Entre les passionnés de lignes, les chasseurs de photos rares, les collectionneurs de mélodies de gare et ceux qui rêvent de parcourir toutes les lignes du pays, le monde ferroviaire japonais se vit avec un sérieux… très japonais. Il faut dire qu’avec un réseau aussi dense et indispensable au quotidien, le train est ici bien plus qu’un moyen de transport : c’est un univers, célébré jusqu’à sa propre fête nationale du rail, le 14 octobre.


Le chemin de fer est arrivé relativement tard au Japon
La première ligne ferroviaire japonaise ouvre en 1872, à l’époque de l’ère Meiji, seulement quelques années après l’ouverture du pays aux étrangers. Elle relie Shimbashi (au sud de Ginza) à Yokohama, sur environ 29 kilomètres. À l’époque, c’est une véritable révolution : on passe d’un trajet de plusieurs heures en bateau ou à cheval à un voyage d’environ 50 minutes.
La ligne est financée par le gouvernement japonais et réalisée par des ingénieurs britanniques (dont Edmund Morel, considéré comme le « père » du chemin de fer japonais).
Les matériaux (locomotives, wagons et rails) viennent alors d’Angleterre.
Comparaison avec la Grande-Bretagne et la France
Au Royaume-Uni, la première ligne de chemin de fer est inaugurée en 1825, puis son expansion est très rapide dans les années 1850, la Grande-Bretagne devient LE modèle mondial du chemin de fer.
En France, la première ligne de chemin de fer est inaugurée en 1827 (entre Paris et Saint-Germain-en-Laye), puis son expansion est très rapide dans les années 1850-1870 (sous Napoléon III). Le réseau ferroviaire français est organisé en étoile autour de Paris.
Le développement du chemin de fer au Japon
Le gouvernement japonais comprend très vite que le train est un outil essentiel pour moderniser le pays. En quelques décennies, le réseau se développe partout : d’abord autour de Tokyo, Osaka et Kyoto, puis dans tout l’archipel. À la fin du XIXe siècle, le Japon possède déjà plusieurs milliers de kilomètres de voies ferrées.
Et dès le XXe siècle, le Japon deviendra même un exportateur de technologies ferroviaires.
Après la Seconde Guerre mondiale, le réseau devient gigantesque. Puis arrive un événement historique : en 1964, pour les Jeux olympiques de Tokyo, le Japon inaugure le premier train à grande vitesse du monde, le Shinkansen (shin : nouveau, kansen : ligne principale/axe ferroviaire), entre Tokyo et Osaka. À l’époque, le train roule à environ 210 km/h, ce qui paraît incroyable pour les années 1960 !
Aujourd’hui, certains Shinkansen dépassent les 300 km/h, mais ce qui impressionne le plus les visiteurs étrangers, c’est souvent la ponctualité. Le retard moyen annuel des Shinkansen se compte en secondes !

La « culture du train »
La « culture du train » au Japon s’explique par un mélange assez rare de géographie, d’histoire et d’organisation sociale.
- Explication géographique
Le Japon est un pays montagneux, avec des villes très concentrées sur les côtes et peu d’espace pour développer de grandes routes rapides ; ainsi le train devient très tôt LE moyen de transport principal, bien avant la voiture pour beaucoup de trajets.
- Explication historique
Dès l’ère Meiji (fin XIXe siècle), le train est vu comme un symbole de modernité, il représente l’entrée du Japon dans le monde industriel Le chemin de fer n’est pas juste pratique, c’est un symbole national de progrès.
- Explication sociale
Le réseau japonais s’est construit autour de valeurs fortes : la ponctualité extrême, la sécurité, la régularité. Cela crée une confiance totale dans le système ferroviaire, ce qui renforce l’attachement des usagers.
- Le train est au cœur de la vie quotidienne
Dans les grandes villes comme Tokyo des millions de personnes prennent le train chaque jour, les trajets domicile-travail structurent la vie quotidienne, les gares sont de véritables centres urbains (commerces, restaurants, bureaux).
Le train, une passion nationale
Les Japonais ont développé une vraie culture du train. Il existe des mangas, des films, des chansons, des musées et même des passionnés qui photographient les trains comme d’autres photographient les oiseaux rares.
On appelle certains passionnés les Tetsudo Otaku (鉄道オタク) :
- Tetsudo = chemin de fer
- Otaku (オタク) = passionné très spécialisé
Ces passionnés aiment l'ensemble de l'écosystème ferroviaire : les trains à vapeur, les trains de marchandises, les nouvelles lignes, l'ingénierie et l'histoire des infrastructures.
Il existe aussi les densha otaku :
- densha = train électrique ou tramway
Ce terme désigne plutôt les amateurs de lignes urbaines, de métros et de trains de banlieue modernes.
Ce qui est amusant, c’est qu’il existe plusieurs catégories de passionnés :
- les noritetsu : ceux qui adorent surtout voyager en train ;
- les toritetsu : les photographes de trains ;
- les ototetsu : les amateurs de sons ferroviaires (annonces, cloches, bruit des moteurs…) ;
- les ekitetsu : passionnés de gares ;
- les nori tsubushi : ceux qui cherchent à parcourir toutes les lignes du Japon !
Tous ces termes, connus et utilisés, montrent bien l’engouement des Japonais pour les trains et l’univers ferroviaire.
Dans certaines gares japonaises, chaque quai possède sa propre petite mélodie pour annoncer le départ du train. Et beaucoup de Japonais reconnaissent instantanément certaines lignes simplement grâce à ces musiques.
Chaque ligne peut avoir une « personnalité ».
La ligne Yamanote
On pourrait dire que la Yamanote est « le cœur circulaire de Tokyo ». C’est une ligne en boucle qui entoure le centre de Tokyo. Elle ne traverse pas seulement la ville : elle la dessine. Elle compte des trains toutes les 2 à 4 minutes, elle est d’une grande ponctualité, son flux est constant, régulier, presque « vivant ».
Elle est une ligne « multi-visages » : chaque station est un monde différent :
Shinjuku : business, néons, foule immense
Shibuya : jeunesse, mode, énergie
Ueno : culture, musées, atmosphère plus calme
Tokyo Station : sérieux, bureaux, Japon administratif
Elle a une ambiance sonore reconnaissable, les habitués reconnaissent la ligne au son autant qu’au visuel.
Elle est aussi un miroir de la société japonaise, on y croise des salarymen en costume, des étudiants, des touristes, des familles, des jeunes, des personnes âgées…
A voir :
Le musée du chemin de fer à Omiya, au nord de Tokyo :
https://www.railway-museum.jp/e/
Le musée du métro de Tokyo à Edogawa, à l’est de Tokyo :
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