Édition internationale

ECO - Que faut-il attendre de l'effet Coupe du Monde ?

Écrit par Lepetitjournal Sao Paulo
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 20 mai 2013

Dans un peu plus d'un an, la planète foot vibrera au rythme de la coupe du monde brésilienne. Les amateurs de ballon rond ne sont cependant pas les seuls à faire leurs pronostiques, les économistes s'intéressent aussi de près au géant brésilien. Quels peuvent être les effets à court et à long terme de cette "Copa" sur l'économie brésilienne ? Voici quelques éléments de réponse.

 

Le c?ur de chaque vrai amoureux de football doit déjà commencer à battre fort, de plus en plus fort: les 32 meilleures équipes du monde vont dans un peu moins de 400 jours se réunir dans LE pays du ballon rond avec un objectif en tête, fouler la pelouse du Maracanã le 13 juillet 2014 (bon, à quelques équipes près, un peu de réalisme s'il vous plaît).

Mais au-delà de l'enthousiasme footballistique, une autre population d'obsédés de la statistique attend impatiemment la Coupe du Monde : les économistes. Pas plus tard que le 7 mai dernier, Silvio Laban invitait Caio Megale, économiste (CQFD) pour ITAU, au sein de son Insper (Institut d'Enseignement et de Recherche en Economie) à Vila Olimpia, São Paulo, pour répondre à la question que de nombreux investisseurs, industriels, consultants, tenanciers de lanchonete, autres entrepreneurs, commerçants, agriculteurs, taxistas, stewarts, livreurs de pizza ? bref, tout le monde ? se posent : quel impact peut-on attendre de la "Copa" sur l'économie de la patrie aimée et idolâtrée ?

Le contexte brésilien
Quatre ans après l'exemple Sud-Africain, il est tentant de prévoir un copier/coller des conséquences de la Coupe du Monde : le B ou le S de BRICS, même combat ? Bien sûr que non, il ne faut pas plus d'une semaine dans le pays pour le comprendre, le Brésil a ses raisons que la raison même ignore. Quelques éléments clés :

?    Même si le marché extérieur est un moteur du "dynamisme" brésilien, la santé économique du pays reste encore très dépendante de la demande interne : les exportations n'ont représenté que 15% du PIB en 2012. D'ailleurs Caio Megale, qui porte la voix d'ITAU, remet (déjà) en question la prévision révisée de croissance du PIB 2013 de Brasilia (3%), et estime qu'elle sera plus proche des 2,5%... un sentiment de déjà vu ?

?    Croissance du PIB faible, inflation forte, consommation stagnante, une croissance pérenne du Brésil passe par plus d'investissements. Problème : le pays est classé 130ème sur 185 au ranking Doing Business de la World Bank (http://francais.doingbusiness.org/rankings) ; à titre d'information la France est 34ème et le premier est Singapour. Le pire score du Brésil est sur le "règlement de l'insolvabilité" : 143ème ?

?    Le World Economic Forum classe le pays 70ème au niveau des infrastructures, derrière la Chine - 48ème et la Russie - 47ème, et légèrement devant l'Inde, 87ème. Le premier pays de ce classement est Hong Kong. Pour information, notre mère patrie est classée première au ranking mondial de la qualité des routes, le Brésil est 130ème !

Selon un rapport de la Banque Mondiale, le Brésil devrait investir 6 à 8% de son PIB pendant 20 ans dans les infrastructures pour atteindre le niveau d'un pays développé tel que la Corée du Sud. Or les plans d'amélioration des routes, ports et aéroports du gouvernement brésilien d'ici à fin 2014 ne coûteront au pays "que" 1% du PIB.
Les investisseurs ne sont donc pas financièrement rassurés par le Brésil, et les projets sont difficiles à développer au vu des piteuses infrastructures.

La coupe du monde plus attendue que Messi au Camp Nou, à tort ou à raison ?
Le pays (ou plutôt les banques et le gouvernement) compte énormément sur la Coupe du Monde pour attirer les investisseurs, les touristes, créer de l'emploi et booster les exportations et la consommation interne. La prévision de Brasilia est un impact global de presque +5% sur le PIB en 2014 ; Caio Megale ne pense pas que ce taux dépassera les 1,5%, et la croissance estimée de 2,5% du PIB en 2013 devrait 0,4 point à l'effet Coupe du Monde. Que peut décemment attendre le Brésil de cette copa ?

Infrastructures
Une étude de Deloitte menée en Afrique du Sud en 2011 a montré que la Coupe du Monde a été un élément débloquant pour énormément de projets d'investissements dans les infrastructures, pour certains gelés depuis presque 10 ans.

Aussi, les statistiques disponibles de l'impact des Coupes du Monde et Jeux Olympiques ont montré que dans les 2 ans précédant l'évènement, les investissements dans les projets d'infrastructures (hors stade, ce qui est une évidence) ont toujours été supérieurs aux périodes précédentes. La porte ouverte est bien enfoncée, mais pour le moins à coup de données avérées.

Confiance des investisseurs
Un effet de "mode" accompagne les Coupes du Monde et Jeux Olympiques, et les indicateurs de confiance des investisseurs augmentent au moins pour l'année de l'évènement et l'année à suivre.

