Editorial : Shanghai, « libérée, délivrée »

Par Le Vent de la Chine | Publié le 07/06/2022 à 21:30 | Mis à jour le 08/06/2022 à 12:06
une femme marche devant lujiazui a shanghai

Feux d’artifice et flûtes de Champagne ! Le 1er juin à minuit, des scènes de liesse spontanées ont bourgeonné dans les rues de Shanghai pour marquer la fin du confinement. Le lendemain, le Bund retrouvait son habituelle fréquentation tandis que des files d’attente se formaient à nouveau devant les boutiques de luxe. Après être restés enfermés chez eux pendant (plus de) huit semaines, le soulagement de plus de 20 millions d’habitants était palpable.

Bien décidée à tirer profit de cette atmosphère festive, la presse officielle s’est empressée de clamer « victoire » dans cette nouvelle bataille contre la Covid-19. Interdiction toutefois de parler de « confinement » (封城) car il n’y a pas eu de confinement à proprement parler, à en croire les consignes de propagande adressées aux médias : préférez les termes de « période de silence » ou de « management statique » et soulignez que les mesures sanitaires étaient « temporaires, conditionnelles et limitées ». Une version des faits que la population aura certainement du mal à avaler.

Les habitants de Shanghai veulent des excuses

D’ailleurs, les remerciements de la municipalité ont été plutôt mal reçus par les habitants qui réclament des excuses et que les responsables reconnaissent leurs erreurs. Car à l’inverse de Wuhan, ce n’est pas le virus en lui-même qui a semé la terreur, mais bien les mesures arbitraires imposées par les autorités (camps de confinement aux conditions inhumaines, séparation des enfants testés positifs de leurs parents, mise à mort des animaux de compagnie…).

Même si la colère a disparu, le ressentiment envers les autorités locales reste vif et l’incertitude demeure. À quoi ressemblera le « nouveau normal » dont on parle tant ? Qu’est-ce qui nous garantit qu’une telle catastrophe n’arrivera pas à nouveau ?

Alors que la campagne de vaccination des personnes âgéestalon d’Achille de la stratégie vaccinale chinoise – progresse très lentement et que le développement d’un vaccin « made in China » efficace contre Omicron risque de prendre du temps, le gouvernement fait le pari de la systématisation des tests PCR pour stopper rapidement la propagation du virus. Une stratégie coûteuse, mais censée éviter les confinements généralisés, fortement nuisibles à l’économie.

Libéré... mais pas trop

Dans les grandes villes, les habitants devront donc se faire dépister toutes les 48h ou 72h s’ils veulent prendre le métro, entrer dans un centre commercial, aller au bureau ou à l’hôpital. En théorie, chaque résident pourra se faire tester – gratuitement pour le moment – dans un rayon de moins de 15 minutes à pied de chez lui.

À Pékin, le processus, expérimenté depuis plusieurs semaines, est déjà bien rodé. Mais à Shanghai, les 15 000 stations promises ne sont pas encore en place. Résultat : celles en fonctionnement sont prises d’assaut par les habitants, qui doivent parfois attendre plus d’une heure avant de se faire dépister, au grand bonheur des vendeurs de coupe-files et des services de dépistage à domicile. Le recours à des autotests aurait certainement été plus pratique, mais seuls les tests PCR trouvent grâce aux yeux des autorités, car ils sont effectués par un tiers.

Encore faut-il que les 13 000 laboratoires du pays, premier bénéficiaires de cette stratégie, jouent le jeu. Plusieurs d’entre eux ont déjà été épinglés pour avoir déclaré à tort des résultats « positifs » pour encourager la poursuite du dépistage ou encore pour avoir délivré de faux résultats par souci de faire des économies

Une addition salée

Or, c’est là où le bât blesse. Pékin a affirmé le 26 mai que l’assurance nationale ne prendrait pas ces tests en charge. Ce sera donc aux gouvernements locaux de régler l’addition*. Si les grandes municipalités peuvent se le permettre, ce dépistage permanent pourrait représenter jusqu’à 10% du budget annuel des petites villes. Une somme conséquente alors que leurs finances sont déjà notoirement dans le rouge… Ces dernières pourraient alors être tentées de ralentir le rythme de dépistage ou de demander aux particuliers de payer de leur poche.

Au final, le déploiement à grande échelle de ces stations de test, couplé à la construction de centres de quarantaine permanents, vient confirmer ce que tout résident en Chine savait déjà, à savoir que les dirigeants excluent – du moins pour le moment – tout abandon de la stratégie « zéro Covid ».

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* Les analystes de Soochow Securities estiment que la normalisation de ces tests dans toutes les villes de premier et de second tiers pourrait coûter 1720 milliards de yuans par an, soit 1,5% du PIB chinois en 2021.

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Guillaume Asmanoff et Thomas Aunave

Rédacteurs en chef de l'éditon Shanghai.

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