Édition internationale

MARION VEBER - "La stevia des Guaranis a été accaparée par Coca-Cola"

Écrit par Lepetitjournal Sao Paulo
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 25 avril 2017

La campagne #ShareStevia accuse Coca-Cola de biopiraterie dans le cadre de l'utilisation d'édulcorants issus de la plante stevia dans sa boisson Coca-Cola Life. L'objectif est de rendre justice aux peuples autochtones, notamment du Brésil, détenteurs de savoirs ancestraux en encourageant les entreprises biopirates à entrer en négociation avec ces peuples. Lepetitjournal.com a interrogé Marion Veber, chargée de programme "Droits des Peuples" à France Libertés.

Lepetitjournal.com : Expliquez-nous l'affaire qui vous oppose à Coca-Cola sur la stevia?
Marion Veber : La stevia est une plante découverte par les peuples autochtones Guaranis-Kaiowa côté brésilien et Guaranis Pai-Tavytera côté paraguayen. Ils connaissent cette plante depuis des siècles pour ses propriétés sucrantes qu'ils utilisent dans des boissons ou des gâteaux. On peut clairement identifier les Guaranis comme les détenteurs officiels de ce savoir traditionnel, à savoir les propriétés sucrantes de cette plante. Ensuite, nous avons remarqué que ce savoir traditionnel a été accaparé par un grand nombre de multinationales de l'agroalimentaire, mais aussi des petites entreprises et des distributeurs, tels que Coca-Cola, Pepsi, Nestlé, Auchan, Carrefour, Casino, etc., qui utilisent le savoir traditionnel des Guaranis pour incorporer des propriétés sucrantes dans les sodas, sucrettes, pâtisseries, sirops et bien d'autres produits.

Pourquoi est-ce de la piraterie ?
Nous sommes au-delà piraterie dans la mesure où les peuples Guaranis n'ont jamais consenti à ce qu'on utilise leurs savoirs traditionnels. Ils n'ont jamais été consultés par ces grandes entreprises. Et surtout, il n'y a aucun partage des avantages effectués dans leur direction. Du point de vue du droit international, on a des textes qui sont très clairs tels que la Convention sur la diversité biologique de 1992 et le protocole de Kagoya de 2010, qui posent très distinctement un principe : lorsqu'on veut utiliser un savoir traditionnel lié à une plante, on doit obtenir le consentement de ces peuples. S'il est obtenu et utilisé, on doit partager tous les bénéfices qui sont faits à partir de l'utilisation de leur savoir. Or, là, on a des chiffres d'affaires très importants, entre 8 et 11 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel, qui sont réalisés grâce à la stevia, sans partage des bénéfices, avec par exemple le Coca Life de Coca-Cola.

Il n'y a donc pas que Coca-Cola qui utilise la stevia ?
Non, il s'agit d'un grand nombre d'entreprises qui utilise la stevia. Notre pétition cible Coca-Cola car c'est l'entreprise qui génère le plus de bénéfices grâce à la stevia et aussi parce que tout le monde visualise ce qu'est le Coca Life. De plus, la communication et la publicité de Coca-Cola jouent sur le fait que le Coca Life est issu de la stevia qui provient des peuples autochtones. Ce qui est donc intéressant, c'est que Coca-Cola reconnaît utiliser la stevia. De même, toutes les entreprises, de manière générale, communiquent sur leur site Internet que la stevia provient des Guaranis. Pour autant, aucune entreprise n'est entrée dans un processus de partage des avantages avec eux, malgré le droit international.

Comment est-ce que les entreprises se sont accaparées concrètement le savoir-faire des Guaranis ?
La stevia a "été découverte" à la fin du 19e siècle par des scientifiques qui ont démontré qu'elle avait des propriétés sucrantes très intéressantes. Mais elle n'a pas eu énormément de succès au début. Suite au scandale de l'aspartame, les entreprises ont cherché un nouveau produit plus attractif et qui pose moins de problèmes pour la santé ; c'est à ce moment-là qu'elles se sont tournées vers la stevia. Aujourd'hui, il y a un très grand nombre de brevets qui sont déposés sur les molécules sucrantes de la plante. C'est donc par le biais de brevets que les entreprises se sont accaparées ce savoir, de même que le non-respect du droit international envers les peuples.

