

Arrivé au Brésil, il pensait retrouver les traces de l'idole de son enfance, le footballeur Roberto Sedinho, mais dans son pays natal, personne ne semble se souvenir du célèbre n° 10 brésilien. Mais où est passé Roberto Sedinho? Enquête menée par un fan dans l'univers du football brésilien. Mythique.
Il me faut l'admettre. Mon entreprise était dès le départ vouée à l'échec : j'avais autant de chances de retrouver Roberto Sedinho à São Paulo que de croiser J.R. Ewing dans les rues de Dallas.
Je ne m'y fais pourtant pas. Fictif, certes, Roberto Sedinho n'en est pas moins le premier Brésilien dont l'existence a été portée à ma connaissance.
Ah, quand on est fictif, on n' ''existe'' pas? ?
Très bien? Il ne me reste plus alors qu'à découvrir ce que deviennent les gens qui n'existent pas. Ou dans le cas présent, m'en remettre à son créateur Yôichi Takahashi et son ?uvre, Captain Tsubasa (plus connu en France sous le nom d'Olive et Tom).
Faute de budget pour partir à sa rencontre in vivo, je me rends à l'endroit le plus proche du Japon que je connaisse : Liberdade.
São Paulo abritant la plus importante communauté japonaise hors des frontières nippones, Liberdade est le plus grand ''Japantown'' du monde ; les Paulistanos en apprécient particulièrement le grand marché qui s'y tient le dimanche où on vient déguster des brochettes épicées ou boire une Caipirinha au saké et à la fraise.
Le manga papier devrait révéler ce que la série animée a passé sous silence. Je me mets en quête d'une libraire dans les rues de Liberdade. Dans les rues vallonnées, entrecoupées de ponts suspendus au dessus du périphérique, j'éprouve un doux vertige. L'affluence est à son comble ; je me fais difficilement un chemin entre les automobilistes, les vendeurs ambulants aux grandes palettes qui se disputent les trottoirs et les employés de bureau qui cherchent une bonne adresse pour déjeuner.
C'est aussi ça, le Brésil.
A la caisse, je demande à la dame où je peux trouver des mangas dans le quartier.
''Manga ? A fruta ?'', me dit-elle.
- Mais non pas le fruit, la bande dessinée, senhora ? ne vous imaginez que je sache comme on dit bande dessinée en portugais mais figurez-vous plutôt le pantomime qui accompagne ma vaine tentative de traduction.
Elle fait une tête éberluée puis soudain, son visage s'éclaire :
''Ah ! A banca ? Esta aqui na esquina !'', s'exclame-t-elle.
La bonne nouvelle est qu'elle a compris mon pantomime. La mauvaise est qu'elle croit que je cherche un kiosque pour acheter une BD. Elle veut m'envoyer à la ''banca'' du coin de la rue. Je me sens bête et n'ose rien rétorquer.
Faute de mieux, je m'y rends. Pas de trace de mangas mais la présence d'une ou deux parutions parlant des mêmes séries animées qu'en France me rassure : j'ai changé de monde, pas de planète. Quand je me renseigne auprès du tenant du kiosque, il m'indique d'une placidité rarement vu chez ses confrères parisiens ? vous savez toujours prompts à vous envoyer sur les roses quand on leur demande le nom d'une rue ? l'endroit où je pourrai mettre la main sur mon sésame.
Sur ses conseils, je continue sur la même rue, puis prends la deuxième à droite et me voilà enfin arrivé. Mon ?il est attiré par la photo de Carla Bruni-Sarkozy en couverture d'une revue. Toutes les parutions sont en VO, ce n'est donc pas aujourd'hui que j'apprendrai ce qu'on dit de la première dame au pays du soleil levant.
A la caisse, j'ai toujours autant de mal à me faire comprendre : ''Tsu-ba-sa'', répète-je à plusieurs reprises.
On m'indique une parution traduite en portugais : Tsubasa Chronicle.
Ô désespoir. Même ici, ils ne connaissent pas. Olivier Atton et Roberto Sedinho sont tombés dans l'oubli.
Ultime tentative : ''Cap-tain Tsu-ba-sa, Futebol !''.
''A gente nao têm isso no portugues, so no japonês !'' me rétorque-t-on, avant de me tendre un volume où je reconnais le visage familier d'Olivier Atton en couverture sur un corps allongé par les années.
Victoire ou en l'occurence, Yatta !
Voilà donc ce qui arrive aux gens qui n'existent pas : ils continuent de vivre dans l'esprit de leur auteur et dans le c?ur de leurs fans, avec des répercussions pour le moins inattendues, comme en témoigne ma petite odyssée.
Pour finir, je me dois de préciser, pour ceux qui ne la connaissent pas, que cette ?uvre montre le football sous un jour spectaculaire et complètement invraisemblable ? des balles qui changent de forme et trouent le filet sous la violence des tirs, des gardiens qui rebondissent sur les poteaux, des numéros de cirque avant d'exécuter un tir de cinquante mètres en duo, des stades gigantesques et archicombles pour des matchs concernant des joueurs japonais de quinze ans au plus, l'équipe nationale junior du Japon imbattable et qui triomphe du Brésil en finale?
Hors des frontières de l'Archipel, nombreux sont les grands joueurs d'aujourd'hui qui, quand on leur demande ce qui leur a donné envie de chausser les crampons, répondent sans hésitation : Olivier Atton, Oliver Hutton, Captain Madjid? et tous les noms qu'on a bien voulu prêter loin de chez lui au petit prodige japonais.
A la vieille du début de la Coupe du Monde 2010, c'est un autre mangaka, Keigo Yasuda, qui a rendu un hommage appuyé à d'autres prodiges ? eux bien réels ? du ballon rond. Cinq feuilles de papiers et quelques acrobaties numériques plus tard, ce sont Zidane, Cruijff, Baggio, Pelé et Maradona qui retrouvent une seconde jeunesse pour faire front commun.
Walid RACHEDI (www.lepetitjournal.com - Brésil) mercredi 30 juin 2010





