

Fringantes et fringuées, minaudant dans leurs paillettes, une poignée de drag queens m'accueillent ce soir dans le foyer du Folkoperan. Histoire de mettre la mélomane dans l'ambiance et de planter le décor de cette Traviata revisitée sous un angle résolument « moderne » !
Inspiré librement du roman d'Alexandre Dumas fils, La Dame aux camélias, le livret dépeint en quatre tableaux la gloire et la déchéance d'une courtisane au grand c?ur, Violetta Valéry (équivalent lyrique de la Marguerite Gautier de Dumas, elle-même calquée sur la courtisane Marie Duplessis dont l'écrivain était amoureux). Mais « La Traviata » (la dévoyée) n'est pas qu'une simple courtisane à laquelle Verdi apporte musicalement empathie et absolution. Dans l'adaptation de l'équipe entièrement féminine du Folkoperan, Violetta aime le monde, ses plaisirs et ses amants, telle une dominatrice tout de blanc vêtue. Entourée d'hommes, de drag queens, de femmes lascives et nues, elle assume sa sexualité dans la mise en scène crue, quelque peu confuse et provocatrice, de Mellika Melouani Melani lors du premier acte. Celui-ci est conçu pour une soprano colorature capable d'une grande virtuosité dans le registre aigu, ce qui est censé traduire la nature volage, toujours en quête de plaisir, de Violetta et notre interprète de ce soir, Julia Sporsén, y est brillante.

Une deuxième partie plus dramatique
Au deuxième tableau, Violetta a abandonné son salon de débauches pour vivre le grand amour avec Alfredo dans une propriété de campagne symbolisée par un arbre blanc. On appréciera l'utilisation de la caméra comme trouvaille scénographique ainsi que le mur de marbre « qui saigne », symbolisant le monde blanc (impur) et le monde noir (pur) ou vice-versa. Mais le père d'Alfredo, Giorgio Germont, charismatique Commandeur en djellaba blanche, garant de l'ordre social, de la morale et de la bienséance, vient rendre visite à la jeune femme pour lui demander de renoncer à son fils, car leur liaison scandaleuse compromet le mariage de la s?ur d'Alfredo.
Dans ce tableau, Jeremy Carpenter offre une remarquable prestation vocale qui ose de très belles nuances vocales, peignant un portrait touchant et plein d'humanité du terrible patriarche. Le génie musico-théâtral de Verdi éclate dans le long duo qui confronte Germont, le père, et Violetta, la courtisane, juste dosage entre pathos et stylisation de l'expression. Puis, le célèbre « ch?ur des bohémiens » est astucieusement escamoté/remplacé par l'arrivée des drag queens chargées d'attirer Violetta vers son ancienne vie. Violetta résiste, puis accepte et reprend sa vie de courtisane sans révéler la cause de cet abandon à Alfredo. Ce dernier, meurtri, l'humilie publiquement chez Flora au troisième tableau où les ch?urs, en contrepoint du drame, sont parmi les plus célèbres du répertoire lyrique et constituent les moments d'éclats de cet opéra plutôt intimiste. Ils racontent l'histoire de taureaux et de matadors représentés ici par les drag queens et les invités de la fête de Flora, qui se ruent sur leurs « goodie bags » en gesticulant dans leurs habits noirs, parodiant une sorte de grand-messe satanique.
Derrière l'apparat, le talent

Et de l'émotion, il y en a au dernier tableau ! Dans son interprétation du rôle de Violetta, Julia Sporsén, d'une grande intensité dramatique, grave, semble s'être coulée dans le moule de la courtisane agonisante dépouillée de tout attrait physique, rendue à la nudité d'un plateau de solitude et de mort, engluée dans les miasmes noirs de sa honte et de sa maladie. Elle fusionne avec son rôle, tant vocalement que physiquement. La beauté du timbre rayonne, souple, avec un magnifique legato, des sons filés douloureux et nuancés, qui reproduisent le manque de souffle de Violetta mourante. Un moment magnifique qui arrache quelques larmes à la salle. La poignante Violetta de Julia Sporsén ? qui réalise une performance vocale indéniable ? a d'ailleurs eu droit à une « standing ovation ».
Dans la fosse d'orchestre, Marit Strindlund confirme ses compétences de direction musicale : chaque instant de la partition trouve sa juste couleur. Les seconds rôles sont bons, surtout Karolina Blixt en Annina, qui a une réelle présence scénique, tandis que le jeune ténor d'Alfredo est, par contre, un peu en retrait vocalement.
Et vous, applaudirez-vous La Traviata debout ?
Informations pratiques
Folkoperan
Hornsgatan 72, 118 21 Stockholm
Téléphone : 08-616 07 00
Site internet : http://www.folkoperan.se
La Traviata, jusqu'au 29 novembre. À partir de 12 ans.
Photos copyright Folkoperan
Sylvie HERMODSSON lepetitjournal.com/stockholm Mercredi 30 septembre 2015










