

Il est des lieux qui incarnent l'Histoire plus fortement que d'autres. L'un des plus représentatifs est surement le camp d'Auschwitz-Birkenau situé à moins de 100 kilomètres de Cracovie. Lieu de barbarie, ce camp a vu l' extermination entre avril 1943 et novembre 1944 de plus d'un million de Juifs, ainsi que celle de prisonniers polonais, tsiganes et soviétiques. Dans un petit livre court, Georges Didi-Huberman raconte la visite qu'il effectue d'Auschwitz, sur les traces de ses grands-parents morts dans ce camp, un matin de juin 2011.
Philosophe et historien de l'art, Georges Didi-Huberman a consacré de nombreux ouvrages à l'image et à son rapport au réel. C'est donc tout naturellement qu'il ajoute à son récit une vingtaine de photos en noir et blanc : une porte de baraquement, le bois de bouleaux qui entoure le camp, le sol fissuré du crématoire V, un oiseau posé entre deux barbelés, une fenêtre du mirador...
A travers son regard, immortalisé par ces photos, l'auteur nous entraine dans sa méditation. Il traite des sujets de la mémoire, de l'empreinte, de la trace des choses. Le propos est incisif et ouvre des perspectives qui sont autant de pistes de réflexion :
- comment faire d'un lieu de barbarie un lieu de culture de l'Histoire universelle ?
- faut-il réaménager des espaces (notamment le mur des exécutions complètement reconstitué) et par là même transformer le camp pour en faire un lieu fictif destiné à se souvenir ?
- pourquoi la mise en scène des quatre photos du four crématoire prises par un des prisonniers en 1944 (elles ont été reproduites sur des stèles installées juste en face du four), est-elle déjà une interprétation ?
- Ecorces force le lecteur à dépasser l'horreur et à poser un regard différent sur un lieu qui a valeur de témoignage. Une belle façon d'allier analyse et émotion.
Extrait
"Qu'est ce que je suis allé faire à Birkenau ? Pourquoi retourner à ça ? Je me souviens d'avoir déambulé de façon indécise quoique, évidemment, orienté par un savoir construit depuis l'enfance. Pour n'être ni ébloui ni terrassé, j'ai donc fait comme tout le monde, j'ai pris quelques photographies au hasard. Disons presque au hasard. Je me suis retrouvé une fois rentré chez moi devant cet oiseau entre les barbelés, ce mur de fusillade factice, ces sols bien réels fissurés par le travail de la mort et du temps écoulé, cette porte de baraquement... Quelques images, c'est trois fois rien pour une telle histoire. Mais elles sont à ma mémoire ce que quelques bouts d'écorces sont à un seul tronc d'arbre : des bouts de peau, la chair déjà."
Ecorces - Georges Didi-Huberman, aux éditons de Minuit
Cécile Gaudemet (www.lepetitjournal.com/varsovie) - Vendredi 18 janvier 2013







