Rencontrer Mastafa Foufa, c’est accepter de traverser un pont entre mathématiques, philosophie et intelligence artificielle. Spécialiste du traitement du langage, chercheur chez Microsoft, professeur et désormais auteur, il interroge notre rapport à l’IA avec une lucidité qui fait du bien. Premier épisode d’une conversation où la pensée reprend ses droits.


Parcours et identité : Du Sud de la France à Seattle, en passant par Stockholm et Dublin
Avant même de parler d’algorithmes, il faut comprendre que Mastafa Foufa grandit dans une famille où la rigueur n’est pas un concept abstrait. Elle a un nom, un visage, et même un dojo. Son grand‑père fonde sa propre école d’arts martiaux, et cette discipline façonne la manière dont Mastafa aborde le monde. Il avance avec calme et précision.
Il raconte son parcours comme si les étapes les plus improbables s’alignaient naturellement. Sa jeunesse est marquée par un goût pour l’écriture. « J’ai recu un premier prix de français lorsque j’étais au lycée.», confie‑t‑il, encore étonné. Cette passion pour les mots ne le quitte jamais, même lorsqu’il plonge dans les mathématiques appliquées.
Ses études le mènent à Télécom Paris, puis au KTH de Stockholm, avant d'atterrir chez Microsoft en Irlande en 2019. Là, il découvre un terrain de jeu inattendu : les anomalies linguistiques. Il travaille sur les retours clients dans de nombreuses langues, notamment sur un marché particulièrement fascinant : le Japon. « On voyait qu’il y avait beaucoup d’anomalies au Japon», explique‑t‑il, en évoquant les subtilités culturelles et les mauvaises traductions qui peuvent transformer un produit performant en casse‑tête local.
La méthode consiste à parvenir à passer du texte à une représentation mathématique.
Cette immersion dans le traitement automatique du langage l’amène à formaliser mathématiquement les commentaires des utilisateurs pour détecter les signaux faibles. « La méthode consiste à parvenir à passer du texte à une représentation mathématique.», résume‑t‑il. Une phrase qui pourrait servir de slogan à toute sa carrière ; elle illustre son goût pour les ponts entre humanité et abstraction.
En 2023, il traverse l’Atlantique pour rejoindre Seattle. Un choc culturel : les grandes routes, les énormes voitures, la météo capricieuse et le fameux Seattle Freeze. Il arrive seul, rejoint deux amis qui y ont lancé une startup, avant de les voir partir pour San Francisco la semaine suivante. Une entrée en matière digne d’un roman. Pourtant, il s’intègre et trouve sa place dans la cité émeraude. Il découvre ici un écosystème technologique où l’IA évolue à une vitesse vertigineuse.
Mastafa Foufa, scientifique et professeur : Entre rigueur et transmission
Chez Microsoft, Mastafa travaille aujourd’hui sur l’évaluation de Copilot, l'assistant conversationnel MS basé sur l'IA. Ici, la précision n’est pas un luxe mais une nécessité. Mastafa est à sa place : il cherche à comprendre pourquoi certains utilisateurs se plaignent, comment mesurer la qualité d’un modèle, et comment uniformiser les méthodes d’analyse dans une entreprise tentaculaire. Il décrit sa mission avec clarté.
Mastafa insiste sur l’importance de cette rigueur. « On essaie de comprendre pourquoi les gens se plaignent », explique‑t‑il, en évoquant les milliers d’interactions quotidiennes qui nourrissent son travail. Il évalue Copilot dans des contextes variés. Il cherche à établir une confiance mesurable, une manière de dire que si Copilot est bon, il peut le prouver.
Cette exigence se retrouve également dans ses brevets. Onze ont déjà été déposés, dont six sont publics. Ceux-ci incarnent sa volonté de continuer à innover : « Je voulais travailler cette qualité d’innovation », dit‑il. On décèle ici sa discipline légendaire, certainement héritée de son grand‑père et de ses années de recherche. Il raconte qu’il dépose ses premiers brevets dès son arrivée chez Microsoft, comme une manière de tester sa créativité, de voir jusqu’où il peut pousser une idée.
