

À 38 ans, Eduardo Kobra est un des muralistes brésiliens les plus célèbres du Brésil. Lepetitjournal.com est allé lui rendre visite dans son studio de São Paulo, au c?ur de Vila Madalena, à quelques pas de la célèbre "Boca" de Batman.
Qui n'a pas remarqué le gigantesque mural d'Oscar Niemeyer aux couleurs psychédéliques sur l'avenida Paulista ? Mais combien de personnes savent qu'il a été réalisé, tout comme le mural en noir et blanc de 1000 m² sur la 23 de Maio, par Eduardo Kobra. Et en parcourant les rues de la capitale paulista, on peut être étonné par l'important travail de ce jeune artiste qui a d'abord été un "pixador" (tagueur) puis un "graffiteiro" (graffeur) avant de devenir l'un des muralistes les plus en vue au Brésil et dans le monde. Qui est donc Eduardo Kobra ?
Né en 1976 dans la banlieue sud de São Paulo, à Campo Belo, Eduardo Kobra n'était pas vraiment mauvais garçon, mais déjà un brin rebelle, il faisait partie de ces élèves du fond de la classe, un peu exclus. "Mes cahiers d'école étaient vierges. Je passais mon temps à dessiner", indique-t-il. Le dessin, c'est sa respiration, son énergie, sa vie. Il le découvre le jour où sa mère, après avoir essayé de lui proposer toutes sortes de jouets, finit par lui rapporter un carnet et des crayons de couleurs. À partir de ce moment, il n'a jamais cessé de dessiner.
De l'école à la rue
L'école ne l'intéresse pas. Dès l'âge de 11 ans, c'est dans la rue qu'il choisit de grandir : "C'était une époque où les jeunes de la périphérie de São Paulo n'avaient aucune possibilité d'avoir accès à la culture et aux loisirs. C'était pour moi une forme de socialisation, de distraction, mais aussi un moyen de protester contre l'exclusion". En inscrivant son nom sur les murs des quartiers chics aux côtés des jeunes de la première génération des pixadores, Eduardo Kobra trouve le moyen de se distraire mais surtout de dire "on existe, on est là et comme les autres, on a droit à la santé, à l?éducation et aux loisirs".
La découverte du graffiti, il la fait entre 15 et 18 ans, quand il vit à fond la culture du hip-hop et qu'il rejoint l'un des groupes de break les plus célèbres de São Paulo, les Jabaquara Breakers.?Curieux, insatiable, il visionne tout ce qu'il peut, lit tout ce qu'il trouve. Ses idoles de l'époque sont les artistes américains Jean-Michel Basquiat et Keith Haring. "Quand j'ai découvert qu'on pouvait dessiner dans la rue, J'ai repris mes carnets et je me suis mis à faire des graffitis, en mélangeant des personnages avec des lettres", souligne-t-il.
Du "pixação" au mural
Jusqu'à l'âge de 17 ans, Eduardo Kobra couvre sans relâche et avec une telle frénésie les murs de la capitale pauliste que

Ses parents, sa famille, ses amis, cherchent tout de même à le sortir de la culture de la rue. Il est arrêté plusieurs fois et ils redoutent pour lui une vie sans avenir, en marge de la société. "J'ai toujours été libéré parce que j'étais mineur. Mais à l'approche de mes 18 ans, la seule issue, si je continuais, c'était la prison aux yeux de mes parents", explique Eduardo Kobra qui décide de se "ranger" en travaillant un temps dans une agence bancaire.
Mais rien ne peut arrêter sa raison de vivre et il décide "de courir le risque et de suivre son c?ur". En 1995, il crée son studio. Autodidacte, il n'a de cesse d'apprendre. Inlassablement, il visite des expositions, des galeries de peinture, visionne des films tout en continuant à dessiner sur ses carnets et à peindre dans la rue. Après avoir épuisé toutes les sources américaines, Eduardo Kobra sent le besoin de s'en éloigner pour se rapprocher de ses racines, de la culture brésilienne : "J'ai fait des recherches sur les influences de la culture brésilienne, seul, en allant dans les bibliothèques, en achetant des livres et j'ai découvert le travail d'artistes comme Di Cavalcanti, Portinari, Tarsila". Il se passionne aussi pour les muralistes mexicains comme David Siqueros ou encore le grand Diego Rivera dans lesquels il trouve son inspiration pour exprimer son propre langage. "C'est l'association du pixação, des graffeurs américains, des muralistes mexicains et du travail géométrique qui m'a permis d'aboutir au travail que je réalise aujourd'hui", considère-t-il.

Grand collectionneur de livres anciens, d'objets, de chapeaux (il porte toujours un "Gatsby") et de vêtements "vintage", Eduardo Kobra a une fascination pour les images anciennes. Il va y trouver son inspiration et son identité graphique en redonnant à la rue sa mémoire. Le déclic s'opère quand il visite une exposition de photos sur le thème de l'avenida Paulista des années 1920-1930. "À travers la fenêtre du shopping où se trouvait l'exposition et en regardant ce qu'était devenue cette avenue, j'ai pris conscience à quel point on n'avait pas su préserver notre patrimoine historique", déplore-t-il. Quand les uns démolissent les traces du passé, Eduardo Kobra les reconstruit, leur redonne vie de manière artistique : "Je ne suis pas contre l'évolution de la ville, mais je pense qu'il est nécessaire d'équilibrer ces deux mondes."
S'il a trouvé son thème de prédilection, son trait reste fidèle à l'image de l'histoire qu'il reproduit, sans oser l'altérer. "Au début, je n'osais pas transformer ces images d'époque qui sont si précieusement gardées. Je les reproduisais avec beaucoup de fidélité, comme pour les faire revivre dans un monde parallèle", détaille-t-il. La rencontre avec Mario, architecte de la Faculté d'architecture et d'urbanisme, auprès duquel il travaille les formes et les couleurs, va l'amener progressivement à affirmer son identité graphique et visuelle : "Pendant 15 ans j'ai dessiné à ses côtés et il m'a accompagné, guidé. Et puis un jour, probablement parce que j'avais gagné de l'assurance, j'ai éprouvé le besoin de transformer ces images, de leur apporter des couleurs, de la gaité, de jouer avec les fonds comme on joue avec les vêtements".
Mélange de deux univers
C'est à partir de ce moment qu'il commence à mélanger les deux univers à travers un traitement kaléidoscopique et coloré

"En réalité, le fait que mon travail soit ou non autorisé n'est pas la question. Ce qui me motive et qui est un grand privilège, c'est le plaisir de faire passer mes messages et de mettre mes ?uvres dans la rue. Parce qu'il y a bien une chose que l'on ne peut pas contester c'est le fait que les rues sont les plus grands musées démocratiques au monde", estime-t-il. En 26 ans de carrière, passionné au point de vouer sa vie et sa santé au service de l'art de la rue, Eduardo Kobra avoue que le dernier travail est toujours celui qu'il préfère parce qu'il est l'aboutissement de toutes les précédentes expériences, il véhicule toutes les informations des ?uvres qui l'ont précédé. "Il est tout ce que je sais faire", conclut-il avec un grand sourire.
Solange BAILLIART (www.lepetitjournal.com - Brésil) vendredi 1er août 2014
*Photos : Solange Bailliart (photos 1 et 2) / Studio Kobra (photos 3 et 4) / Nous remercions particulièrement Maxime Uzan et Andressa qui nous ont facilité cette rencontre avec Eduardo Kobra
- Voir le site de Eduardo Kobra
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Infos pratiques Studio Kobra Rua Medeiros de Albuquerque, 363 Vila Madalena |