Ouverture économique
Ce même "effet de mode" entraîne en moyenne une augmentation des exportations de 30% sur l'année de l'évènement pour les Jeux Olympiques, mais est plus irrégulier pour les Coupes du Monde. C'est l' "Olympic Effect".

Emploi
L'important nombre de villes d'accueil (et les distances entre elles) pour la Coupe du Monde a été vivement critiqué (12 villes, contre 10 en Afrique du Sud en 2010 ; 12 en Allemagne en 2006 mais bien plus rapprochées), mais a un impact très positif sur l'emploi. 250 000 emplois auront été créés entre 2011 et 2014, entraînant 1% de décroissance du chômage? sur une période limitée.

Boost de la consommation
Jamais une coupe du monde n'a été organisée dans un pays avec autant de consommateurs (145 millions). La Coupe du Monde 2014 devrait engendrer à elle seule une augmentation de plus de 1% de la consommation interne.

Tourisme
Anecdote : En 2011, la ville de Marrakech a attiré elle seule plus de touristes étrangers que le Brésil entier. Au vu du potentiel naturel, culturel, spirituel, ou que sais-je, du pays, le tourisme étranger est une mine d'or encore trop peu exploitée. Le Brésil attire 5,2 millions de touristes étrangers par an, chiffre qui stagne depuis 10 ans. A titre indicatif, la France, le pays le plus visité au monde, en attire 77 millions,  les Etats-Unis 59,8 millions, l'Espagne 52,7 millions, le Portugal 7,8 millions et l'Argentine 5,3 millions.

En Afrique du Sud, le tourisme étranger a augmenté de 25% l'année de la Coupe du Monde, et cet effet a été maintenu en 2011 et 2012 ! Une donnée encourageante, mais transposable avec prudence, il ne faut pas oublier qu'à peine 3% de la population brésilienne parle un anglais de niveau "correct"?

Faut-il la craindre ?
Selon Caio Megale, l'année 2004 aurait lourdement contribué à précipiter la Grèce dans la crise qu'elle connaît aujourd'hui. Faut-il craindre un effet coup de massue ? Par quel biais la fête de Fuleco pourrait-elle assombrir le ciel brésilien ?

Supporter les investissements
Le premier risque est évidemment financier, surtout pour un pays qui n'a pas les reins (i.e. l'épargne) solide : épargne des personnes + publique + privée = 16% du PIB, ce qui est très faible (selon ITAU, avec une taxation à plus de 35% sans retours d'investissements publics conséquents, le gouvernement est le premier responsable de cette épargne faible). A titre indicatif, il était aussi de 16% en Afrique du Sud en 2010, de 53% en Chine en 2008, de 25% en Allemagne en 2006, mais seulement de 15% en Grèce en 2004 (alors que le pays organisait la même année le Championnat d'Europe et les JO). Or les évènements du type ont cette douce tradition d'exploser les budgets initiaux (Londres 2012 avait coûté 19 milliards USD, contre ? 4 milliards USD budgétés), et celle-ci n'y coupe (du monde) pas : le dépassement officiel était déjà de 27% début 2013 sur les 33 milliards EUR prévus.

Image négative
Le vaste monde, du moins celui équipé d'un écran, aura les yeux braqués sur le Brésil. Les problèmes d'infrastructures, l'incroyable déficit d'offre hôtelière ou même les difficultés de langue (anglais faible) susceptibles d'altérer la fluidité du déroulement de la Coupe du Monde et du déplacement des supporters pourraient diffuser aux quatre coins de la planète une image négative du  "sérieux" du pays. Bon, les rankings Doing Business et des infrastructures sont librement disponibles sur internet, mais si en plus on en parle à la télé?

Et après 2014 ?
La grande question porte sur l'après Coupe du Monde : quelle durabilité pour les effets boost ? D'un point de vue investissements, l'interrogation porte sur la rentabilisation de stades (exemple : Manaus). Mais le scepticisme le plus poussé vient de l'intérieur, "imagina na Copa".  Le pire détracteur de la Coupe du Monde au Brésil est aujourd'hui le brésilien lui-même : utilisation chaotique de l'argent public, retards sur les travaux, soupçons de corruption accrue, manque de réflexion long terme de la plupart des projets engagés, et pire que tout : la certitude que la Seleção ne dépassera pas les quarts de finale.

Mieux vaut s'acheter une boule de cristal qu'une Caxirola
Le potentiel énergisant d'un tel évènement pour l'économie brésilienne est évident, et effets très positifs il y aura. De plus, l'état euphorique sera maintenu post Coupe du Monde par l'horizon Rio 2016. Suffisant pour oublier un temps les failles structurelles du modèle brésilien, qui ne seront évidemment pas résolues pour ni par la Coupe du Monde ?
Le Brésil, pays qui croit le moins des BRICS, a aujourd'hui besoin d'une impulsion nouvelle, rôle que la Coupe du Monde (puis les JO) pourrait endosser? pourrait ?

David De Almeida (www.lepetitjournal.com - Brésil) lundi 20 mai 2013

lepetitjournal.com sao paulo
Publié le 19 mai 2013, mis à jour le 20 mai 2013
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