

La francophonie est à l'honneur cette semaine. Lepetitjournal de Turin vous propose de la célébrer à sa manière par le biais d'une série de clins d'?il linguistiques mettant en relation des mots et des expressions françaises et italiennes. Qui plus est, l'année de la France à Turin est le moment où jamais de bâtir un pont entre les deux cultures. Commençons donc par le commencement : tout au long de leur histoire, la France et l'Italie ont souvent croisé le fer. Mais c'est à table que les alliances se sont tissées et que les secrets se sont échangés?
Quand la France dresse la table
Se retrouver autour d'une table, entre amis, en famille, en amoureux, est toujours un moment privilégié de rencontre et d'échange. Toutefois, en regardant de près l'étymologie de quelques mots français appartenant à ce champ lexical, nous découvrons que la vie de nos ancêtres au moment des repas pouvait présenter bien des inconvénients? Prenons par exemple la locution mettre ou dresser la table. Dans les châteaux-forts du Moyen Age, où la place était réduite et les convives toujours très nombreux, on dressait effectivement plusieurs planches sur des tréteaux mobiles afin de loger tout ce monde sans pour autant encombrer la pièce, et cela deux fois par jour. Imaginez le travail des serviteurs ! Malgré tous les progrès qui nous facilitent la vie au XXIe siècle, nous pourrions toutefois rétorquer qu'à l'époque la main-d'?uvre était abondante et bon marché : comment oublier ces occasions rares et épuisantes où il nous est arrivé de reproduire la coutume médiévale de dresser de longues tables à l'aide de rallonges et de tréteaux en bois pour accueillir amis ou famille ? C'est vrai, de ce point de vue la vie des Seigneurs était fort agréable.
Faut-il vraiment les envier ? Considérons aussi le revers de la médaille ; tout ce monde s'affairant autour du repas, en cuisine comme pendant le service, pouvait constituer un véritable danger vu que, dans le passé, il était assez courant d'éliminer ses adversaires à l'aide de quelques gouttes de poison glissées furtivement dans un verre ou une assiette. C'était justement pour éviter qu'une main hostile n'aille empoisonner les mets sur le chemin séparant la cuisine de la table que les repas des hommes importants commencèrent à être servis "à couvert" : aujourd'hui encore, en français comme en italien, nous continuons à appeler couvertet coperto les ustensiles de table destinés à chaque convive. Et nous employons couramment ces mots lors d'une réservation au restaurant, sans tenir compte, bien sûr, des sous-entendus possibles à propos de la qualité du repas, susceptible de nous intoxiquer ! Avec le temps, dans l'Hexagone, le mot "couvert" au pluriel fut aussi employé pour indiquer l'ensemble composé de cuillers, fourchettes et couteaux ?
Apparecchiare? tout un art en Italie
En Italie, que se passe-t-il au moment de? mettre la table ? Tout d'abord nous constatons que le verbe utilisé est apparecchiare, du latin apparare, c'est-à-dire préparer mais aussi parer ; ce qui d'ailleurs s'accorde très bien avec le mot posate (de posare, mettre), les couverts. Aucune référence aux habitudes médiévales ou aux pratiques meurtrières du passé, l'accent étant plutôt mis sur le soin et le raffinement. Assez surprenant, toutefois, si nous considérons qu'il s'agit bien du pays de Lucrezia Borgia, la belle et intrigante duchesse du XVIe siècle qui, à en croire Victor Hugo, aimait tant se servir de potions létales pour se débarrasser de ses rivaux.
Luisa Gerini (www.lepetitjournal.com/Turin) lundi 18 mars 2013






