

Une nouvelle rubrique pour Lepetitjournal.com de São Paulo. Retrouvez régulièrement le billet d'humeur de David, qui pointe la douce folie de la vie pauliste.
Marcel n'est plus tout jeune, il a 12 ans. 12 longues années à observer le temps faire son ?uvre, machinalement, sans jamais trembler, hésiter, reculer. Marcel se dit que le temps, c'est un drôle de bonhomme, une locomotive lancée à toute berzingue, mais vers quoi ?
Il les regarde tous déambuler, le port fier, regard haut, porté vers un erzatz d'horizon, et il se marre bien. "Profitez-en, tant que la mer est calme, tant que les tempêtes de questions ne déséquilibrent pas votre barque", qu'il se dit. Lui aussi il a connu ça, l'orgueil. Il en a avalé, des kilomètres, toujours sur les mêmes trottoirs, toujours dans le même parc, à ne penser à rien, à se sentir ridiculement libre, tandis que chacun de ses pas étaient sous contrôle.
Puis un jour, alors qu'il contemplait passivement le flux continu des bolides qui sans relâche percent et transpercent les artères de la ville, la mort de son innocence a frappé sans prévenir. "Suis-je réellement heureux ? Comment puis-je me sentir si libre, alors que j'ai la corde au cou ?". Voilà, ça avait commencé comme ça. Les grands virages d'une vie sont d'une désolante banalité, parfois, pas d'annonce, pas de feu d'artifice, pas de musique de fond bien sentie. Oui, ça il se le dit souvent aussi, la vie c'est vraiment pas un bon film.
Depuis ce jour, Marcel se définit comme dépressif, il se dit qu'il a une vie de chien. Et il a raison. Marcel est un caniche. Mais pas n'importe quelle espèce de caniche, non : un caniche paulistano.
Premièrement, son nom : Marcel. Lourd héritage d'une passion épidémique de ses maîtres pour la ville lumière. Chic. La décision aurait été prise un soir de romance, "donnons-lui un nom français, ça nous rappellera le Pont des Arts". Fin de la réflexion. Fatigant.
Puis son style. Voilà ce qui use le plus Marcel. Toutes ces heures de toilettage, pour qu'il brille, qu'il boucle, qu'il sente le pré fleuri. Il a envie de leur crier qu'il n'est pas un objet, qu'ils n'ont qu'à s'acheter un pot pourri, ou un lapin. Totalement irrationnel, Marcel méprise les lapins, c'est identitaire. C'est en observant ses maîtres dédaigner les "pauvres qui profitent du système" qu'il a compris qu'il lui fallait lui aussi un pitoyable mais confortable combat gagné d'avance.
Par-dessus tout, ces derniers temps, ce qu'il ne supporte plus, c'est qu'ils lui parlent, tout le temps. Et ça vole bas. Au début ça ne le dérangeait pas ; il croit même se souvenir avoir parfois aimé ça, un peu de chaleur facile. Puis petit à petit, à subir toujours les mêmes imbécilités, c'en est devenu trop. D'autant plus que les lambdas de la rue participent joyeusement à cette camaraderie, tous unis dans la misère intellectuelle.
Les yeux tournés vers un horizon, bien réel cette fois-ci, Marcel s'interroge du haut de ses 19 étages. Quel est le sens de cette mascarade ? Pourquoi tant d'énergie et de moyens pour enfermer, déguiser, exposer un "compagnon", bidule à mi-chemin entre un enfant et un beau manteau ?
Au final, Marcel, il se dit que c'est Gainsbourg qui avait raison : "l'homme qui promène son chien est au bout de la laisse". Ah, du bruit dans l'entrée "Marceww, onde se taaa querido ?" Allez, c'est l'heure du défilé.
David DE ALMEIDA (www.lepetitjournal.com/sao-paulo) vendredi 6 septembre 2013





