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INTERVIEW – "Misérables, arriérés, paysans" : ces clichés qui collent à la peau des Nordestins

Écrit par Lepetitjournal Sao Paulo
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 16 octobre 2013

Mardi dernier, la ville de São Paulo commémorait le jour du Nordestin*. Souvent raillé, dévalorisé, il représente l'un des principaux contingents de la capitale pauliste. Entre clichés réducteurs et triste réalité, Jovelina Carvalho, étudiante nordestine à l'Université de São Paulo, nous aide à décrypter cette situation.

Lepetitjournal.com - Comment expliquez-vous ce dédain pour les Nordestins ?
Jovelina - L'urbanisation du Brésil a commencé ici, à São Paulo. Il a donc fallu beaucoup de main-d'oeuvre bon marché pour développer cette ville. A partir de cette période, les Nordestins ont commencé à migrer ici pour trouver du travail. (ndlr : vers 1940)

Le problème, c'est que la culture nordestine est très différente de la culture pauliste. São Paulo a subi l'influence étrangère, d'autant plus avec la globalisation, au contraire du Nordeste qui est resté beaucoup plus traditionnel. Comme le peuple nordestin est associé à cette main-d'oeuvre pas chère, sa culture a été dévalorisée.

C'est quelque chose qui vous fait souffrir ?
Comme je suis venue ici pour étudier, les gens ne me traitent pas de la même manière. Grâce à mon statut d'étudiant et mon bagage intellectuel, je n'ai jamais ressenti ces préjugés. Les gens trouvent même ma façon de parler mignonne ! Ils me demandent pourquoi je suis partie d'un endroit aussi sympa.

Mais notre image a un peu évolué ces derniers temps. La réussite des étudiants Cearenses* au concours d'entrée à l'Institut Technologique d'Aéronautique de l'Etat de São Paulo ? l'un des plus sélectifs du pays - y a contribué notamment.



Cette réussite vient-elle d'une volonté de s'affranchir de cette réputation selon vous ?
Je pense, oui. Ma famille n'était pas riche, mon père travaillait dans le bâtiment et ma mère était mère au foyer. Donc ils ont toujours voulu que je fasse des études pour que je ne reproduise pas le même schéma qu'eux. Ma mère a toujours été derrière moi et a financé mes études, comme beaucoup de familles là-bas. Dans les lycées, il y a une concurrence terrible. Par exemple, deux établissements se sont "battus" pour accueillir un de mes amis, ils proposaient même de lui offrir les repas du midi et même de l'argent !

Ma mère m'a toujours dit : "On peut t'enlever ta maison, ton mari, tes enfants, ton nom (sic), mais personne ne peut t'enlever ton savoir."

Quelle genre de moqueries les Nordestins subissent à São Paulo ?
On dit de nous que nous sommes misérables, dépourvus de manières. Des paysans, des arriérés... Aujourd'hui encore, il y a des personnes comme ça, c'est vrai. Chez ma grand-mère, une employée n'avait jamais vu de bac de douche avant de travailler pour elle par exemple.

On dit aussi que les Nordestins sont bêtes, nerveux, irrationnels, violents. Ce qui peut être vrai à l'intérieur du Nordeste car les gens y ont une mentalité un peu "arriérée". Ils n'ont pas toujours conscience de la réalité des choses et se font facilement influencer à cause de ça. Les propriétaires des grandes fermes (ndlr : les fazendas) en profitent pour manipuler les plus pauvres, comme c'est le cas aussi en Amazonie. Beaucoup se retrouvent à travailler comme des esclaves, à couper de la canne à sucre toute la journée pour huit reais. D'autres deviennent tueurs à gages...

Où trouve-t-on les Nordestins dans São Paulo ?
Partout ! Les serveurs, les cuisiniers, les ouvriers, les femmes de ménage...  Même ceux qui font les sushis dans les restaurants japonais viennent du Ceara. On dit des Nordestins qu'ils ne savent pas parler correctement, mais qu'ils travaillent comme pas deux! 10 à 12 heures par jour facilement. Sinon ils vivent en périphérie, où l'on trouve même des quartiers entièrement nordestins.

Cela vous énerve-t-il de voir les Nordestins faire ces métiers encore aujourd'hui ?

Ce qui m'énerve ce sont les personnes qui viennent ici avec un rêve et se contentent de peu une fois arrivés. Si l'objectif d'une personne est de trouver un travail et obtenir une vie meilleure alors je suis heureuse pour cette personne, même si elle travaille comme serveur.

Quelles appréhensions aviez-vous avant de venir à São Paulo ?
J'avais peur de me perdre dans cette ville immense. Je suis de Fortaleza, la capitale du Cearà, mais São Paulo est beaucoup plus grande. A Fortaleza, je mets 45 minutes pour traverser la ville, ici, ça prend parfois 45 minutes pour aller d'un quartier à un autre. J'avais peur aussi du rythme soutenu de la vie dans cette ville.

Et le regard des gens ?
J'avais moins peur du regard des gens que de me perdre. Je savais que j'allais fréquenter un environnement similaire à celui de Fortaleza, à l'Université de São Paulo. J'étais plus anxieuse de découvrir l'immensité de la USP. (ndlr : plus grande cité étudiante d'Amérique Latine). J'ai eu beaucoup de chance de venir étudier ici car les gens sont habitués à côtoyer des étrangers et sont donc plus ouverts.

Et aujourd'hui, est-ce que vous vous sentez bien intégrée ?
Plus ou moins. Aujourd'hui encore, j'ai une manière de parler qui mélange les accents de Fortaleza et de São Paulo. Par contre, je me suis très bien adapté au quotidien de São Paulo, même si j'ai encore du mal avec le temps que nécessite chaque déplacement. Il faut partir avec deux heures d'avance pour arriver à l'heure à un rendez-vous ! Je ne pense pas que je pourrais m'adapter à 100%, je ne perdrais jamais certaines habitudes. L'accent bien sûr, mais aussi la façon de s'habiller. A Fortaleza, la température peut monter jusqu'à 40 degrés. Tu te balades en short et en tongs, même pour aller en boîte de nuit. Ici avec le froid c'est impossible.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour vous adapter ?
Cela fait cinq ans que je vis ici désormais. Pour me sentir adaptée au rythme de vie, au quotidien, au climat, je dirais environ deux ans. Après ça j'ai pu être complètement indépendante, faire ce que je voulais et pouvoir dire : "j'aime São Paulo, j'aime vivre ici".

Et après vos études, comptez-vous retourner à Fortaleza ?
Je ne sais pas... Pour l'instant je me considère comme une habitante de São Paulo, je me vois rester ici ou alors partir un moment à l'étranger. Ici le climat est meilleur qu'à Fortaleza, mais il n'y pas la plage. S'il y avait la plage à São Paulo, je n'en repartirais jamais! (rires) Mais mon cas n'est pas une généralité, les autres Nordestins sont beaucoup plus nostalgiques que moi.

Propos recueillis par Alexandre de Castro (www.lepetitjournal.com - Brésil) mercredi 16 octobre 2013


    ?    Habitant du Nordeste, région Nord-Est du Brésil.
    ?    Habitant du Ceará, état du Nordeste.

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Publié le 15 octobre 2013, mis à jour le 16 octobre 2013
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