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PROMENADE HISTORIQUE- Il était une fois le magnat français de Shanghai

Par David Maurizot | Publié le 11/11/2018 à 21:30 | Mis à jour le 11/11/2018 à 21:30
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Débarquer en Chine avec ses maigres valises puis devenir "The French King of Shanghai", voilà un rêve que de nombreux entrepreneurs français partagent aujourd’hui. Pourtant, n’imaginez pas que notre époque est la première à vivre ce syndrome. Nous ne faisons que marcher dans les pas de nos prédécesseurs. Prenez Félix Bouvier par exemple. Sa success story à Shanghai remonte à une centaine d’années. La "révolution digitale" était encore bien loin, les mentalités bien différentes, mais le voilà qui débarque à Shanghai avec ses rêves de richesse en tête. C’était en 1922…

 

Félix Bouvier, expert-comptable

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Félix Bouvier
 

Félix Bouvier est en entrepreneur précoce : son premier saut dans l’inconnu il l’a réalisé dès ses 16 ans. Son petit village de province il le quitte en sautant dans un train pour Paris : adieu parents tyranniques, adieu misère familiale, vive la liberté ! La révolution industrielle bat alors son plein, ils sont nombreux comme lui qui rejoignent la capitale en quête d’une vie meilleure. Félix, lui, à force de petits boulots et de persévérance, réussit à passer un diplôme d’expert-comptable et tombe un jour sur une offre d’emploi pour devenir professeur de comptabilité dans une école jésuite à… Tianjin, en Chine. "Pourquoi ne pas tenter l’aventure chinoise" se dit-il ? Et c’est sur ce "pourquoi pas" que se joue le destin de Félix Bouvier ! Il jouera au professeur et au comptable à Tianjin pendant 10 ans avant de se lancer dans la ville la plus dynamique de la région : Shanghai.

 

Intrépide entrepreneur

Car Shanghai, au début des années 20, vit des années folles : sa croissance est exponentielle, les gratte-ciels y poussent comme des champignons, et le monde entier semble s’y être donné rendez-vous. Petit comptoir commercial à la fin du XIXième siècle, la voilà propulsée au rang des premières métropoles mondiales.

Dans cette ville en pleine mutation, Félix se lance sur "un produit de luxe encore rare mais avec un fort potentiel de croissance" : l’automobile. En pleine concession française, il ouvre le Grand Garage, un magasin qui vend et entretient les berlines des riches hommes d’affaires de la ville. Pari réussi. En quelques années le nombre de voitures immatriculées à Shanghai va littéralement exploser. Voilà un premier succès en poche.

 

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Le Grand Garage en 1929

 

Félix Bouvier dispose maintenant d’un capital qui va lui permettre de passer à la vitesse supérieure. Il décide de partir à la conquête de l’industrie des loisirs et des paris. Il ne va pas sans dire que ce choix stratégique n’est pas fait par hasard : Shanghai entre les deux-guerres est une ville en pleine effervescence où la jeunesse cosmopolite ne dort plus et se retrouve dans des dancings de plus en plus nombreux, tandis que les courses de chevaux du Shanghai Race Club des Anglais passionnent la foule chinoise. Voilà encore des marchés bien prometteurs ! Mais Félix a également trouvé un partenaire de choix. Il s’associe avec René Fano, probablement le banquier français le plus talentueux et le plus connecté de Shanghai, et crée l’Union Mobilière, une institution qui va lui permettre de financer la construction d’un vaste complexe de loisir : le canidrome. Situé sur un terrain bordé par l’avenue Lafayette, non loin du Grand Garage, le Canidrome était bien plus qu’un simple champs de course pour lévriers. Le complexe abritait également un bar, un restaurant, une salle de bal, et même une arène de boxe, le tout, dernière innovation technologique de l’époque, climatisé ! Comme pour couronner ce bâtiment ultra-moderne, Félix Bouvier y fait construire au sommet son appartement familial : celui-ci s’étend sur la totalité du dernier étage et est même agrémenté de jardins.

 

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Le Canidrome en 1935 

 

L’inauguration eut lieu il y a 90 ans exactement, en novembre 1928, et attira 50.000 personnes. La foule bouillonnante des parieurs ne mit pas bien longtemps avant de remplir régulièrement les gradins. Le monde de la nuit s’y retrouvait également pour des parties à n’en plus finir au rythme diabolique du jazz à la mode. Félix Bouvier ne reculait devant rien pour attirer la crème de Shanghai. Il y faisait se produire les meilleurs groupes mondiaux de l’époque : tels les Harlem’s Gentlemen, la troupe d’une célébrité newyorkaise, Buck Clayton, qui y tint le haut de l’affiche en 1934 et 1935.

