

David Le Breton1 présentait à la Livraria Cutural Avenida Paulista, le 2 juillet dernier, ses ouvrages traduits en portugais2. Anthropologue et sociologue français, professeur à l´université de Strasbourg, il est spécialiste de la question du corps du point de vue anthropologique et sociologique. Ses ouvrages, notamment Anthropologie du corps et modernité et L´adieu au corps traitent de la place du corps dans nos sociétés contemporaines. Lepetitjournal.com vous propose quelques pistes de réflexion sur son travail
De la société holiste à la société individualiste
La séparation du corps et du sujet est lisible selon David Le Breton dans la naissance de l'individualisme. Dans la société traditionnelle, holiste, l'homme est lié à la communauté, au cosmos, à la nature, ainsi l'homme et son corps ne font qu'un, il y a une indistinction entre l'image du corps et l'image de soi. Par contre dans la société individualiste, l'homme va être séparé de son corps, il va être un homme coupé de lui-même (?) coupé des autres (?) et coupé du cosmos3. Avant même l'affirmation du sujet par Descartes, comme individu pensant, David Le Breton lit les premiers signes de la naissance de l'individu moderne notamment dans l'Italie du XIIIe et XIVe siècles, dans la figure du marchand, dans celle de l'individu responsable devenant acteur de ses choix et décideur de ses valeurs, mais aussi dans la figure de l'artiste qui appartient au monde et non plus seulement à sa communauté. Alors qu'au Moyen-âge l'artiste était le plus souvent anonyme, à partir de la fin du XVe siècle, la signature de l'?uvre va le faire exister en son nom propre. Ajoutons à cela les galeries de portraits qui vont donner au visage une certaine importance. Ainsi, l'individualisme va devenir lisible dans un relâchement du lien social, une valorisation de la vie privée, une reconnaissance de la singularité du sujet. Ces différents éléments vont concourir à considérer l'individu à partir de lui-même de telle sorte qu'il y aura entre chaque être une frontière, une séparation, une distinction.
Anatomisme et mécanisme : l'homme coupé de lui même
Toutefois, selon David Le Breton, la séparation de l'homme et de son corps va être renforcée par les travaux des anatomistes, notamment ceux de Vésale à partir de son ouvrage De Corporis humani fabrica (1543). Et ainsi, l'invention du corps comme concept autonome va conduire à un changement dans le statut de l'homme lui-même. Le savoir anatomique et physiologique, [vont consacrer] l'autonomie du corps et l'indifférence du sujet qu'il l'incarne4 car après Vésale, la représentation du corps ne [sera] plus solidaire d'une vision holiste de la personne ; elle ne [débordera] plus le corps pour chercher dans un cosmos humanisé le principe de sa vision du monde5. A cela il faut ajouter qu'à peine un siècle plus tard, Descartes, dans le Discours de la Méthode et dans Les Méditations Métaphysiques va défendre la division de l'individu en termes d'esprit et de corps. Si l'esprit caractérise la grandeur de l'homme, le corps pour sa part est dévalorisé notamment dans l'élaboration même de la connaissance. Descartes affirme par exemple que les sens sont parfois trompeurs, et qu'il ne faut jamais se fier à ceux qui nous ont une fois trompés. Ainsi pour Descartes la condition de possibilité même de la connaissance renvoie à une inspection de l'esprit. A cela il faut ajouter qu'avec la théorie mécaniste, le corps va être pensé comme étant semblable à une machine, c'est-à-dire à des structures et des rouages bien agencés. Descartes va donc comparer le corps aux machines fabriquées par l'homme, la différence n'étant selon lui qu'une différence de perfectionnement. Quand au matérialisme de La Mettrie, au XVIIIe siècle, il considérera également le corps sur le modèle du mécanisme, toutefois pour cet auteur, ce n'est plus seulement le corps qui sera considéré comme machine mais aussi l'âme et ceci dans la mesure où ses facultés dépendent de l'organisation du cerveau et de tout le corps6. Cette considération du corps conduira à le connaître en tant qu'objet tant du point de vue scientifique, que philosophique ou politique. L'homme-machine va être écrit finalement sur deux registres, d'une part à partir de Descartes celui d'une anatomométaphysique et d'autre part celui d'une technicopolitique. Reprenant les analyses de Michel Foucault, David Le Breton, va montrer comment dans le domaine politique le corps sera pensé sur le modèle de la machine, en tant que corps dressable, manipulable, comme vont l'illustrer d'une part les règlements militaires, scolaires, hospitaliers visant à contrôler ou corriger les opérations du corps, d'autre part, le monde industriel avec le taylorisme et le fordisme, dans lequel le corps va être aligné sur les autres machines de la production sans bénéficier d'une indulgence particulière7.
