Longtemps perçue comme un modèle de solidarité, la Suède a opéré un tournant radical dans sa politique migratoire. Il y a quelques années, ses dirigeants jugeaient irréaliste de restreindre l’accueil des réfugiés au nom de la solidarité. Aujourd’hui, le discours s’est durci : la ministre de l’Immigration appelle à une baisse drastique des demandes d’asile. Comment la Suède est-elle passée de pays d’accueil à une nation désormais perçue comme hostile et fermée à l’immigration ?
Les débuts de l'immigration et la première tentative de réglementation (1950-2000)
L'histoire moderne de l'immigration en Suède a commencé dans les années 1950 avec l'arrivée de travailleurs immigrés du sud de l'Europe, notamment des Italiens, pour l'industrie suédoise, suivis par des travailleurs des autres pays nordiques. En 1967, la Suède durcit les conditions d'obtention d'un permis de travail, bien que la migration nordique (grâce à une union des passeports de 1954) et celle des réfugiés (ougandais, vietnamiens, éthiopiens, chiliens) n'aient pas été affectées.
Dès 1968, les pouvoirs politiques suédois ont commencé à envisager la régulation de l'immigration. Les flux migratoires ont évolué en raison des conflits internationaux, de la coopération nordique et de l'intégration européenne, entraînant de nouvelles réglementations. En décembre 1989, un gouvernement social-démocrate a restreint les entrées face à un afflux de réfugiés bulgares, une mesure assouplie deux ans plus tard par un gouvernement de centre droit.
Un premier comité gouvernemental sur l'immigration fut créé en 1980 pour mieux réglementer la politique migratoire. L'idée était de conditionner l'immigration à la capacité des personnes à trouver un emploi, un logement et des services sociaux en Suède. Un permis de séjour préalable à l'entrée sur le territoire est devenu nécessaire pour la main-d'œuvre qualifiée. Si la politique envers les réfugiés restait généreuse, l'objectif était également de limiter les causes de refuge en Suède et d'encourager le départ des réfugiés vers les pays voisins du leur.
Entre 1980 et 2008, la politique migratoire suédoise s'est principalement caractérisée par des réglementations sur la protection des réfugiés et de leur famille, à l'exception de la mobilité européenne.
Le tournant de 2008 et l'ouverture de la main-d'œuvre
La situation change en2008 lorsque le gouvernement de centre droit, en association avec les Verts, autorise à nouveau l'immigration de main-'d'œuvre provenant de pays extérieurs à l'UE et à l'EEE pour répondre aux besoins des employeurs. Les permis de travail pouvaient être prolongés et, après quelques années, donner droit à un permis de séjour permanent. Ce changement de cap n'a cependant pas significativement modifié les chiffres de l'immigration, car l'adhésion à l'UE avait déjà facilité l'arrivée de travailleurs étrangers.
La crise syrienne : le point de bascule (2013-2016)
Le changement politique majeur est plus récent et lié à la guerre en Syrie. L'afflux de migrants a commencé à augmenter dès 2013 pour atteindre un pic en 2015 avec plus de 160 000 demandes d'asile. Initialement, le gouvernement social-démocrate vert, mené par le Premier ministre Stefan Löfven, a adopté une posture généreuse, Löfven déclarant : "mon Europe ne construit pas de murs".
Cependant, face à l'ampleur du flux, Löfven a rapidement décidé de fermer en partie les frontières au cours de l'hiver 2015-2016, avec le soutien de la plupart des partis d'opposition. En l'espace de six mois, la Suède est passée d'une posture de solidarité totale à celle d'un pays fermé aux réfugiés.
Le durcissement actuel et l'influence des Démocrates de Suède
Depuis 2015-2016, les réglementations se sont considérablement durcies. Le permis de séjour temporaire est devenu la norme pour tous, et les actions pour contraindre les immigrés à quitter la Suède se sont intensifiées. Cette rigidité est désormais un programme politique à part entière. Le nouveau gouvernement de centre droit, formé en 2022 et soutenu par les Démocrates de Suède (parti d'extrême droite), a clairement affiché son objectif de faire de la Suède une destination compliquée pour tous les migrants, à l'exception des travailleurs hautement qualifiés.
