Édition internationale

Éléonore Caroit : « Il n’y a pas de Français de seconde zone »

La ministre déléguée auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères était à Bangkok pour trois jours. L’occasion d’un entretien en tête à tête avec lepetitjournal.com sur ses dossiers dans la région.

Itw d’.Éléonore CaroitItw d’.Éléonore Caroit
Écrit par Franck STEPLER
Publié le 18 octobre 2026


 

Eléonore Caroit est le couteau suisse du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. La ministre déléguée est à la fois en charge de la Francophonie, des Partenariats internationaux et des Français de l’étranger. lepetitjournal.com a profité de sa présence à Bangkok, à l’occasion des Assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale, pour avoir un entretien en tête-à-tête, sous toutes les casquettes.

 

lepetitjournal.com : Quelle importance revêtent pour vous les Assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale ?

Éléonore Caroit : Je porte, dans le cadre de mes fonctions, l’architecture du développement. Lors de ces Assemblées, tous les acteurs qui font le monde du développement à l’international, représentants des banques centrales et de développement, et des diverses agences, sont réunis. Roland Lescure, le ministre français de l’Économie et des Finances, évoque un « Festival de Cannes de la Finance ». C’est une sorte d’Assemblée générale de l’ONU du Développement.

 

Vous avez profité de votre présence à Bangkok pour rencontrer le ministre thaïlandais des Affaires étrangères. Que pouvez-vous nous dire de cet entretien ?

À chacun de mes déplacements, je veux consacrer un volet bilatéral. En tant que ministre des Français de l’étranger, je me dois de travailler sur cet aspect des choses. C’est pour cela que j’ai parallèlement rencontré le ministre thaïlandais des Affaires étrangères pendant plus d’une heure, alors que nous étions convenus de nous parler une demi-heure. La rencontre a été très riche et très positive. Nous avions beaucoup de choses à nous dire. Avant tout que nos relations sont bonnes mais que nous pouvons et devons faire beaucoup plus. Nous avons 300 entreprises françaises aujourd’hui en Thaïlande mais pourrions en avoir davantage.

Je vais prendre quelques exemples.

La Thaïlande souhaite diversifier ses sources d’approvisionnement énergétique et achever sa transition écologique. La France a un savoir-faire, notamment dans les SMR (petits réacteurs nucléaires, ndlr). Elle peut aider la Thaïlande mais doit se positionner. Nous devons dire aux entreprises françaises de regarder vers la Thaïlande et montrer à la Thaïlande l’étendue de notre industrie, de notre savoir-faire et de notre écosystème.

Le ministre m’a également fait part de ses attentes en ce qui concerne le rail. Nous avons une expertise reconnue, avec Alstom et d’autres, et des expériences réussies ici en Thaïlande. C’est pour cela que je dis aux membres de l’écosystème français : venez en Thaïlande, vous êtes attendus.

Nous pouvons aussi aider au désengorgement urbain, problème central à Bangkok.

 

Tous les Français bénéficient d’une protection consulaire

 

Avez-vous parlé ensemble de la communauté française installée en Thaïlande ?

Bien entendu. Certains sont âgés, certains sont isolés. J’ai alerté les autorités thaïlandaises sur leurs besoins.

Mais je gère aussi les sujets qui concernent les Français de passage. Nous avons parlé des centres d’escroquerie, de police, de justice, de convention d’extradition. Nous avons discuté de ce que chaque État peut faire pour résoudre les problèmes.

Des Français peuvent être impliqués, ils peuvent être trafiqués ou trafiquants. J’ai fait valoir que, quoi qu’il en soit, la France est attentive. Tous les Français bénéficient d’une protection consulaire. Il y a une magistrate de liaison. Et nous devons travailler étroitement ensemble au traitement de ces épineux sujets.

J’avais aussi des messages plus politiques à partager avec le ministre, sur le multilatéralisme, sur la résolution du conflit avec le Cambodge. J’ai tenu à rassurer la Thaïlande sur le fait que, si le Sommet de la Francophonie se tiendra le mois prochain à Phnom Penh, nous tenons au développement de la francophonie ici aussi.

 

Itw Éléonore Caroit

 

Vous avez évoqué les Français de passage. Vous ne pouvez ignorer que leur image se dégrade à cause du comportement de quelques-uns. Comment le ressentez-vous ?

Je n’ai pas ressenti le problème ainsi de la part des autorités thaïlandaises. Il faut évidemment savoir et reconnaître ce que les Français ne font pas bien lorsqu’ils viennent ici. Nous devons transmettre des messages sur la Thaïlande et sa culture pour que le tourisme ne la dégrade pas.

J’ai paradoxalement, pour ma part, été très bien reçue parce que les autorités retiennent le succès des récentes visites en France du roi Rama X et du Premier ministre Anutin Charnvirakul. J’ai également vu une photo d’Emmanuel Macron au Wat Pho. Il faut aussi souligner le formidable travail d’image, réalisé notamment par notre ambassade. Donc je n’ai senti ni reproche ni critique.

Pour autant, je le perçois et je suis alertée, certains comportements ne sont pas acceptables. Pour être bien accueillie, la communauté française doit être respectueuse des pays dans lesquels elle se trouve.

