

Dans le cadre de la Semaine de la langue française et de la francophonie, "Dis-moi dix mots? que tu accueilles" est la thématique choisie pour l'édition 2015. A l'honneur, donc, la capacité d'accueil du français, qui démontre ainsi sa grande vitalité. Et puisque l'interjection d'origine italienne bravo figure parmi les dix termes venus d'ailleurs sélectionnés, le moment est venu d'inviter nos lecteurs à un voyage au fil des mots au pays du bel canto, de la dolce vita et du farniente?
Le spectacle a été un franc succès et le public, sous le charme, veut le faire savoir. Sous les applaudissements, les cris retentissent : ?Bravo !?. Ce mot d'origine italienne, mais couramment utilisé en français, figure parmi les dix mots qui ont été sélectionnés cette année pour célébrer la francophonie. Il est certainement en bonne compagnie, car ses camarades d'aventures ? et quelles aventures - sont amalgame, cibler, grigri, inuit, kermesse, kitsch, sérendipité, wiki et zénitude. L'opération lancée dans cette édition entend en effet mettre en valeur la capacité d'accueil de la langue française à travers une véritable invitation au voyage à l'aide de mots venus d'ailleurs, de l'hawaïen ou de l'arabe, du flamand ou de l'inuktitut. Un tour du globe pour le plus grand bonheur des voyageurs immobiles amoureux des mots, excusez du peu !
Choisis comme pour les autres éditions par les partenaires francophones de l'initiative (la France, la Belgique, le Québec, la Suisse et l'Organisation internationale de la Francophonie), ces dix mots témoignent de la capacité d'accueil du français pour qu'un certain nombre d'emprunts non seulement puissent être semés dans son vocabulaire mais également pour qu'ils puissent s'épanouir et prospérer. Faut-il alors baisser les bras devant l'invasion des anglicismes qui rythment désormais notre quotidien ? Si un tel phénomène n'est pas nouveau, son ampleur déconcerte aujourd'hui les puristes de la langue. Ces derniers ont d'ailleurs souvent raison d'être inquiets puisque certains excès frisent souvent le ridicule. Pourtant, peut-on vraiment imaginer, à l'ère de la globalisation et de l'internationalisation des médias, qu'il est possible de dresser des barrières linguistiques à nos frontières ? La langue est une matière vivante, et c'est uniquement en se renouvelant qu'elle peut évoluer. Afin de garantir la vitalité des langues nationales, il est aussi important de valoriser l'apport des échanges et des emprunts.
Bravo au brave homme qui brave le danger?
Admettons-le, une certaine confusion pourrait régner autour du mot d'origine italienne bravo. Il est utilisé pour exprimer son appréciation, pour manifester son enthousiasme : en appuyant bien sur les deux voyelles, l'adjectif se transforme alors en interjection. Pourtant le français garde en mémoire le sens premier du mot : un bravo était un homme d'épée, courageux certes, mais aussi arrogant, audacieux. Méfions-nous alors des faux amis : la bravura d'un artiste, en italien, se réfère à l'adjectif bravo, donc à ses capacités et à ses talents. Rien à voir avec la bravoure d'un homme? brave qui brave les dangers ! Si en italien aussi il reste des traces de cette signification dans le nom bravata (bravade) et dans l'expression notte brava, c'est le sens positif de l'adjectif qui s'est imposé. C'est ainsi que dans la Péninsule c'est une véritable symphonie de bravo et de bravissimo mais aussi de brava ou de bravi qui résonne à longueur des journées, la voyelle finale indiquant le genre ou le nombre de l'adjectif. En France, au contraire, l'adjectif bravo ne connaît ni de féminin ni de pluriel et, en choisissant de précéder un point d'exclamation, il mène une vie paisible en évitant ainsi toute complication. Il mène sa vie incognito pour éviter tout imbroglio, si vous préférez.

Il ne s'est pas laissé prendre au piège comme un dilettante à l'instar d'autres emprunts d'origine italienne comme paninis ou spaghettis, des noms déjà au pluriel dans leur langue d'origine auxquels on ajoute un s avec un effet redondant pour un italophone. Rien de tout cela avec bravo qui s'autorise néanmoins à recourir de temps à autre au suffixe ?issimo en cas de très vive approbation ou à accepter à titre exceptionnel la marque du pluriel pour indiquer les applaudissements du public. Lui, c'est la dolce vita et basta, aucun souci de grammaire ou de syntaxe, fort de la certitude que bien souvent les emprunts viennent combler un vide lexical, un manque dans la langue d'arrivée. Ne le traitez pas de fainéant pour autant, car vu ses origines, ce n'est pas de la fainéantise dont il s'agit, mais plutôt de farniente (dolce farniente en italien), une agréable disposition à profiter de la vie en toute oisiveté. Et par les temps qui courent, savoir lever le pied pour vivre l'instant présent est un état d'esprit qui mérite le respect : bravo !
Luisa Gerini (www.lepetitjournal.com/Turin) vendredi 20 mars 2015
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