L'évolution de l'opinion publique et la montée de l'extrême droite
L'opinion publique suédoise a aussi beaucoup évolué. Le rejet de l'immigration a connu un pic au début des années 1990, avant de décroître jusqu'en 2015, date à laquelle la crise migratoire a marqué un retour clair d'une opinion défavorable.
Sur le plan politique, l'apparition du parti populiste Nouvelle Démocratie aux élections nationales de 1991 a été un moment clé. Avec près de 7 % des voix et vingt-cinq sièges au Parlement, ce parti, bien que non strictement nationaliste, a fait de l'immigration un enjeu central de son programme. Il proposait de généraliser les permis de séjour temporaires et d'accorder des prêts plutôt que de l'argent aux nouveaux arrivants. La Nouvelle Démocratie s'est radicalisée en 1993, critiquant l'islam et appelant à un référendum sur l'immigration, mettant en garde contre une "société multiculturelle" génératrice de conflits. Bien que de courte durée, le parti a réussi à introduire l'immigration comme thème électoral, brisant temporairement les clivages traditionnels gauche-droite.
Lorsque Nouvelle Démocratie a disparu, le sentiment anti-immigration n'a pas été immédiatement relayé politiquement, et les électeurs ont rallié la politique en place. La question de l'immigration et de l'intégration est restée centrale dans les campagnes de 1994 et 1998, mais aucun autre parti n'en a fait un problème de société après le durcissement des conditions d'asile par le gouvernement social-démocrate en 1997.
Le tournant s'opère en 2002, lorsque des révélations sur des actes racistes de représentants politiques et la proposition du Parti libéral d'un examen de langue pour les immigrés souhaitant devenir citoyens ont placé l'immigration au centre des débats électoraux. Cependant, les Démocrates de Suède, parti d'extrême droite, alors extraparlementaire, n'ont pas encore capitalisé sur ce thème, obtenant moins de 2 % des voix.
Le vent a tourné en 2006, quand les Démocrates de Suède, sous la direction de Jimmie Åkesson, ont atteint près de 3 % des votes. Leur programme initial (2002) s'opposait au libre-échange, à l'avortement, aux unions homosexuelles, et favorisait la famille traditionnelle, la souveraineté nationale et l'expulsion des étrangers en situation irrégulière pour une population homogène. Pour 2006, le parti a adouci son programme en mettant en avant des thématiques plus consensuelles de "sécurité et de tradition".
En 2010, les Démocrates de Suède ont franchi le seuil des 4 % et sont entrés au Parlement avec 5,7 % des voix. Malgré la résistance du gouvernement de centre droit, qui a conclu un accord avec le Parti Vert pour autoriser davantage l'immigration de main-d'œuvre, le parti a continué sa progression. Aux élections de 2014, les Démocrates de Suède ont doublé leur score, atteignant près de 13 %.
Les années suivantes ont été marquées par un équilibre parlementaire fragile, avec des accords entre le gouvernement et l'opposition visant à contenir l'extrême droite. Cette "digue" a cédé lors des élections de 2022. Un gouvernement de centre droit a accédé au pouvoir grâce au soutien des Démocrates de Suède, sans lequel il n'aurait pas eu la majorité. Bien que ne faisant pas officiellement partie du gouvernement, les Démocrates de Suède exercent une influence majeure sur la politique du pays, notamment en matière d'immigration, grâce à l'accord de Tidö ("Tidöavtalet/Tidö-accord").
Depuis 2015, la question migratoire a divisé le centre droit et bouleversé l'équilibre des partis politiques. Le nouveau gouvernement a pris des mesures rigoureuses pour limiter drastiquement l'immigration extra-européenne. Le Parti du centre, ainsi que le Parti Vert et le Parti de gauche, s'y opposent farouchement. L'immigration est ainsi passée d'une question de solidarité internationale et technique à la question politique la plus disputée et la plus clivante de Suède.







