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L'ŒIL D'AUDREY — Vivian Maier, précurseuse de la street photography

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Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 21 mai 2016

Tous les mois, notre férue d'art décrypte une exposition qui l'a particulièrement touchée. En avril, il s'agit même d'un gros coup de c?ur : la photographe Vivian Maier investit enfin Stockholm, et non pas au Fotografiska comme on pourrait s'y attendre, mais à Kulturhuset, en plein centre-ville.

Le destin de Vivian Maier est de ceux dont on fait des romans ou des films. Née en 1926 à New York d'un père américain et d'une mère française, décédée en 2009 à Chicago, elle s'est fait connaître du public par le plus grand des hasards. En effet, elle a photographié toute sa vie, mais sans jamais développer ses photos, ou presque. Avait-elle peur de voir le résultat ? Ou alors seul le procédé de prendre des photos l'intéressait : « L'important, ce n'est pas la destination, c'est le voyage » ? En fait, la raison semble en être simplement économique : elle développait elle-même ses négatifs dans les années 50 et 60 puis fut obligée d'arrêter plus tard, faute d'argent.

 

Nourrice de profession, Vivian Maier profitait des promenades avec les enfants dont elle s'occupait pour photographier la vie quotidienne des gens qu'elle croisaient dans la rue, à l'aide d'un Rolleiflex porté en bandoulière à hauteur de poitrine. Elle pouvait ainsi photographier discrètement, laissant ses motifs être aussi naturels que possible. Bien que ses modèles soient issus de tous les milieux sociaux, ce sont ses photos de mendiants, marginaux et enfants, qui touchent le plus. La majorité de ses clichés sont en noir et blanc, mais elle se met aussi à la couleur dans les années 1970. 

Nombre de ses clichés contiennent une pointe d'humour par le contraste ? par exemple ? de formes corporelles, ou la présence d'un animal de compagnie. Maier n'hésitait pas à prendre des « selfies » dans les miroirs et avait l'?il pour les situations et le cadrage, comme dans cette photo où elle photographie son propre reflet dans un miroir au cadre doré, installé dans une vitrine à côté de tableaux : son portrait se retrouve ainsi également en vitrine.

Au-delà des portraits et des scènes de rue, son ?uvre compte nombre de paysages urbains où l'on remarque un vrai travail de composition et une prédilection pour un langage graphique, étudiant les jeux d'ombre et de lumière, ou la répétition des formes.

Personnellement, j'affectionne particulièrement ses autoportraits. De tous temps, les miroirs ont fasciné les artistes, qu'ils s'agissent de portraits peints, dessinés ou gravés, et Viviane Maier se situe tout à fait dans cette lignée-là : face au miroir, elle n'expose pas seulement son visage, sans artifice, mais scrute également sa personnalité d'un regard sans concession

 Ce n'est qu'en 2007 qu'un certain John Maloof découvre cette photographe jusqu'ici inconnue, au détour d'une vente aux enchères d'une malle contenant 400 négatifs. Tel un détective, il développe et organise les clichés, et se met à la recherche de Viviane Maier, qu'il ne rencontrera malheureusement jamais ; en effet, il ne tombera sur son nom que trop tard, écrit au crayon sur une enveloppe, et une recherche sur Google ne lui donne qu'une notice nécrologique. C'est donc par l'intermédiaire de gens qui l'ont connue qu'il parvient à reconstruire son histoire. Un parcours qui a maintenant fait le tour du monde, et que les visiteurs de l'exposition de Kulturhuset peuvent visionner sous forme de deux films documentaires d'environ une heure chacun. 

Maloof gère aujourd'hui une collection de 120 000 négatifs et de 150 films, car Viviane Maier possédait également une caméra. Très vite, il a compris le potentiel de ces photos et à essayer de les vendre à des musées américains, mais sans succès, sous prétexte que leur auteur était inconnue et amateur. Vivian Maier n'avait certes aucun formation photographique, mais elle n'est pour moi aucunement amateure. Pour tous ceux qui s'amusent à photographier la vie de tous les jours avec leur smartphones, son ?uvre est une source d'inspiration inépuisable, qui prouve bien que le plus important dans le métier de photographe est bien plus l'?il que tous les théories qu'on peut apprendre à travers des livres ou des cours. Vivian Maier était un vrai talent. On peut regretter qu'elle n'ait jamais pu vivre ce succès de son vivant, mais les visiteurs peuvent se réjouir que son ?uvre soit aujourd'hui exposée.

 

 

Informations pratiques

Exposition Vivian Maier « In her own hands », jusqu'au 22 mai.

Où : Kulturhuset, Sergels torg, Stockholm

Horaires d'ouverture : lundi 16h-19h (entrée gratuite) ; mardi-vendredi 13h-19h, samedi-dimanche 11h-17h.

Tarifs : 100 kr plein tarif, 80 kr pour les retraités et étudiants, 50 kr pour les personnes sans emploi ; gratuit jusqu'à 25 ans.

Site officiel : Kulturhuset

 

Audrey LEBIODA (texte et photos) lepetitjournal.com/stockholm Mercredi 13 avril 2016

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