À la tête de l’AF de Toronto depuis six mois, Raphaëlle Delaunay pilote à la fois la plus grande Alliance d’Amérique du Nord et le leader du réseau canadien. Entre ambition pédagogique et rayonnement culturel, elle inscrit son action dans la réalité d’un Canada où le français est un choix structurant.


Lorsque Pierre-Emmanuel Jacob quittait Toronto pour poursuivre son itinéraire international, il laissait derrière lui une institution solide, visible et ambitieuse. C’est dans cette continuité que Raphaëlle Delaunay prend la direction de l’Alliance Française de Toronto, avec une conviction simple : une langue ne s’apprend pas seulement, elle se vit.
Originaire de Paris, elle ne se définit pas d’abord par une fonction, mais par une posture : celle de la transmission. Depuis ses débuts dans le conseil et la formation managériale jusqu’à la direction d’écoles de français langue étrangère, en passant par la co-écriture de Manager une équipe (Nathan, Les Échos), son parcours dessine une constante : accompagner, structurer, donner des outils.
« C’est en apprenant à regarder son expérience que l’on modifie sa pratique », confie-t-elle. Une philosophie qui irrigue aujourd’hui son approche pédagogique.
Une Alliance hors norme en Amérique du Nord
L’Alliance Française de Toronto occupe une place à part dans le paysage culturel et éducatif canadien. Première Alliance d’Amérique du Nord par le nombre d’apprenants, elle accueille chaque année plusieurs milliers d’étudiants, plus de 8 000 candidats aux certifications et s’appuie sur près de 150 collaborateurs, dont une large majorité d’enseignants. Organisée autour de cinq campus répartis dans la métropole, elle conjugue maillage territorial et cohérence stratégique. Sa programmation culturelle dépasse la centaine d’événements annuels et s’appuie sur un théâtre en propre — un équipement rare dans le réseau — qui lui permet d’assumer pleinement son rôle de scène francophone à Toronto.
Au-delà de ses chiffres, l’AF de Toronto joue un rôle structurant au sein du réseau des Alliances françaises du Canada. Chaque Alliance y assume toutefois une fonction spécifique. Toronto pilote notamment l’organisation de tournées artistiques à l’échelle nationale, tandis que d’autres institutions prennent le relais sur certains dossiers. Ainsi, ce sont les Alliances de Halifax et de Moncton qui ont porté l’appel d’offres public remporté récemment auprès du gouvernement fédéral pour la formation en français d’agents publics au Canada.
Dans une métropole largement anglophone, où le français ne s’impose pas dans la vie quotidienne, l’Alliance assume une mission particulière. Ici, apprendre le français relève toujours d’une démarche volontaire. Il peut s’agir d’un projet professionnel, d’un choix académique, d’un engagement personnel ou d’un désir d’ouverture culturelle. La réalité torontoise diffère ainsi de celle du Québec : le français s’y construit, s’y pratique et s’y choisit.
L’expérience australienne, laboratoire d’expatriation
Avant le Canada, Raphaëlle Delaunay a dirigé l’Alliance Française d’Adélaïde, en Australie, de 2019 à 2022. Elle y découvre un autre modèle, un autre rapport au droit du travail, à la gouvernance, aux partenariats.
Là-bas, dans le contexte d’un contrat commercial stratégique entre la France et l’Australie, elle observe comment la langue devient un levier diplomatique, économique et scientifique. Elle voit aussi ce que signifie diriger dans un environnement anglo-saxon, où la relation employeur-salarié repose sur d’autres équilibres.
Arrivée au Canada, elle commence par comprendre. Comprendre le cadre juridique, les usages, les dynamiques locales. « On ne peut piloter une institution sans en saisir l’environnement », résume-t-elle.

Langue et culture : un même mouvement
À Toronto, Raphaëlle Delaunay souhaite approfondir le lien entre centre de langue et centre culturel. Pour elle, l’apprentissage ne peut se limiter aux murs d’une salle de classe. Il doit se prolonger dans l’expérience artistique, dans la rencontre, dans la pratique vivante de la langue.
« Une langue se construit dans la relation sociale », insiste-t-elle. Cette conviction guide son action : encourager les étudiants à franchir les portes du théâtre, faire d’une exposition un support pédagogique, transformer un spectacle jeunesse en atelier linguistique, organiser des rencontres avec les artistes pour prolonger le dialogue au-delà de la représentation.
L’Alliance accueille déjà des festivals majeurs — cinéma européen, programmation francophone ontarienne et québécoise, tournées d’artistes — et joue un rôle moteur dans l’organisation de tournées à l’échelle canadienne. Mais pour sa nouvelle directrice, l’enjeu est désormais d’orchestrer ces initiatives dans une logique d’expérience globale, où langue et culture ne se juxtaposent plus, mais se répondent.

Une vision stratégique à l’horizon 2029
Depuis son arrivée, Raphaëlle Delaunay s’est attelée à l’élaboration d’un plan stratégique à l’horizon 2029. Diagnostic approfondi de l’institution, travail collectif avec les directions de campus, échanges nourris avec les équipes pédagogiques et le conseil d’administration : la méthode se veut participative. « Il était essentiel de construire une vision partagée », explique-t-elle. L’objectif n’est pas de rompre, mais de consolider et de projeter.
Parmi les chantiers majeurs figure également la coordination du réseau des Alliances françaises du Canada, dont Toronto assure aujourd’hui un rôle structurant. Cette dynamique s’est récemment traduite par un succès significatif : le réseau a remporté un appel d’offres du gouvernement fédéral pour la formation en français d’agents publics. Au-delà du contrat lui-même, c’est une reconnaissance institutionnelle forte du savoir-faire des Alliances à l’échelle nationale.
Dans ce dispositif, l’AF de Toronto agit comme pôle structurant. Par son volume d’activité, son expertise organisationnelle et sa capacité à fédérer, elle contribue à renforcer la cohérence et la visibilité du réseau canadien tout entier.
S’ancrer sans se figer
Son contrat court jusqu’en 2029. Restera-t-elle au Canada au-delà ? La question est ouverte. Comme souvent dans le réseau culturel français à l’étranger, les trajectoires se dessinent au fil des projets. Ce qui est certain, c’est que Raphaëlle Delaunay ne conçoit pas la direction comme une simple gestion. Elle y voit un acte d’équilibre : entre exigence pédagogique et ambition culturelle, entre héritage et adaptation, avec en premier lieu le respect de la diversité des francophonies.
À Toronto, capitale économique du pays, le français ne va jamais de soi. Il se construit, se défend parfois, se rend désirable surtout.
Et c’est précisément là que commence son mandat.
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