Son rôle ne se limite pas à la recherche. Mastafa a également enseigné, notamment à EPITA Paris, un cours pointu sur le traitement du langage. Le programme était divisé en deux parties, théorie et pratique. Lui apportait la seconde, directement inspirée de son travail chez Microsoft. De 2021 à 2023, il travaillait depuis Nîmes et se déplaçait à Paris pour enseigner aux élèves du Master Data Science à EPITA Paris, expliquant l’IA comme un outil qui transforme le texte en structure mathématique, un pont entre langage humain et logique formelle.
Il raconte cette période avec un mélange de nostalgie et de fierté. Mastafa aime transmettre. Il voulait que ses étudiants comprennent que derrière les modèles, il y a des choix, des limites, et des responsabilités. Il voulait leur montrer que le traitement du langage n’est pas seulement une affaire de calcul. La manière de comprendre comment les humains s’expriment, se trompent, se contredisent, se cherchent est tout aussi importante.
Dans cette phase de sa vie professionnelle, Mastafa apparaît comme un scientifique qui refuse de se laisser enfermer dans un seul rôle. Il évalue, il invente, il enseigne. Il navigue entre mathématiques, industrie et pédagogie.

Mastafa Foufa, auteur : Penser contre la paresse
Le livre La paresse de penser naît d’une inquiétude qui tracasse Mastafa depuis plusieurs années : notre tendance à déléguer notre esprit critique aux machines. Pendant la pandémie, il écrit déjà une centaine de pages sur le rapport au vrai, un travail dense qu’il met de côté en découvrant qu’Étienne Klein avait exploré le même sujet. Il ne renonce pas pour autant. Il reprend ce matériau. Il le transforme pour construire un essai où se mêlent philosophie et science, avec une volonté constante de rester accessible.
Il veut que le lecteur comprenne ce qui se passe dans la machine. Il décrit l’IA comme un objet qu’il faut approcher sans peur ou sacralisation. Il raconte des situations concrètes, des anecdotes tirées de son quotidien chez Microsoft, pour montrer comment les modèles fonctionnent réellement. Il parle de ce livre comme d’un manuel d’accompagnement, une manière de mieux approcher l’intelligence artificielle en la ramenant à ce qu’elle est : un outil construit par des humains, avec leurs limites et leurs biais.
Notre esprit critique est en train de reculer petit à petit, même le mien.
Il insiste sur cette idée de désacralisation. Il veut montrer que l’IA n’est pas une entité mystérieuse, mais un ensemble de mécanismes que l’on peut comprendre. Il observe que nous consommons la pensée comme nous consommons un repas livré à domicile. L’IA devient un fournisseur de réponses, parfois au détriment de notre propre réflexion. Il nous compare au dernier homme, en référence à l'ouvrage de Friedrich Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra. Il s'inquiète de notre tentation de ne plus chercher. « Notre esprit critique est en train de reculer petit à petit, même le mien », reconnaît‑il.
L’écriture lui permet finalement de prendre du recul et de sortir du cadre technique. Elle lui offre un espace où il peut articuler ses deux mondes : la philosophie et la technique. Son livre s’adresse à ceux qui s’interrogent sur l’IA et à ceux qui refusent de laisser les machines penser à leur place. Pour Mastafa, c’est précisément le but. Rendre la pensée à ceux qui l’avaient peut‑être confiée trop vite aux algorithmes.
Conclusion : Et maintenant ?
Quand on lui demande quelles seront les prochaines étapes, Mastafa n’exclut rien. Après tout, il a déjà prouvé qu’il savait transformer une intuition en thèse et un commentaire client en modèle mathématique. Et comme il le dit lui‑même, la question n’est pas seulement de comprendre l’IA, mais de comprendre ce qu’elle fait à notre manière de penser.
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