

Lauréat du prix Shibusawa-Claudel 2012, qui distingue de jeunes chercheurs du Japon et de la France pour l'accomplissement d'un ouvrage de recherche scientifique, Matthieu Seguela revient sur son parcours et sa thèse sur Georges Clemenceau et l'Extrême-Orient, qui lui a valu cette distinction
Matthieu Seguela, à gauche, a été récompensé fin septembre du prix Shibusawa-Claudel 2012 lors d'une cérémonie à la Résidence de l'ambassadeur du Japon à Paris, en présence de plusieurs personnalités, dont Louis Schweitzer (Crédit photo Mitsui Mina)
Lepetitjournal.com Tokyo : Quel est votre parcours?
Matthieu Seguela : Un parcours centré sur l'enseignement, la recherche et l'écriture, avec l'Histoire comme dénominateur commun. J'ai d'abord enseigné à l'Université de Montpellier III comme chargé de cours avant d'obtenir un poste de titulaire en Lycée en région parisienne. Depuis 2001, j'ai la chance d'être détaché au Lycée français international de Tokyo, au sein du réseau de l'Agence pour l'Education française à l'étranger (AEFE). J'y enseigne l'histoire-géographie avec le même plaisir qu'à mes débuts. Parallèlement à mon métier de professeur, j'ai toujours mené des recherches en histoire. Initialement spécialisé dans les relations diplomatiques européennes, j'ai publié, en 1992, mon premier livre, Pétain-Franco, aux éditions Albin Michel. Un livre traduit ensuite en Espagne lorsque j'étais boursier de la Casa Velázquez à Madrid. J'ai aussi publié des articles d'histoire dans différents journaux (Le Matin, Le Monde, Historia?) et réalisé des interviews de personnalités telles Claude Lévi-Strauss, Pierre Soulages ou Alain Peyrefitte. Accueilli à l'Université de Tokyo en 2000, comme chercheur puis associé à la Maison franco-japonaise (MFJ), j'ai alors réorienté mes recherches sur l'histoire du Japon contemporain, de l'Asie orientale et de la colonisation. Après des années de recherches sous la direction du Pr Maurice Vaïsse, j'ai soutenu à Sciences Po Paris mon doctorat sur Georges Clemenceau et l'Extrême-Orient, une somme de 826 pages.
Pouvez-vous nous présenter le sujet de votre thèse récompensée du prix Shibusawa-Claudel?
Clemenceau (1841-1929) a entretenu avec l'Extrême-Orient une relation longue et riche qui ne se limite pas à la seule sphère politique. Il y a chez lui une ouverture à l'Autre et une admiration des civilisations japonaise et chinoise qui expliquent, en grande partie, sa défense des peuples extra-européens contre la domination de l'Occident. Déjà, jeune médecin, il s'était lié d'amitié avec le Japonais Saionji Kinmochi, à l'époque étudiant à Paris qui deviendra un des grands dirigeants du Japon. Un pays dont le Français a toujours admiré la modernisation et la démocratisation sous l'ère Meiji et Taisho. Alors que le Japon préservait son indépendance, l'anticolonialisme et l'anti-impérialisme de Clemenceau se sont renforcés lors de la conquête du Tonkin, des guerres franco-chinoises (1883-85) et de la répression de la révolte des Boxers (1900-01). On peut soutenir qu'en politique comme en journalisme et en littérature, l'universalisme des principes de Clemenceau s'est enrichi d'un asiatisme original, compris comme une idéologie favorable à l'Extrême-Orient où le Japon a occupé une place centrale. Artisan du dialogue des cultures, l'homme privé Clemenceau est passionnant. Il a été un important collectionneur d'art japonais et un acteur du japonisme. Moins connu encore, il a écrit en 1901 Le Voile du Bonheur, une pièce de théâtre dont l'inspiration est chinoise. Enfin, sa fascination pour les philosophies extrême-orientales, notamment le bouddhisme, se retrouve dans ses écrits et ses goûts d'orientaliste. La politique coloniale et étrangère des deux gouvernements Clemenceau (1906-09 puis 1917-20) est caractérisée par la défense des intérêts français en Extrême-Orient. Si le traité franco-siamois de 1907 a reconstitué l'intégrité territoriale du Cambodge, sans quoi Angkor Wat serait thaïlandais aujourd'hui, il faut surtout retenir sa politique de rapprochement avec le Japon que l'arrangement financier et diplomatique de 1907 consacre. Durant la Grande Guerre, "le Tigre" a essayé, sans succès, d'obtenir l'intervention militaire de ce pays en Europe. Déçu par la "non-intervention" nippone, il a néanmoins soutenu les positions du Japon à la Conférence de Paix de 1919. Dans sa retraite, Clemenceau, devenu président d'honneur de la Société franco-japonaise de Paris, a reçu le témoignage de l'admiration de nombreux Japonais.
Quels projets avez-vous dans le futur?
Dans l'immédiat, je dois rédiger quelques articles et donner des conférences au Japon et en France en relation avec le Prix Shibusawa-Claudel. Je prépare également une grande exposition intitulée Clemenceau et l'Asie, la tentation de l'Orient, qui aura lieu au Musée Guimet, de mars à juin 2014. Grâce à Olivier de Bernon, Président de ce Musée, j'en serai un des commissaires avec Mmes Samuel et Okada, conservatrices au Musée Guimet. Après Paris, cette exposition sera visible durant l'été à Nice puis, à l'automne, en Vendée, terre natale de Clemenceau. Peut-être viendra-t-elle au Japon ? Enfin, j'ai été sollicité par un éditeur pour publier ma thèse. Beaucoup de travail en perspective donc mais c'est ainsi que l'on continue de découvrir, de comprendre et d'apprendre.
Propos recueillis par Quentin Weinsanto (http://www.lepetitjournal.com/tokyo.html) mardi 16 octobre 2012