1 Membre de l'Institut universitaire de France et chercheur au laboratoire Cultures et sociétés en Europe.
2 Adeus ao corpo, Condutas De Risco Dos Jogos De Morte Ao Jogo, As Paixoes Ordinarias, Antropologia Das Emoçoes, Do Silencio, A Sociologia Do Corpo, Antropologia do corpo e modernidade.
3 David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, Paris, P.U.F., col. Quadrige, 2008, p. 75
4 Ibid., p. 110
5 Ibid., p. 109
6 J. O. de La Mettrie, L'homme machine, Paris, Denoël-Gonthier, 1981, p. 189.
7 David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, Paris, P.U.F., col. Quadrige, 2008, p. 100
Le corps séparé du sujet
Dans notre société contemporaine, ce n'est plus l'esprit qui est distingué du corps, mais l'homme qui est opposé à son propre corps à la manière d'un dédoublement8. Le corps est pensé en terme d'objet séparé du sujet comme peut l'illustrer parfois le traitement du corps en cas de maladie. Or s'il n'est pas possible de soigner un malade comme on soigne un moteur en panne9 c'est précisément parce qu'il est nécessaire de tenir compte du récit du patient, de son malaise. De ce fait, il n'est pas possible de considérer le corps au même titre qu'une simple machine, car si tel était le cas il échapperait au vieillissement, à la précarité, à la mort10.
Le corps comme décor
Avec la remise en question des idéologies, le corps est devenu le seul élément auquel l'individu puisse croire et se rattacher11. Moyen d'une reconquête de soi12 grâce à l'emprise que nous avons sur lui, le corps a acquis le statut d'emblème de soi13, de pièce maîtresse de l'affirmation personnelle14. Promu au titre d'alter égo, d'autre soi-même, le corps est devenu un autre Moi, un double aimé ou détesté. Il n'est plus une identité intangible15 mais une matière transformable, une construction, une ?uvre à réaliser. Objet particulièrement investi (?) il est à reprendre en main, à achever, à signer16. Le souci de soi dont parlait Michel Foucault prend selon David Le Breton les allures d'un souci du corps17. Par la chirurgie plastique et esthétique pour modifier les formes, la diététique pour les régimes alimentaires, les psychotropes pour l'humeur, sans oublier les tatouages et les piercings, les moyens permettant de se bricoler un nouvel apparaître, sont devenus multiples. Serait-ce dire que ce façonnement du sujet renvoie au désir de se sentir pleinement exister ou à celui de s'offrir une nouvelle naissance ?
Le corps : un patrimoine à préserver
Si vieillir, c'est se retirer lentement de son visage18, l'homme contemporain ne veut plus ni vieillir, ni mourir19. Insatisfait de ce corps vieillissant, imparfait, malade qui lui rappelle sa condition humaine, le sujet voudrait parfois s'en débarrasser. Mais comme le corps est la seule ''chose'' qu'il ne puisse quitter, alors il cherche à le modifier comme si par ce moyen il pouvait changer de vie, changer sa vie20. Sans compter que si le corps n'a de valeur que jeune et beau, c'est parce qu'il doit être (?) conforme au modèle implicite de n'attirer l'attention sur lui que par sa séduction. La fabrique personnelle du corps n'est pas seulement satisfaction à des normes diffuses d'apparence, mais aussi une quête de bien être, ''se sentir bien dans sa peau'', se ''sentir soi''21. On comprend alors l'occultation du corps des personnes âgées ou de ceux qui ne répondent pas au label de beauté ou de conformité. Laid, handicapé ou obèse le sujet jugé négativement pour délit d'apparence, tombe sous la condamnation du regard de l'autre. Et c'est ainsi que pour un grand nombre d'individus, l'obésité par exemple est un repoussoir absolu, le degré zéro de la valeur. L'obésité est rejetée dans le hors sexe, le hors humanité, par manque de volonté et dérogation aux normes implicites de séductions et de santé. Corps non seulement laissé en friches, non travaillé, mais témoignant d'un abandon moral insupportable22. L'altération du corps devient synonyme d'altération de l'être. Pour échapper à ce type de verdict implicite, le souci croissant de l'apparence conduit à une mise en scène du corps. Et pour cela les impératifs, sont ceux qui obligent à le préserver, à l'entretenir, à le modifier, à l'optimiser, à en faire un capital à gérer, au même titre que les autres patrimoines23.