 

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Une soirée au Canidrome avec la troupe de Buck Clayton

 

The Uncrown French King of Shanghai

Mais Félix voit encore plus grand, et le tout sans perdre son audace d’entrepreneur. En 1930, il fait construire un second complexe consacré aux paris sportifs : l’Auditorium, toujours situé au cœur de la concession française. Le bâtiment, encore une fois, est ultramoderne et climatisé. Quant à l’activité principale, il s’agira de… Hai Alaï (selon l’orthographe de l’époque), soit : de la pelote basque !!! L’idée lui est venue en discutant avec un Espagnol qui lui avait fait part de sa volonté d’introduire ce sport en Chine. Pourquoi pas ? Et voilà Félix Bouvier qui propose à ce monsieur de s’associer et de faire venir jouer à Shanghai les meilleurs pelotaris du monde pour le plus grand plaisir des parieurs et des curieux de Shanghai ! En quelques mois la magie Bouvier opère à nouveau et le Hai Alaï devient un immense succès.

 

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Annonce publicitaire pour le Hai Alaï dans le numéro du 14 juillet 1936 du Journal de Shanghai

 

Décidément, tout ce que touche Félix Bouvier se transforme en or. Il est alors probablement le Français le plus riche de Shanghai. A la barre de son yacht privé, voguant sur le Huangpu, songeait-il parfois à son enfance de misère ? Il finance en tout cas de nombreuses œuvres de charité et reste constamment impliqué dans la vie sociale de la concession – autant à la Chambre de Commerce qu’au Cercle Sportif (le club huppé des hommes d’affaires français). La communauté étrangère le surnomme même "The Uncrown French King of Shanghai". Son empire est tentaculaire. Il est partout : dans l’automobile, les loisirs et les paris bien évidemment, mais aussi dans l’immobilier et la finance. Rien ne lui échappe.

 

Clap de fin

Mais le monde dans lequel Félix Bouvier avait prospéré allait soudainement s’effondrer : en août 1937 la Guerre Sino-Japonaise éclate. Les combats sont d’une violence inouïe. Les concessions, elles, ne sont pas totalement épargnées : quelques bombes s’y égarent et font des centaines de morts. Bien moins toutefois que dans la partie chinoise de la ville. Hongkou est totalement ravagé et brûle pendant des semaines. Début décembre les Japonais crient enfin victoire et défilent orgueilleusement sur Nanjing Lu et le Bund : le temps des Occidentaux en Chine est désormais clairement compté. Fini le joyeux temps de l’insouciance.

 

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Défilé des troupes japonaises le 3 décembre 1937 le long de Nanjing Lu

 

De nombreux étrangers préfèrent alors fuir. La fréquentation au Canidrome et à l’Auditorium décline. Les ventes d’automobiles se font plus rares. Les nouveaux projets immobiliers ralentissent. Pourtant Félix Bouvier n’a, lui, aucune envie de partir. Shanghai est devenue sa ville. Il ne la quittera pas malgré la guerre.

Après la défaite française en Europe en juin 1940, il est l’un des rares à Shanghai à choisir le camp de l’honneur : il prend le parti de la France Libre et fonde à Shanghai le groupe "France Quand Même" qui s’oppose au Consul français et à son administration qui ont décidé de rallier Pétain pour préserver l’existence de la concession. Le calcul de ceux-là est le suivant : comment les Japonais pourraient-ils remettre en cause l’existence d’un territoire appartenant à une nation collaborant avec leur allié nazi ? Mais ici, comme ailleurs, cette combinaison se révéla bien naïve : en 1943, les Japonais forcent les autorités françaises à remettre les clefs de la concession au gouvernement collaborateur chinois. Une partie des forces nippones prennent alors leur quartier directement au Canidrome – un voisinage bien compliqué pour Félix.

Après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, les troupes japonaises quittent enfin Shanghai et le Canidrome … mais pour être aussitôt remplacées par celles du gouvernement nationaliste chinois. Le monde ancien, celui des concessions, appartient bel et bien au passé. L’abolition des privilèges étrangers en Chine est définitivement entérinée : les noms français des rues disparaissent, les jeux d’argent interdits. Il ne reste de l’empire Bouvier que ses propriétés immobilières. Il garde en effet pour le moment la main sur celles-ci, à moins… que quelqu’un ne vienne l’exproprier. Avec l’avancée communiste, il comprend que son temps à Shanghai est compté. Pourquoi s’obstiner ? En 1947, il quitte sa ville le cœur brisé et transmet alors l’administration de ses propriétés à son fils qui, depuis l’appartement du Canidrome, s’en occupa avec grande peine jusqu’en 1952… Il sera l’un des derniers étrangers à quitter Shanghai.