Y a-t-il une entreprise aujourd'hui qui respecte le droit international ?
Non, car une partie de ces entreprises ne connaît pas la réglementation en matière de biopiraterie. Ce qui n'est pas le cas de Coca-Cola et Pepsi, qui connaissent le droit international. Notre travail est donc d'entrer en contact avec ces entreprises que nous avons identifiées car elles fabriquent des produits à base de stevia et de les informer que du point de vue du droit, elles doivent demander l'accord des Guaranis pour ensuite partager. C'est un travail de sensibilisation. Nous sommes en lien avec des entreprises qui sont potentiellement prêtes à réfléchir à partager les avantages. Il s'agit d'un premier pas et notre objectif est de constituer un groupe d'entreprises pionnières qui seraient d'accord pour commencer à réfléchir à ce que peut vouloir dire "mettre en place un partage des avantages" et qu'elles se préparent à entrer en négociation avec les Guaranis.

Comment s'organise votre travail ?
Notre travail, du côté des Guaranis, est de les appuyer pour que l'information soit diffusée le plus possible afin que chaque Guarani ait bien conscience de cette question de biopiraterie et prenne part à des négociations. Il faut que les Guaranis puissent s'organiser pour poser leurs conditions si les négociations ont lieu et répondent à un certain nombre de questions : Comment les négociations se passeront ? Où auront lieu les négociations ? A quelle fréquence ? Dans quelle langue ?  Les Guaranis sont en train de s'organiser pour être le plus prêt possible si des entreprises veulent entrer en négociation avec eux. Côté entreprise, nous avons invité toutes celles qui le souhaitent à venir nous rencontrer le 2 juin prochain afin de les sensibiliser à une démarche éthique et de partage des avantages. Des deux côtés, il y a une organisation qui se prépare, qui, nous l'espérons, aboutira à des négociations concrètes. D'autant plus que les Guaranis sont un peuple autochtone en situation très délicate : très haut taux de pauvreté, plus haut taux de suicide au monde, accaparement de leurs terres... 

Quelle est la suite de la procédure aujourd'hui ?
Il y a une pétition qui a été lancée il y a plusieurs mois et on est à 220.000 signatures, en sachant qu'elle va bientôt être traduite en espagnol et probablement en portugais, ce qui va nous permettre de réunir encore un peu plus de signatures. L'idée est d'informer les citoyens et la presse du cas de biopiraterie. Côté Guarani, ils s'organisent pour les négociations. Côté entreprise, nous travaillons beaucoup pour qu'un maximum d'entreprise soit présent à la première réunion d'information. Nous avons pour le moment certaines entreprises telles que Nestlé et Dr Oetker qui sont intéressées pour venir à cette rencontre et potentiellement respecter le partage d'avantages.

Quelle est la réponse de Coca-Cola ?
Ils nous ont répondu un peu à côté de la question. Tout comme Pepsi, ils nous ont parlé de ce qu'ils faisaient en matière de respect des droits des travailleurs, mais, malheureusement, il ne s'agit pas du sujet ici. Néanmoins, Coca-Cola nous a récemment envoyé une nouvelle information pour nous dire que si la réglementation s'applique à la stevia, alors ils mettront en place le partage des avantages. On peut alors penser qu'ils vont probablement invoquer une autre interprétation du droit.

Une action judiciaire est-elle envisagée ?
Pour le moment, nous n'envisageons pas d'attaquer les entreprises en justice, mais nous restons sur un travail de discussion afin d'arriver à un consensus sans que les entreprises soient contraintes par le droit. On espère que ça va marcher et qu'un groupe d'entreprises pionnières va s'organiser et mettre un place un partage des avantages pour que, par la suite, d'autres entreprises viennent se rallier à elles car le travail aura déjà été grandement facilité.

Propos recueillis par Mareeva SIBERT (www.lepetitjournal.com - Brésil) mercredi 26 avril 2017

- Signer la pétition #ShareStevia

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Publié le 25 avril 2017, mis à jour le 25 avril 2017
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