La pharmacologie
Pour être performant, en pleine forme, en pleine capacité de ses moyens, on recourt bien souvent à la médication, non plus pour recouvrer la santé, mais pour déployer au mieux ses potentialités. Par exemple, dans le domaine des affects, quand la relation à soi et aux autres n'est plus satisfaisante, on fait appel aux psychotropes qui grâce à la molécule appropriée, s'instaurent en prothèse de sens24.
8 Cf. pp. 109-110
9 Ibid., p. 115
10 Ibid., p. 105
11 David Le Breton, L'adieu au corps, Paris, Métailié, 1999, p. 27
12 Ibid., p. 49
13 Ibid., p. 23
14 Ibid., p. 23
15 Ibid., p. 23
16 David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, Paris, P.U.F, 2008, p. 227
17 Ibid., p. 226
18 Ibid., p.220
19 Ibid., p. 219
20 David Le Breton, L'adieu au corps, op. cit., p. 16
21 Ibid., p. 230
22 Ibid., p. 232
23 Ibid., p. 27
24 David Le Breton, L'adieu au corps, Paris, Métailié, 1999, p. 59
Enfant à naître : produit de la science.
Dans un autre registre, le recours à la fécondation in vitro pose de nouvelles questions quant au rapport au corps tant d'un point de vue anthropologique que bioéthique. Si l'assistance médicale à la procréation peut être une aide pour certains couples, de plus en plus de demandes sont faites à la science pour réparer une panne du corps25. Individualisme, égoïsme et narcissisme se conjuguent parfois. Citons pour exemple, les femmes post ménopausées de plus 60 ans qui ont recours à l'insémination artificielle et ne souhaitent que des grossesses pour soi26. L'utilisation des nouvelles découvertes scientifiques peut-elle faire l'économie de toute réflexion éthique ? Que faut-il penser du recours à l'insémination artificielle quand elle crée des situations qui rendent problématique le rapport à la filiation comme l'illustre cette femme qui a accouché d'enfants qui génétiquement, sont ceux de sa fille et de son gendre27? De même, faut-il défendre la création d'un utérus artificiel qui permettrait d'effacer la souillure du corps maternel (?) par l'hygiène de la procédure et la surveillance sans relâche des machines signalant toute anomalie28 ? David Le Breton interroge, n'est-ce pas là un fantasme de l'homme et non de la femme qui pourrait transférer techniquement entre les mains du masculin un processus qui lui échappe organiquement29 ? Dans un autre domaine, le bouleversement de l'anthropologie occidentale des genres n'est-il pas lisible dans le fait d'envisager des « grossesses » masculines ? Ne parle-t-on pas déjà d'implanter des embryons sur la paroi abdominale d'hommes, médicalement assistés toute la durée de leurs « grossesses» et dont l'accouchement se ferait ensuite par césarienne30?
Dénoncer une morale du gène
Dans le domaine de la génétique, alors qu'au nom de la techno science, la moindre imperfection est dénoncée, David Le Breton nous invite à réfléchir à la fragilité, à la faiblesse, à la souffrance qui font partie de la condition humaine. Etre génétiquement correct ou ne pas avoir le droit d'être, tel pourrait être la future maxime des sociétés à venir. Si on parle aujourd'hui du droit à une dotation génétique saine, la maladie ou le handicap deviennent des erreurs de codage motivant le refus pour vice de fabrication31. Le calcul génétique et la satisfaction aux normes d'apparence risquent de devenir des examens de passage des embryons ou des f?tus32. Ainsi, certains enfants dont les tests ont échoué à repérer les maladies ou les handicaps au moment de leur venue au monde sont d'ores et déjà considérés comme des erreurs médicales33. On assiste donc à un contrôle de qualité afin que l'enfant à naître devienne le meilleur produit. Le dépistage génétique, associé au culte de la santé et de la nécessaire perfection corporelle, conduit lentement à des formes nouvelles de discrimination biologique34. Dans le fantasme de toute puissance de la techno-science, la normativité génétique devient une exigence sans précédent, et avec elle la question de l'eugénisme est toujours d'actualité. Comment ne pas être choqué par certains penseurs qui défendent clairement l'infanticide ? Pour Tooley, l'infanticide dans les premières semaines de l'existence ne soulève aucune objection morale35 pour Kushe et Singer, dans la mesure où le nouveau né souffre, qu'il n'est pas capable de parvenir à une existence autonome, il devrait être supprimé36, quant à Kemp, il trouve légitime l'infanticide jusqu'à deux ans37. A cela s'ajoute d'autres théories comme celles qui considèrent que si les difficultés sociales sont d'origine génétique, alors la seule solution est de rectifier le corps, soit de manière radicale par un eugénisme négatif consistant à interdire de procréation certaines catégories sociales, soit en modifiant le stock génétique de l'individu pour le rendre génétiquement correct. Si la morale collective, l'appel à la citoyenneté ou à la responsabilité personnelle sont sans fondement, seule importe la morale du gène38. Serait-ce dire que l'on puisse réduire la dignité des hommes à celle de leur gène39? Telle est la question que donne à penser David Le Breton.
