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FATOU DIOME – "L’écriture, c’est apprendre l’art de vivre au quotidien"

Écrit par Lepetitjournal Turin
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 13 novembre 2012


La célèbre femme écrivain franco-sénégalaise était à Turin à l'occasion de deux lectures ("Le ventre de l'Atlantique" et "Inassouvies, nos vies") organisées par l'Alliance française dans le cadre du programme Off du Salon du livre. Rencontre avec une femme à la vitalité contagieuse, au regard lucide et à l'intensité rare qui ne saurait laisser personne indifférent

 


Lepetitjournal.com - Dans votre dernier roman Inassouvies, nos vies, Betty aime observer l'immeuble d'en face pour découvrir la vie de ses occupants. Cette démarche, cette curiosité qui invite à pousser le regard plus loin et plus en profondeur, vous appartient-elle aussi ?
Fatou Diome - Comme Betty, j'ai moi aussi toujours envie d'aller au-delà de la façade. Nous vivons dans une époque où il y a des vitres partout, mais c'est une fausse transparence. Nous faisons semblant d'être tous ensemble, en fait nous sommes simplement côte à côte et pas "avec". Cette barrière transparente entre les gens fait en sorte que l'on peut se croiser pendant des années sans jamais se connaître. Ou être l'ami de quelqu'un sans savoir qui sont ses parents, ses frères ou ses s?urs. En Afrique, les maisons sont ouvertes, les familles se connaissent. Vivre en Europe c'est découvrir parfois l'extrême intimité. Maintenant je me suis adaptée et cela m'a donné une nouvelle pudeur.

Un autre personnage charnière d' Inassouvies, nos vies, Félicité, a un âge très avancé. Qu'est-ce qui vous touche le plus dans la façon dont les personnes âgées sont considérées en Europe ?
J'ai abordé le thème de la vieillesse non pas pour comparer les cultures africaine et européenne mais plutôt pour témoigner d'un itinéraire personnel : j'ai été élevée par une grand-mère et mes grands-parents ont été un vrai modèle pour moi. Et puis j'ai habité un mois dans une maison de retraite. La population en Europe est en train de vieillir et il faudrait envisager une nouvelle manière de regarder le troisième âge. Alors ma question est la suivante : au lieu de profiter de la transmission du savoir des personnes âgées, va-t-on, dans les années à venir, construire des bâtiments pour "ranger" tout le monde dans des hospices ?

Fatou Diome dans le restaurant Lo scannabue pour une lecture en français et en italien de son roman Le ventre de l'Atlantique (photo lepetitjournal.com)

Forte de votre expérience, quel conseil donneriez-vous à un jeune écrivain ?
Aucun ! Ou plutôt : faire ce qu'il a envie de faire. J'ai commencé à écrire quand j'avais 13 ans et je ne savais même pas ce que c'était, un écrivain. Mes parents sont analphabètes et l'écriture n'était pas mon monde. J'ai commencé à lire et j'aimais lire, et plus je lisais plus j'avais envie d'écrire, et plus j'écrivais des histoires plus j'avais des idées pour d'autres histoires?

L'écriture était donc pour vous un moyen pour raconter des histoires ou bien vous a-t-elle permis de construire votre identité ?
Ecrire m'aidait à comprendre la vie de tous les jours. J'ai quitté mes parents à 13 ans ; ne voulant pas rester dans des familles d'accueil, très jeune, j'ai commencé à travailler pour pouvoir louer une chambre et être complètement autonome. Mais il n'y avait personne pour m'aider à comprendre la complexité de la vie. Et moi, je voulais comprendre. J'ai donc commencé à écrire pour apprendre à vivre, c'était mon bol d'oxygène. C'est un ami à qui j'avais montré mes textes qui m'a conseillé d'aller voir un éditeur.

Dans vos ?uvres, en particulier dans les premières, on vous retrouve, avec votre histoire.
Même si mon premier recueil est autobiographique, et si Le ventre de l'Atlantique l'est aussi en partie, l'autobiographie ne m'intéresse pas. Dans ces ?uvres, je parle de l'immigration, je l'ai vécue à la première personne. En parlant de mon expérience, j'ai choisi de ne pas me protéger : en fait, quand j'écris, tous les sacs de sable que la société nous impose, je peux les poser. Mais ensuite, notre vécu n'est qu'un point de départ pour pouvoir s'ouvrir à une dimension universelle qui puisse aussi concerner les lecteurs.

Quel type de relation entretenez-vous avec vos ?uvres une fois qu'elles sont publiées ?
Ce qui m'intéresse, c'est le roman que je suis en train d'écrire ; le précédent, je le laisse derrière moi. C'est comme si je montais un escalier, une marche après l'autre, en suivant mon chemin de réflexion : l'idée initiale, une dialectique, une révolte, un coup de gueule parfois, mais toujours quelque chose qui me tient à c?ur. L'écriture, c'est un état d'esprit, ce sont les passions qui nous aident à vivre.

Fatou Diome dans les locaux de l'Alliance française de Turin pendant la lecture de Kétala et d'Inassouvies, nos vies (photo lepetitjournal.com)

La musique et vous?
Arts visuels, musique, littérature? Les arts se soutiennent mutuellement, un seul art ne suffit pas. Pendant que j'écris, j'écoute toujours une musique qui correspond à l'humeur et à l'ambiance du livre, cela permet à mon âme d'aller plus loin dans la réflexion. Le talent des musiciens apporte quelque chose à mon écriture, de la même manière qu'un musicien peut être inspiré en lisant un texte. Et puis il y a la musique des mots : il ne faut pas dissocier la poésie et la prose. Dans tous mes textes, il y a toujours un poème. Et pas qu'un seul, parce que je m'amuse parfois à insérer des alexandrins sans marquer la ponctuation. En octobre sortira mon premier livre de poésie...

Comment vous situez-vous au sein de la littérature africaine contemporaine ?
C'est très simple, pour moi il y a deux littératures : la bonne et la mauvaise. Et toute ma vie, je lutterai pour être dans la bonne? Je vous donne un exemple. En lisant Le vieil homme et la mer d'Hemingway, j'ai mieux compris la vie de mon grand-père qui était pêcheur au Sénégal et qui était noir : c'est d'une condition humaine dont il s'agit. Il est évident que j'observe le monde à travers les yeux d'une femme noire de 40 ans, mais j'écris pour des êtres humains, sans me soucier de la couleur de leur peau. Parce que je sais que les mots d'une femme africaine peuvent émouvoir une femme qui vit au Japon?
Luisa Gerini (www.lepetitjournal.com/Turin) jeudi 13 mai 2010

Fatou Diome est née au Sénégal en 1968. Résidente à Strasbourg depuis 1994, elle a été professeur à l'Université Marc Bloch de Strasbourg et à Karlsruhe, en Allemagne. Elle a présenté l'émission "Nuit blanche" sur France 3 Alsace de 2004 à 2006. Fatou Diome se sent très concernée par les problèmes de l'Afrique et a accompagné Jacques Chirac à l'occasion de sa dernière visite au Sénégal. Actuellement doctorante en Lettres modernes à l'Université Marc Bloch de Strasbourg, Fatou Diome est l'auteur de plusieurs ouvrages remarqués par la critique et traduits en plusieurs langues : La Préférence nationale, Les Loups de l'Atlantique (nouvelle), Le Ventre de l'Atlantique (Prix LiBeraturpreis) , Kétala, Inassouvies, nos vies.

Publié le 13 mai 2010, mis à jour le 13 novembre 2012
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