat signé qui demandait notre soutien en retour de certaines réformes : une formelle alliance politique, en quelque sorte. Il faut désormais que vous sachiez que la plupart de nos demandes se sont déjà traduites en réalisations concrètes par le gouvernement de Duda. Cependant, sachez également que nous ne reposons pas sur nos lauriers, et que nous comptons bien lutter pour les droits sociaux si le PiS en vient à les ignorer délibérément. Nous pouvons lutter face au PiS comme nous luttions face à la PO.

 

Mais ce contrat écrit n’est-il pas un moyen de pression pour le PiS, qui peut rompre tout contrat après avoir obtenu une relative paix sociale de votre part ?

Nous sommes encore loin de suivre docilement des ordres officiels du PiS. De son côté, le gouvernement est également loin de montrer les muscles et de nous accuser de crimes de guerre. Autrement dit, le gouvernement et Solidarność sont encore tout à fait ouverts à des discussions constructives.

 

La discussion avec le pouvoir fait partie de nos instruments. Si cet outil est efficace, alors pourquoi ne pas l’utiliser ? S’il est bloqué, nous passerons à d’autres instruments plus forts.

 

Dans ce cas, pourquoi ne pas créer un parti politique suivant vos idées ?

La question est intéressante, mais elle a malheureusement déjà essuyé un échec. En 1995-97, un projet de parti politique Solidarność a été lancé. C’est finalement devenu un échec tragique dont nous avons dû payer le prix.

 

Je ne peux pas être assis des deux côtés de la table des négociations : je ne peux pas tenir à la fois le rôle de celui qui proteste pour ses droits et celui qui veut rester sur les anciens acquis sociaux ! Certes, Solidarność n’a jamais été et ne sera jamais totalement apolitique, mais nous ne serons jamais plus un parti politique.

 

En ce qui concerne le taux de syndicalisation, qu’en est-il en Pologne et pour Solidarność ?

La situation en Pologne est à peu près la même que celle enregistrée dans le reste de l’Europe, à savoir un déclin de la syndicalisation. Nous avons néanmoins réussi à maintenir un nombre de membres sur les cinq dernières années, ainsi qu’à rester la confédération syndicale la plus importante de Pologne.

 

Cette force politique préservée, est-ce en partie dû à l’imaginaire social qui découle du mythe fondateur de Solidarność ? Ou, au contraire, l’attache sans conditions de Lech Wałęsa au communisme a-t-elle pourri Solidarność ?

Le problème, c’est que Lech Wałęsa dit des choses différentes à chaque occasion. D’un côté, il a déclaré qu’il supportait nos rencontres. Quand on a commencé à organiser des protestations le mois suivant, il a déploré le manque de forces policières pour entraver notre mouvement. Evidemment, cela ne change rien à l’Histoire : Lech Wałęsa fait toujours partie des illustres présidents de Solidarność, et son portrait restera accroché dans le bureau présidentiel du syndicat.

 

Pour le reste, je dirais que l’Histoire de Solidarność, et surtout son logo, continuent de contribuer à une certaine popularité de notre organisation. Ces symboles sont fortement ancrés dans les valeurs de notre société. Nous avons une certaine influence à l’internationale également. Notre voix porte. Nous avons de forts soutiens d’experts, et nous sommes assez efficaces en terme de projets européens, que nous tentons de mener avec l’Organisation Internationale du Travail. Grâce à cela, nous sommes capables de changer beaucoup de choses pour le bien du travail en Pologne et des travailleurs et salariés.

 

Si nous devions résumer toutes ces forces qui nous occupent encore, nous pourrions simplement rappeler notre slogan : « Ce n’est jamais bon de nous compter parmi vos opposants. »

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