 

Nous préparons un nouveau portail de vote par internet

 

Revenons aux Français qui vivent en Thaïlande. Ils ont parfois le sentiment d’être un peu délaissés par la France, d’être considérés comme des Français de second ordre. Que leur répondre ?

Je veux d’abord dire à nos compatriotes de Thaïlande qu’il n’y a pas de Français de seconde zone. Je comprends que l’éloignement puisse parfois donner ce sentiment mais la France fait beaucoup pour ses ressortissants à l’étranger. Nous disposons du troisième réseau diplomatique et consulaire au monde, avec notamment cinq consuls honoraires en Thaïlande, qui peuvent remettre passeports et cartes d’identité à Chiang Mai, Hua Hin, Khon Kaen, Phuket et Koh Samui.

Et nous continuons à simplifier les démarches. France Consulaire, notre service d’assistance téléphonique, est désormais accessible en Thaïlande. L’inscription consulaire et les demandes d’actes d’état civil se font en ligne. Avec une identité numérique certifiée, il est aussi possible d’établir une procuration électorale entièrement à distance. Nous préparons par ailleurs un nouveau portail de vote par internet. Sur les passeports, le renouvellement à distance est expérimenté dans quatre pays, avec des résultats encourageants. En attendant son extension, nous maintenons les tournées consulaires en Thaïlande : il y en a eu seize en 2025.

Nous agissons également sur des sujets très concrets, comme la fiscalité des retraites françaises, pour lesquelles nous avons obtenu des clarifications importantes des autorités thaïlandaises. Sur l’enseignement, huit établissements sont homologués en Thaïlande. Notre réforme de l’AEFE vise justement à consolider ce réseau, en tenant compte des réalités de chaque établissement, tout en maintenant la qualité de l’enseignement et l’importance des bourses pour les familles. Mes rencontres avec nos compatriotes sont essentielles pour continuer à faire évoluer nos services à partir de leurs besoins réels.

 

La Francophonie est un projet d’avenir

 

Que va dire la France à Phnom Penh, le mois prochain, à l’occasion du Sommet de la Francophonie. Que peut-elle faire aujourd’hui, sur le thème annoncé « Réinvestir dans la paix pour une prospérité partagée et une stabilité durable » ?

La Francophonie a un rôle particulièrement important à jouer dans le monde d’aujourd’hui. Elle rassemble des pays aux histoires et aux réalités très différentes mais qui ont en commun une langue et une volonté de dialogue. À l’heure où les tensions internationales se multiplient, c’est un espace précieux pour défendre la paix, le droit international et le multilatéralisme. Ce sera le message de la France à Phnom Penh, dans la continuité du Sommet de Villers-Cotterêts en 2024.

Ce message est particulièrement pertinent en Asie du Sud-Est. Sur le différend frontalier entre la Thaïlande et le Cambodge, nous appelons au respect du cessez-le-feu du 27 décembre 2025 et à la poursuite d’un dialogue politique pour parvenir à une solution durable. Nous soutenons les efforts de l’ASEAN et sommes prêts à faciliter l’accès aux archives françaises concernant le tracé de la frontière.

Mais la Francophonie, c’est aussi un projet d’avenir, notamment pour les jeunes. Parler français permet d’étudier, de travailler et d’entreprendre dans de nombreux pays. Le multilinguisme est une chance, pas un obstacle. Et si l’Afrique représente une grande part de l’avenir démographique de la Francophonie, l’Asie du Sud-Est y a toute sa place. Le retour du Sommet dans la région, 29 ans après Hanoï, est à cet égard un signal fort.

 

La France a beaucoup à apporter

 

Vous êtes également la ministre chargée des Partenariats internationaux. Avez-vous des exemples à nous donner qui concernent la Thaïlande ?

Notre coopération avec la Thaïlande se traduit par des réalisations très concrètes. Prenez le projet Chao Phraya, lancé cette semaine. Son objectif est d’améliorer les infrastructures d’irrigation pour mieux protéger les populations face aux inondations mais aussi aux épisodes de sécheresse. Il est le fruit de cinq années de travail associant le gouvernement thaïlandais, l’Agence française de développement, la Banque asiatique de développement, la Banque mondiale et plusieurs partenaires européens. C’est un bon exemple de ce que nous pouvons accomplir ensemble face au changement climatique. Et nous souhaitons développer d’autres coopérations, notamment dans l’énergie et les nouvelles technologies.

 

Qu’est-ce que la France peut retirer de l’Espace FrancoTech (le salon de l’innovation francophone) et de la 6ème Rencontre des entrepreneurs francophones, organisés à Phnom Penh, en parallèle des discussions politiques ?

À Phnom Penh, la dimension économique du Sommet sera également très importante. L’Espace FrancoTech et la sixième Rencontre des entrepreneurs francophones devraient rassembler près de 5.000 participants, parmi lesquels des entrepreneurs, des investisseurs et des décideurs publics. L’objectif est de faire naître des projets, de rapprocher les entreprises et de développer les échanges entre l’espace francophone et les économies de l’ASEAN.

La France a beaucoup à apporter à ces rencontres, notamment grâce à ses entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle générative et les technologies quantiques. Mais elle a aussi beaucoup à y gagner : de nouveaux partenaires, des débouchés pour ses entreprises et des coopérations technologiques fondées sur le respect de la souveraineté numérique de chacun.

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