25 Ibid., p.70
26 Ibid.,
27 Ibid., p.77
28 Ibid., p. 71
29 Ibid.,
30 Ibid., p. 79
31 Ibid., p. 88
32 Cf. p.89
33 Ibid., p.90
34 Ibid., p.122
35 Ibid., p. 93
36 Ibid.,
37 Ibid.,
38 Ibid., p.109
39 Ibid., p. 124
Le corps surnuméraire du cyberspace
Dans le cyberspace le réel et l'imaginaire se confondent, les frontières se brouillent, les corps s'effacent40. Si l'individu derrière son écran peut être jeune ou vieux, beau ou laid, malade ou en bonne santé, homme ou femme, par contre sur internet les contraintes de son identité peuvent se métamorphoser provisoirement ou durablement41, il peut à sa guise devenir celui qu'il souhaite être. Privé de visage il n'a plus à craindre de ne pouvoir se regarder en face, il est libre de toute responsabilité n'ayant plus qu'une identité volatile42. Le sujet n'est plus soumis alors au principe de réalité, il peut s'inventer autre au gré de son plaisir et de son imaginaire. Il peut voyager à l'autre bout du monde, parler avec d'autres internautes, rechercher le compagnon ou la compagne rêvé(e). Sans compter que les cyber-amis, peuvent devenir des confidents plus familiers que les amis de chair ou que la famille. Pourtant, dans cet univers abstrait, quand après de multiples échanges, la rencontre arrive parfois, le corps est clairement vécu comme pénible épreuve de vérité43. Pour David Le Breton, si cette communication hors corps44 tend à effacer l'idée selon laquelle, toute relation au monde ne peut être qu'une relation par corps45, elle traduit aussi que ce nouveau rapport à l'autre n'est que le symptôme des carences du lien social46.
La cybersexualité ou l'érotisme sans corps
Comment une sexualité sans corps et sans autre est-elle possible47? Comment effacer ce qui est susceptible de gêner la relation à l'autre, l'imperfection du corps, son odeur, le contact de la peau ? Comment se délivrer de l'absence de maîtrise dans les rapports amoureux ? Certes, l'érotisme est une relation de jouissance réciproque au corps d'autrui. Elle implique une confiance mutuelle suffisante pour accepter de se perdre dans l'autre et de vivre avec lui un moment intense d'intimité, pourtant il est à craindre qu'avec les moyens télématiques la présence charnelle de l'autre48 ne sera plus forcément nécessaire. Tel est peut-être ce qui se profile dans la sexualité de demain. Si le sexe virtuel donne aux fantasmes de solides assises imaginaires, il offre aussi l'avantage de se passer du corps et de se condamner à une version hygiénique et sans risque du plaisir49. Si avec les équipements de télésexe50, toute relation à distance devient possible, que le tactile se convertit en digital, que le clavier remplace la peau, que la souris se substitue à la main51, alors le corps de l'autre ne va plus être pensable qu'en termes de fichier, de disque dur, de site internet ou de C.D. rom interactif52. Il est à craindre qu'Eros électronique érige l'onanisme en art technologique53.
40 Ibid., p. 139
41 Ibid., p. 143
42 Ibid.,
43 Ibid., p. 149
44 Ibid., p. 146
45 Ibid., p.14
46 Ibid., p. 147
47 Ibid., p.176
48 Ibid., p.162
49 Cf. p. 176
50 «Bientôt à travers les combinaisons de stimulations sensorielles (data suits) dotées de capteurs pouvant envoyer des décharges électriques différemment modulées sur l'ensemble du corps (notamment les zones érogènes) et les gants de retour tactile (data gloves), l'internaute sentira physiquement les stimulations prodiguées par son partenaire à partir de l'écran. » Ibid., p. 171
51 Ibid., p. 176
52 Ibid., p. 172
53 Ibid., p. 176
Claudine SAGAERT (www.lepetitjournal.com - São Paulo) vendredi 23 juillet 2010





