

Auteur et réalisateur de documentaires et de fictions, Karim Akadiri Soumaïla habite depuis cinq ans à São Paulo. Nommé aux Trophées 2015 des Français à l'étranger, dans la catégorie "Art de vivre", remis ce mardi soir à Paris, le cinéaste et artiste afro-antillais de 47 ans raconte au Petitjournal.com son parcours depuis son arrivée au Brésil.

Ayant pour fils conducteurs la culture, les arts et l'histoire, les sujets qu'il traite sont variés : dès son arrivée au Brésil, il réalise par exemple un documentaire pour Arte sur l'architecte Oscar Niemeyer ainsi qu'un autre sur le nouveau cinéma brésilien.
“En France on nous vend le Brésil comme un pays métissé”
Parmi les thèmes qui interpellent le cinéaste, la question noire revient souvent. Karim Akadiri Soumaïla dit être choqué par la structure sociale brésilienne, et plus particulièrement par le fait qu'on trouve très peu de noirs dans les postes les plus importants, dans la publicité ou les médias. “Il y a quand même 54% de la population qui est afro-brésilienne et qui n'a toujours pas voix au chapitre. Il suffit d'observer le gouvernement, il n'y a pratiquement aucun noir”, déplore-t-il.
“En France, je me suis pas mal battu pour l'identité des noirs”, déclare-t-il en faisant référence à ses films, comme Negro, réalisé en 2001 pour Arte, qui retrace la trajectoire de quatre adolescents afro-européens glissant vers la délinquance, ou encore Bonne arrivée à Bamako (1996), qui raconte le séjour d'un styliste d'origine malienne à Bamako. Karim Akadiri Soumaïla cite également Le Panthéon des mémoires noires qui retrace l'historique des premiers balbutiements de lois contre l'esclavage jusqu'au vote de la loi Taubira en 2006, reconnaissant en France la traite négrière et l'esclavage comme des crimes contre l'humanité.
Pour autant, le réalisateur n'entend pas rester fermé dans “une espèce d'ethnocentrisme” puisqu'il s'intéresse également à l'art, au cinéma, à la mode…
“Ici, c'est un peu marche ou crève”
Toujours intéressé par l'idée d'embrasser d'autres cultures, Karim Akadiri Soumaïla a beaucoup voyagé grâce à ses films. Il a aussi vécu à Londres et à New York avant de s'installer à São Paulo, et confie apprécier l'hospitalité et la chaleur des latins, ce qui pour lui fait la différence. Il reconnaît pourtant un système d'entrepreneuriat différent, plus difficile qu'en France. “Ici, c'est un peu marche ou crève, c'est assez perturbant”, explique-t-il, “en comparaison, en France, on est plutôt dans un système d'assistance, on est relativement protégé”. Selon lui, São Paulo oblige les entrepreneurs à trouver ce qu'il appelle “des systèmes de survie” et, en cela, c'est une ville qui pousse vraiment à se lancer.
A côté de cela, le cinéaste explique qu'il a rapidement “déchanté” : en effet, s'il apprécie indéniablement cet “enthousiasme bizarre” des Brésiliens, il a aussi vite appris que celui-ci pouvait souvent porter à confusion. “Il faut apprendre à appréhender les codes culturels”, explique-t-il. “On a le sentiment que tout peut se faire, ils ne savent pas dire non”, ajoute-t-il avant de préciser que malgré les apparences, on met du temps à s'intégrer professionnellement. Karim Akadiri Soumaïla décrit ainsi le Brésil comme un pays très paradoxal, avec ses points forts et ses points faibles, qui se démarque indéniablement par la gentillesse de son peuple et son immense richesse culturelle, mais aussi par ses pièges. “Il faut être prudent, rationnel et penser au futur”, souligne-t-il.
“Voir si tout ce que j'ai semé va grandir”
Malgré tout, Karim Akadiri Soumaïla aime le Brésil. Il se plaît à São Paulo, où il se sent comme dans une “grande banlieue”. Il décrit la métropole comme une ville hétéroclite, avec une vie culturelle intense et très riche même si tout y est pratiquement hors de prix. Il y apprécie particulièrement l'architecture, un art auquel il est sensible, et ce notamment dans le centre ou encore dans le quartier d'Higienópolis.
Il espère demeurer encore quelques années au Brésil, même s'il se déclare un peu inquiet quant au climat assez fragile qui y règne depuis peu, du fait des scandales politiques récents. Il a décidé de se donner au moins un an ou deux, le temps de voir comment évolue sa carrière, “pour voir si tout ce que j'ai un peu semé va grandir”. Ce qui ne l'empêche pas pour autant d'avoir un plan B : il se voit bien par exemple retourner aux Etats-Unis, où l'industrie cinématographique fonctionne bien, voire en France, même s'il est moins attiré par cette option en partie parce qu'il estime que le cinéma français d'aujourd'hui “s'américanise”.
Dans tous les cas, il ne manque pas de projets à São Paulo pour l'heure. Karim Akadiri Soumaïla cite notamment une série-documentaire qu'il est en train de réaliser en ce moment autour du thème des savoir-faire français et du monde du luxe, de la haute gastronomie, de la mode, de l'architecture et du design : “Arte de viver na França” ("Art de vivre en France") – qui sera diffusée sur Fashion TV Brasil -. L'artiste projette aussi de monter, entre autres choses, un film-documentaire sur le Français et père du spiritisme Allan Kardec, dont l'œuvre influence fortement la culture brésilienne. Enfin, il compte également enseigner au Latin American Film Institute de São Paulo où il sera responsable d'un workshop autour de la production de documentaires.
Fanny CHARBIN (www.lepetitjournal.com - Brésil) mardi 17 mars 2015





