

Deux Français d'origine africaine, l'un cinéaste afro-antillais, Karim Akadiri Soumaïla, et l'autre écrivain d'origine béninoise, Roger Sidokpohou, installés au Brésil, s'interrogent sur la question noire dans un pays où la communauté afro-brésilienne représente 54% de la population. Lepetitjournal.com consacre un dossier en trois parties qui s'achève cette semaine sur la place de l'Afro-Brésilien dans la société brésilienne actuelle.
Karim Akadiri Soumaïla : Comment expliquer qu'aujourd'hui encore les Afro-Brésiliens, qui représentent plus de 54% de la population, n'aient toujours pas voix au chapitre ? N'est-ce pas là, au fond, le signe de l'échec d'une société métissée, d'avoir à recourir aux quotas pour corriger les discriminations sociales ?
Roger Sidokpohou : D'une manière générale, et cela est valable pour tous les peuples, lorsque l'inconscient collectif devient frileux, il apparait souvent nécessaire de lui injecter du "vouloir vivre ensemble" pour qu'il retrouve un peu de? chaleur humaine ! J'emploie à dessein cette image pour dire que, certes la politique des quotas n'est pas une panacée, mais elle permet de faire avancer les choses lorsque les esprits sont grippés ou les pesanteurs trop lourdes. Car au fond, il s'agit de faire vivre ensemble des gens de catégorie sociale ou d'origine différentes, qui, autrement, ne se seraient jamais rencontrés, ni dans les mêmes écoles, ni sur les mêmes plateaux de travail. Trois illustrations : c'est ce qu'il s'est passé aux États-Unis, avec comme résultat sans doute le plus probant, l'élection d'un président noir issu d'Harvard. C'est aussi ce qui se prépare en France, sur un autre plan, avec l'obligation d'un quota de 40% de femmes dans les hautes sphères de l'administration française, à l'horizon de 2018. Ici, c'est le machisme qui est en cause, mais la démarche est la même : lutter contre une discrimination qui n'a pas lieu d'être. C'est enfin ce qui permet aujourd'hui au Brésil d'avoir des médecins, des professeurs d'université, des avocats, des ingénieurs noirs, qui, sans cela, n'auraient eu accès ni au savoir, ni à la connaissance, ni aux opportunités pour montrer leurs talents et compétences. C'est le lieu de saluer la création, en 2003, à São Paulo, de la Faculté Zumbi Dos Palmares par l'ONG Afrobras (Sociedade afro-brasileira de desenvolvimento sóciocultural), pionnière en Amérique latine.?Elle s'est donnée pour vocation de former, de valoriser et de donner de la visibilité à des Afro-Brésiliens, en leur réservant un quota d'accès qui aujourd'hui a dépassé les 90%, dans les domaines du droit, de l'administration des entreprises, de la pédagogie ou encore du marketing. La faculté comptait plus de 1.800 étudiants en 2012, avec l'appui de grandes entreprises qui subventionnent l'institution et promeuvent l'insertion professionnelle des diplômés afro-brésiliens en leur sein. Cela dit, il reste encore beaucoup à faire, notamment pour vaincre les résistances tenaces et déclarées à la

Pourquoi la question du racisme est-elle si tabou au Brésil ?
Le racisme, dans son sens élargi, c'est-à-dire le rejet de l'autre pour ce qu'il est, constitue sans doute la première maladie humaine, la mieux partagée en tout cas : aucun pays n'y échappe, seules les causes (en général l'histoire des peuples) et les formes (ostracisme, rejet, intolérance?) peuvent être différentes.?Si cette question relève souvent du tabou, c'est tout simplement parce qu'elle est culpabilisante. Elle reste, de ce fait, du domaine du refoulé ! Et le refoulé ne se traite ni par décret, ni par les quotas, même si ceux-ci peuvent faire avancer les choses. Cela étant, n'oublions pas que le Brésil est un pays de métissage de fait. Et beaucoup de Brésiliens éclairés sur l'histoire de leur pays vous diront : "Tem um pinguinho de sangue negro em cada um de nos" ("Il y a une petite goutte de sang noir en chacun de nous"). Voilà pourquoi le concept de "racisme social", souvent employé au Brésil pour sous-entendre qu'il n'y a pas vraiment de racisme, me paraît un très mauvais service rendu au pays car, sans le vouloir, cet "habillage déculpabilisant" conduit à légitimer les discriminations sociales, qui touchent surtout les noirs, et les conforter dans l'inconscient collectif : le Brésil, qui est l'un des pays les plus accueillants au monde, ne mérite pas cela !? Nul doute alors que le "neguinho" ou la "neguinha", gagneront un vrai prénom !

Le jour de la conscience noire est placé sous le patronage de Zumbi dos Palmares pour redonner conscience aux noirs du Brésil qu'ils ont grandement contribué à construire le pays et que ce pays est aussi pleinement le leur, dans tous les aspects de la citoyenneté. "La conscience", c'est d'abord cela, une citoyenneté pleine et entière avec tous les droits et devoirs que cela implique.?Alors est-ce que tout cela conduira, un jour, à l'élection d'un président afro-brésilien ou indigène ? J'y apporterais quatre éléments de réponse, allant du général au particulier : d'abord l'Amérique du Sud, qui a su porter à sa tête, dans ses trois pays phare, des femmes politiques d'envergure : Michelle Bachelet au Chili, Cristina Kirchner en Argentine, et Dilma Rousseff au Brésil, dans un sous-continent pourtant réputé composé de pays machistes. Ensuite, plus particulièrement au Brésil, la volonté politique actuelle, qui poursuit résolument une ligne de meilleure intégration des noirs dans la société brésilienne, malgré les résistances que j'ai évoquées. Et enfin, dernier point et non le moindre : au-delà de ses succès économiques, le Brésil est avant tout un pays porteur d'une extraordinaire énergie, l'énergie de sa Sainte patronne, Nossa Senhora da Conceição Aparecida, la "Vierge Noire" ! Alors un président noir ou indigène ? J'ai envie de vous répondre : "Yes, they can !".
Propos recueillis par Karim AKADIRI SOUMAILA (www.lepetitjournal.com - Brésil) jeudi 4 septembre 2014
Légendes photos : Remise de diplômes à la Faculté Zumbi dos Palmares (Photo 1 - Faculté Zumbi dos Palmares) / Kabengele Munanga, professeur d'anthropologie à l'USP (Photo 2 - reproduction) / Nossa Senhora da Conceição Aparecida (Photo 3 - Solange Bailliart / Museu AfroBrasil)
- Lire la première partie du dossier sur l'histoire de l'esclavage au Brésil
- Lire la deuxième partie du dossier sur l'émancipation des Afro-Brésiliens





