Mercredi 18 juillet 2018
Stockholm
Stockholm
  Ne manquez plus les
dernières nouvelles
S'abonner

Mois de la francophonie : la liberté d’expression à l’ère d’Internet

Par Louisa Karmoudi | Publié le 20/03/2018 à 07:00 | Mis à jour le 13/04/2018 à 10:00
Photo : Institut Français
Mois de la francophonie 2018

C’est dans le cadre du "Mois de la Francophonie" lancé par les Ambassades et Instituts des pays membres de la Francophonie en Suède, qu’un séminaire s’est déroulé le 15 mars 2018. Un thème ambitieux et actuel a été choisi cette année portant sur "la liberté d’expression à l’ère d’Internet". La rédaction du Petit Journal Stockholm s’est entretenue avec Christophe Premat, modérateur de cette table ronde organisée à l’Ambassade du Canada.

"Francophone du Nord", Christophe Premat habite en Suède depuis 10 ans avec sa compagne et ses trois enfants. Il a auparavant exercé un mandat politiques entre 2014 et 2017 pour représenter les Français.es étranger.es d’Europe du Nord à l’Assemblée nationale. Il a également travaillé pour l’Ambassade de France ainsi que l’Institut Français en tant qu’attaché de coopération pour le français entre 2008 et 2013. Désormais, il consacre sa vie professionnelle à l’enseignement où il exerce en tant que maître de conférences à l’Université de Stockholm et professeur d’histoire à la Franska Skolan (école française à Stockholm).

Le Mois de la Francophonie ça consiste en quoi ? 
C.P : c’est un projet qui existe depuis plusieurs années. Il a été créé par un groupe informel composé du personnel des ambassades (attachés culturels, conseillers culturels, etc.) qui se réunissent régulièrement pour harmoniser des actions culturelles, des événements autour de la langue française, de la francophonie. L’objectif, c’est d’inviter le grand public à des conférences, à des concerts, des buffets, etc. 

Quel est son rayonnement en Suède ?
C.P : c’est un événement qui n’est pas nouveau, mais qui très certainement monte en puissance. Il y a quelque chose de paradoxal dans la francophonie car ce n’est pas un projet très connu en Suède. Quand on en parle aux Suédois, ils pensent à la France et aux anciennes colonies. C’est une organisation qui reste encore exotique. Elle ne se résume pas qu’à la France, avec par exemple le cinéma francophone de certains pays africains qui commence à se faire connaître dans les festivals. Le fait d’harmoniser, de labelliser, c’est judicieux pour susciter d’avantage l’intérêt.

Les suédoise.es s’intéressent-iels aux pays francophones ? 
C.P : la Suède est un pays qui a un potentiel multilingue où les gens parlent facilement les langues étrangères mais qui de plus en plus s’est re-standardisé sur l’anglais, devenue quasiment une seconde langue maternelle. Je pense qu’il y a un début de prise de conscience, qu’il faudrait peut-être diversifier les cadres de compréhension. On est quand même dans un pays où la francophonie reste un gros défi. Le fait de centrer sur les mondes francophones, de montrer une autre approche de la globalité, c’est un moyen de repenser cette vision parfois unilatérale. 

"Liberté d’expression à l’ère d’Internet", pourquoi avoir choisi ce thème ?
C.P : ce sont les partenaires de la francophonie en Suède qui ont choisi le thème. Ils se sont mis d’accord sur cette thématique parce que la liberté d’expression à l’âge numérique, ça reste très actuel. C’est aussi promu par la francophonie à la fois comme valeur fondamentale et aussi comme politique publique particulière avec beaucoup de projets, de financements (numérique, développement des réseaux). On a engagé une conversation en se posant la question : comment agir dans un monde de plus en plus incertain, en protégeant une valeur [liberté d’expression] où tout le monde se retrouve et en même temps prendre en compte les problèmes liés aux nouvelles technologies. 
 

Tweet Christophe Prémat Mois de la Francophonie Suède 2018
Photo : tous droits réservés

 

La diversité des orateurs.trices, une condition importante pour ce séminaire ? 
C.P : oui bien sûr ! L’idée, c’est que le public puisse parler à des représentants officiels suédois (Annika Ben David, Ambassadeur pour les droits de l’Homme, la Démocratie et l’État de droit en Suède). Étaient présents également des représentants de la société civile (Haris Grabovac, EXPO), une représentante d’ONG (IDEA) et un universitaire (Renaud de la Brosse). 