 

Que reste-t-il de Félix Bouvier à Shanghai ?

Il ne reste malheureusement plus grand-chose de l’empire shanghaien de Félix Bouvier.

Le Grand Garage était situé sur l’Avenue Joffre, aujourd’hui Huaihai Lu. Converti en magasin durant la période maoïste, il a du faire faire place dans les années 1990 à la voie rapide surélevée qui traverse la ville. Il n’en reste plus rien.

Au croisement de l’Avenue du Roi Albert (Shaanxi Nan Lu) et de l’Avenue Joffre (Huaihai Lu donc), l’Auditorium a été à peine plus chanceux. Il semblerait qu’une partie des murs du bâtiment ait été conservée mais l’intérieur ainsi que la façade ont été totalement refaits. Si c’est bien lui, il est aujourd’hui méconnaissable. En se faufilant à l’intérieur on peut toutefois retrouver un escalier, de style art-déco, qui daterait de l’époque. L’adresse précise est au 139 Shaanxi Nan Lu, juste à côté de l’iAPM.

La Canidrome, quant à lui, a été le témoin de nombreux malheurs et a subi bien des outrages. Sa flèche art-déco s’est pourtant dressée dans le ciel shanghaien jusqu’aux débuts des années 2000. Il abritait alors un marché aux fleurs. Malheureusement un incendie le ravagea et, en 2005, les bulldozers rasèrent impitoyablement ce qu’il en restait pour faire place à un vaste complexe culturel. Il s’agit du Shanghai Culture Square situé entre Fuxing Lu et Yongjia Lu. Il ne reste donc absolument plus rien du Canidrome de Félix Bouvier. Toutefois, pourquoi ne pas aller y faire un tour un soir ? Peut-être y percevrez-vous l’écho d’une foule de parieurs excités, et… peut-être y croiserez-vous le fantôme de cet intrépide entrepreneur français ? Il pourra alors vous murmurer à l’oreille quelques idées folles pour réussir à Shanghai…

 

Sources :
Les Français de Shanghai, Guy Brossollet
www.shanghaiartdeco.net
https://pastvu.com/ (et Katya Knyazeva pour son impressionnant travail de géolocalisation d’anciennes photos de Shanghai)

 

Retrouvez la Société d'Histoire de Shanghai en scannant le Qr Code ci-dessous :

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David Maurizot

Installé en Chine depuis 2003 et sinophone, David préside bénévolement la Société d’Histoire des Français de Chine à Shanghai. Professionnellement, il dirige le bureau Chine d’Advention, cabinet français de conseil en stratégie.
3 Commentaire (s)Réagir
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Fano Emmanuel lun 19/11/2018 - 17:09

Article très interessant et documenté. J'ai appris que mon grand père René Fano avait été un des fondateurs de l'Union Mobilière. Il est important de préciser que la Caisse des Oeuvres, sorte de Sécurité Sociale de la Municipalité était financée par les taxes prélevées sur le Canidrome et l'Auditorium. Les troupes communistes sont rentrées dans Shanghai le matin du 25 mai 1949. Les nationalistes l'avaient quittés dans la nuit précédente. Mes parents Alice et Pierre Fano, avaient décidé de rester à Shanghai et ont confié leurs 2 fils, mon frère et moi même, agés 7 et 4 ans , à Felix Bouvier et sa femme qui eux ont pris le dernier avion qui a quitté Shanghai, quelques jours avant. Effectivement Georges Bouvier, le fils de Félix est lui resté à Shanghai jusqu'en 1951 avant que le piège ne se ferme. Mon père Pierre Fano lui a du attendre octobre 1955 avant d'obtenir son visa de sortie en abandonnant tout bien sur mais en plus en devant signer une reconnaissance de dettes.

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Tr lun 19/11/2018 - 09:04

Vous avez écrit: “Le consul Français et son administration qui ont décidé de rallier Pétain?” Mais le Consul Marcel Baudez a été remplacé en 1939.

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TedCandy ven 16/11/2018 - 06:48

Encore une histoire fantastique portee a notre connaissance, super article, merci Mr. David!

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