Quels ont été les thèmes abordés durant ce séminaire ?
C.P : la table ronde a fait apparaître des problématiques qui sont liées notamment aux pratiques démocratiques qui exigent du temps, de la réflexion et aussi des moyens. Le problème, c’est que très vite sur internet quand il y a un débordement, il y a une tentation de la part des états ou des compagnies transnationales de mettre en place des organismes de surveillance. La liberté en prend nécessairement un coup. Nous avons également évoqué le problème de la vitesse, la nécessité d’avoir une critique des sources et la place des médias. On a mentionné le coût, la démocratie a un coût (les équipements, les technologies et les captations d’argent). Enfin, nous avons abordé la notion de quantité d’informations, le big data. Aujourd’hui, on en vient à interpréter des algorithmes, à faire parler des chiffres et c’est un problème démocratique.


Quelles ont été les pistes de réflexion proposées pour répondre à ces limites ?

C.P : on ne peut pas résoudre cette question aujourd’hui, mais on peut l’aborder par des questionnements plus divers au travers de la question de la radicalisation qui affecte les différentes instances par exemple. D’un côté, on peut promouvoir des dispositifs de renforcement démocratique (citizen empowerment) et de l’autre côté, on a des plateformes de radicalisation, de propagande qui sont compliquées à gérer. Il n’existe pas de solution miracle. On peut développer une coopération entre des acteurs, des organismes, des plateformes. Les intervenant.es ont évoqué le code d’éthique, c’est-à-dire une position, des limites aussi à l’expression parce que la liberté d’expression sans limites ça n’existe pas. Un dialogue avec ses organismes (les GAFA) pourrait être une piste à développer. Une autre piste, ça serait de démocratiser la relation à la finance, ça me semble intéressant par rapport à la concentration des moyens économiques, sur la question aussi du crowfunding (financement par la foule). Ça paraît très bien, très ouvert, très démocratique, mais en fait, on a des pratiques de lobbying beaucoup plus fortes. 

Vous avez évoqué la place des médias. La presse est-elle directement concernée par ces enjeux et en quoi ? 
C.P : le rapport entre liberté d’expression et internet ça pose la question du journalisme. Aujourd’hui, le journalisme professionnel est paradoxalement concurrencé par des blogs, des pratiques plus "profanes" d’investigation. On soulève ici de nombreux enjeux liés à la véracité de l’information, des limites entre communication, propagande et journalisme qui sont accentuées par internet. On a abordé durant le séminaire la diversification des financements dans les organes de presse, la possibilité d’une recherche plus indépendante et la problématique des formations de journalistes.

Des mesures ont-elles été mises en place en Suède pour répondre aux limites de la liberté d’expression sur Internet ? 
C.P : en Suède, la liberté d’expression c’est une question absolue. La ministre des Affaires étrangères a vraiment insisté sur l’internet ouvert, sur l’accès. On est quand même dans une société de confiance et donc on valorise beaucoup cette question. On a parlé de la Suède, car à l’école suédoise, on parle de plus en plus de la critique des sources. Les jeunes apprennent à décoder les informations. Il y a un besoin de connaissances, de pratiquer cette distance, fondamentale pour former les citoyens de demain. Le pays a introduit dès le jeune âge une relation critique au savoir, cette question est présente dans tous les curriculums scolaires. La lutte contre les discriminations est également un cheval de bataille en Suède avec plusieurs mesures à son actif. Une responsable nationale d’une campagne de prévention contre le racisme et la radicalisation a été nommée à cet effet. Il y a beaucoup de rapports au niveau institutionnel et de structures qui se penchent sur ces enjeux. 

Informations complémentaires : 
https://www.institutfrancais-suede.com/place-mois-de-francophonie-2018/
https://www.frankofoni.se/fr/ 
 

Louisa Karmoudi, 20 mars 2018

Louisa Karmoudi Suède

Louisa Karmoudi

Etudiante à Science Po Rennes en master JRE et passionnée par l'actualité internationale, la politique et la culture. Militante féministe et animaliste à ses heures perdues.
0 CommentairesRéagir

Communauté

EDUCATION

Et si demain, j'enseignais en Suède ?

De nombreuses familles françaises sont expatriées à l'étranger. Or, qui dit familles dit aussi enfants... Mais comment les professeurs dans les écoles françaises à l'étranger vivent leur expat...

Sur le même sujet